SOCIÉTÉ
DES
NCIENS TEXTES FRANÇAIS
ŒUVRES COMPLÈTES
D'EUSTACHE DESCHAMPS
IX
Le Puy, imprimerie de R. Marchessou, boulevard Carnot, 2:
OEUVRES COMPLETES
DE
EUSTACHE DESCHAMPS
PUBLIÉES d'après LE MANUSCRIT
de la bibliothèque nationale
Gaston RAYNAUD
PARIS
LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT ET 0«
RUE JACOB, 56
M DCCC XCIV
Publication proposée à la Société le 24 février 1876.
Approuvée par le Conseil le 9 mars 1876 sur le rapport d'une
commission composée de MM. le baron de Ruble, Siméon Luce et
A. Longnon.
Commissaire responsable :
M. G. Paris.
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LE
MIROIR DE MARIAGE
T. IX
MCGCCXCVIII
Le Miroir de Mariage '.
48 -j a I. — Comment lecteur commence sa matere
DES AMIS DE FORTUNE.
MOULT sont d'amis et de parens *
Qui se moustrent plus apparens
De paroles a leurs amis,
Quam Fortune hault les a mis,
Que du leur n'y vouldroient traire, 5
Quant Fortune leur est contraire,
Et conceillent en conceillent
Conceil périlleux, essillent ^
Selon la voulenté qu'ilz ont.
Et faingnent ainsi qu'ilz le font 10
Par vraie amour et naturele.
Mais l'entencion n'est pas tele,
Gar se Tami avoit doleur.
Riens n'y meteroient * du leur ;
Ains si tost qu'estât lui fauldroit, i5
Ung chascun d'eulxen son endroit
Le 3 larroit, c'est chose commune :
" Vers i-3q publiés par Tarbé, Miroir de mariage (i865), p. 1-2.
I. Ce titre manque. — 2. mettroient. — 3. Les.
a. Mauvais.
4 LE MIROIR DE MARIAGE
Ce sont les amis de Fortune,
Qui suient Testât et l'avoir,
20 Non pas le corps, je vous di voir.
Mais l'ami de vraie amité
Suit l'ami en adversité,
Non pour remuneracion,
Pour estât, pour possession
25 Ne pour chose que cilz li donne,
Fors pour l'amour de sa personne,
Et le poursuit com vray afin ^
Et porte * jusques a la fin
De cuer, de corps et de chevance,
3o Sanz fiction de decepvance.
II. — Gomment l'en pourra discerner entre vray ami
ET AMI FORTUNEL, ET COMMENT DeSIR, FoLIE, SeRVI-
TUTE et FaINTISE ' VIENNENT ADMONNESTER A FrANC VOU-
LOIR qu'il se marie pour AVOIR LIGNIE, AFIN Qu'iL PUISSE
CONTINUER SON ESPECE.
Et veulz tu congnoistre en appert ^ 48-] b
Vray amy, aussi le couvert ^?
Le vray amy, se tu faiz mal,
Lui saichant, par especial
35 Le te dira pour toy garder.
Lors doiz tu a ce regarder.
Et s'aucuns besoings te court seure ^,
Vraiz amis est qui en celle heure
Apporte le sien, et avole/
40 De fait et non pas de parole,
Sanz ton parler, sanz ta requeste.
I. FRANCHISE.
a. Parent. — b. Et le soutient. — c. Réellement. — d. Faux. —
e. Presse. — /. Accourt.
LE MIROIR DE MARIAGE D
Mais le faulx ami, par ma teste,
Blandist, flatte et va decepvent.
Et se tourne avecques le vent
Et consentira ta folie 45
Pour toy plaire : a ce ne te lie;
Chiens et oyseaulx te promettra ;
En ta bonneurté te sera
Compains, subgez obeissens ;
Il t'offerra milliers et cens 5o
De flourins et quanqu'il couvient;
Mais s'adverse fortune vient,
Et le requiers par adventure,
Tu trouveras response dure,
Ou il fera qu'il ne te voie, 55
Ou il fuira toudis ta voie,
Ou il dira : « Je n'ay denier :
J'ay bien du bief en mon grenier
Pour vivre jusques aux nouveaux ;
Je n'ay meubles, vaiches ne veaux 60
De quoy je puisse faire argent. »
La se moustrera indigent,
Se tu as ton estât perdu.
Tel ami soient confundu !
48^] c De paroles et non de fait 65
Est maint ami qui ainsi foit.
Si doit on l'ami tenir chier
Qui son avoir fait desmarchier ^,
Et qui l'apporte de son coffre
A son ami, ainçois qu'il l'offre, 70
Quant il voit que mestier li est ;
Et qui treuve un tel ami prest.
Il en doit faire son trésor,
Garder et amer com fin or
Et le croire, amer et chérir ; jS
a. Sortir.
6 LE MIROIR DE MARIAGE
Les aultres chacer et périr ^
Comme faulx amis fortunez *,
Qui pour decepvoir furent nez.
Pour ce le dy qu'aucuns faintis *
80 Qui cuident estre moult soubtis,
Pour complaire a ma voulenté,
Sont venu moult entalenté ^
De mon bien et de mon honour,
Ce me dient, et pour l'amour
85 Qu'ilz ont a moy de bon courage
M'ont admonnesté mariage ',
Disans : « Tu es uns riches homs,
Et si as diverses maisons :
Ton eage est encor ou moyen ^ ;
90 En cest estât n'espargnes rien :
Estrange gent le ^ tien aront,
Tes biens po te proufiteront.
Le temps s'en va sanz revenir,
Et vieil te faurra devenir
95 Et espargnier en ta juenesse
Pour conduire droit ta vieillesse
Jusqu'à la fin de l'eage humain.
Se tu y entres vuide main,
Chetis seras et langoreus, 48-] d
100 Car vieilles gens sont souffraiteux ^ :
Tant aient avoir et chevance,
Nulz pour eulx secourre n'advance;
Serviteresses, serviteurs
Sont leurs hoirs et exécuteurs,
io5 Et les demainent durement.
D'autre part cilz vit folement
* Vers y g- 124 publiés par Tarbé, Mir., p. 3-5.
I. ma rage. — 2. li,
a. Détrurie. — b. Attachés à la fortune. — c. Gonvoiteux. —
d. Dans son plein. — e. Privés de tout.
LE MIROIR DE MARIAGE 7
Et contre la Saincte Escripture,
Quant il art ou feu de luxure.
Dont mieulx vault marier qu'ardoir,
Car saint Pol le nous fait sçavoir i lo
Es epistres qu'il nous envoyé,
Mariage est moult bonne voye
Qui la prant en entencion
De faire generacion :
On en laist maint autre pechié 1 1 5
De quoy on puet estre entechié.
Et si voions neis que li arbre
Sur les caillos et sur le marbre
Croissent et font leurs fruiz divers,
Ne n'yert ja nulz si granz yvers 1 20
Que leur racine ne s'extende
En terre, et autre arbre ne rende.
Quant aux vieulx leur humeur perle «,
Au jeune est forme reperie *.
Ainsi se vont renouvellent ; 1 25
Et li oiselet ne sont lent
Chascun an de leurs niz niser <^
Et par nature eulx aviser
De pondre, couver et esclorre
Leurs poucins pour nature sorre <', 1 3o
Qui cest entendement leur baille,
Afin que leur forme ne faille :
488 a Mauvis ^, merles, chardonnereaulx/,
Pinssons, tarins et frionceaulx ê',
Cochevis ^, estourneaux, lynettes % i35
Prapers, verdiers et alouettes,
Pyes, jays et coulons J ramiers,
Papegaiz *, ostoirs ', espreviers,
a. Périt. — b. Renouvelée. — c. Construira {en parlant des nids).
— d. Payer leur tribut à. — e. Grives. — /. Chardonnerets. —
^. Sortes de bruants. — h. Alouettes crêtées. — i. Linottes. —
/. Pigeons. — k. Perroquets. — /. Autours.
8 LE MIROIR DE MARIAGE
Rossignolz, passeriaux, bécasses
140 Et cucus'^ qui en maintes places
Chantent, corbaux, mésanges, choes ^,
Et chahuant qui font ' les moes ^,
Perdriz, cailles et teurterelles.
Huppes, faisans et arondelles,
145 Plouviers, vanneaux, ostàrdes, grues,
Cannes qui s'en vont par les rues,
Gelines, oes ^ et hérons,
Cormarans, cigneset'' blerons ^,
Paons, pymars/et lorios,
1 5o Poches ft qui font moult de ryos ^S
Roitiaux % passeriaux ^ solitaires,
Et sycoignes qui font leurs ayres
Es palays, es haultes maisons,
Calandre J qui ses mansions
1 55 Fait es plains de Jherusalem,
Tous ceuls cy nisent chascun an,
Ostoirs, faucons et espreviers,
Gerfaux, saicres ^, butors, lanniers ^,
Aigles, voultoirs, hobez'", cresselles ",
160 Esmerillons, huas o, cercelles p
Et maint autre gendre d'oyseaux.
III. — Exemple de mariage par ce que les brutes bes-
TES habitent MASLE AVEC FEMELLE POUR GENERACION
AVOIR.
D'autre part sont cerfs et chevreaux,
Lyons, lyeppars, sanglers et ours,
I. pour. — 2. et manque. — 3. passe.
a. Coucous. — b. Choucas. — c. Grimaces. — d. Oies. — e.
Poules d'eau. — /. Bouvreuils. — g. Spatules. — h. Bruits. —
i. Roitelets. — j. Grosse alouette. — k. Sacres (grands faucons).
— /. Laniers. — m. Hobereaux. — n. Crécerelles. — o. Hiboux,
— p. Autre forme de cresselles.
LE MIROIR DE MARIAGE 9
Loups et renars qui ont leurs cours
488 b Pour ravir lièvres et connins ^, 1 65
Taissons * qui pou vont par chemins,
Hirsons ^ et dains, louves servieres ^
Et bestes de plusieurs manières,
Vaches, brebis, chevaux, moutons,
Chievres, pourceaulx que nous domptons, 170
Asnes, buefs, mules et mules.
Qui sont contre nature fès
D'asne en jument et l'opposite,
Dont du pechié ne sont pas quitte
(L'un ne gendre, l'autre ne porte, 175
Pour ce que par naturel porte
N'ont ensuie *^ leur nature),
Les povres vers de pourreture
Ensuient gcncracion,
Et aussi font tuit li poisson 180
Que nature ensemble conforme,
Alin que chascuns puist sa forme
Continuer tant comme il vit,
Et non pas pour charnel délit,
Fors tant que son semblable lesse i85
En continuant son espèce
Chascun oisel, chascune beste,
Chascun poisson, teste pour teste.
IV. — Autre approbacion de mariage par l'Ancien
Testament pour generacion avoir.
Et donques par plus fort raison,
Tu, qui es raisonnables hom 190
Et qui as ame intellectivc
Perpétuel, saige et soubtive,
a. Lapins. —6. Blaireaux. — c. Hérissons, — ci. Lynx.— ?. Suivi.
10 LE MIROIR DE MARIAGE
Doiz mieulx tendre a avoir lignée
Par le moien d'espouse née
io5 Que tu deusses prandre et henter 488 c
Pour ta forme représenter,
Toy et ton nom après la mort
Selon la loy. N'as tu pas tort
De tant attendre a marier?
200 N'as tu pas oy reprouchier
Que Tarbre qui ne porte fruit
Sera arrachié et destruit
Et mis ou feu comme brehain '^P
Et si refusoit on a plain,
2o5 Si comme il est en Levitique,
L'offrande en celle loy antique
Que la femme brehaingne offroit :
Veoir puez que ce demoustroit.
V. — Des biens qui généralement sont en mariage,
SUPPOSÉ QUE l'en n'eUST POINT DE LIGNIE.
Et supposé qu'om n'eust enfens *,
210 S'est ce de soy marier sens ;
Car nulle vraie policie *
N'est sanz mariage assevie ^
Ne hostel ; et bien le verras
En Ethiques, quant tu vourras,
aï 5 Et Pollitiques d'Aristote,
Qui plus a plain ce nous dénote.
C'est tresdoulce conjunction,
Ce sont deux corps en union \
En une char par la loy joins,
*. Vers 2og-25i publiés par Tarbé, Mir., p. 5-6.
I. unicion.
a. Stérile. — b. Règle de vie. — c. Parfaite.
LE MIROIR DE MARIAGE I I
Qui s'entraiment et près et loins. 220
Homs doit par dehors ordonner,
Femme doit dedenz gouverner :
Elle est si doulce en sa parole,
Son mari sert, baise et acole,
Et fait, quant il est a martire ^, 225
Qu'elle le puisse getter d'ire.
488 d S'il a griefté *, celle le garde,
Et piteusement le resgarde,
Et mainte foiz par sa douçour
Le retrait de mortel langour ; 2 3o
Elle gouverne son hostel
Et son bestail d'autre costel ^;
Elle est guettant, saige et apperte,
Et voit que rien ne voist <^ a perte;
Elle veille sur ses sergens ; 235
Elle scet restraindre ^ ses gens,
Quant mestiers est, et eslargir * ;
Elle se scet taire et souffrir,
Espargnier scet et avoir soing
Pour le despendre a un besoing : 240
Ce ne fait pas mesgnie estrange,
Qui vuide l'escrin/et la grange
Et ne pense fors de rober.
De po faire et de temps passer.
Matin lieve et se ' couche tart, 245
Car son cuer et sa pensée art
Tousjours a son gouvernement.
Eureux, se Salemon ne ment.
Est cilz qui treuve bonne famé !
Il puisera de corps et d'ame 25o
Joye devers Nostre Seigneur.
I. esleargir. — 2. si se.
a. En peine. — b. Douleur. — c. Côté. — d. N'aille. — e. Dimi-
nuer comme salaire. — f. Le coffre.
LE MIROIR DE MARIAGE
VI. — Des femmes de l'Ancien Testament qui ont
ESTÉ SECOURABLES A LEURS MARIS, ET PREMIER LA FEMME
Thobie.
Thobie perdit sa lueur ^,
Mais sa femme lui fut aidable,
Treshumble, doulce et charitable,
255 Et a lui garder entendi
Tant que Dieux clarté lui rendi ;
Ce que ses filz par Raphaël
Lui fist des œulx cheoir la pel
Par le tresdoulz oingnement frès 48g a
260 Qui du poisson de mer fut très,
Qui happa le jeune Thobie
Par le piet, dont par Zacharie
Lui fut le fiel du ventre ostez,
Dont diables furent reboutez,
265 Quant rostiz fut sur le charbon.
Au mariage qui fut bon
De Saire, fille Raguel,
Et ' Thobie le jouvencel :
Avant .VII. maris un et un
270 Estranglerent, ce scet chascun,
Les diables la nuit des noces :
Il n'a cy arestes ne boces
Ne chose qui ne'soit visible
Et trouvée en texte de Bible.
275 Celle Saire que nous disons
Fut si loyal qu'es " bénissons
Est nommée et es espousailles.
Or advises que tu ne failles
I. Et de. — 2. que es.
a. Vue.
LE MIROIR DE MARIAGE lô
D'attendre plus que tu ne doys
A marier. Il fut uns roys 280
Qui diverses femmes ama
Et son propos en ce ferma
Que il n'aroit jamais espouse ;
Pluscurs enfens ot d'une touse ^,
Pluseurs concubines maintint. 285
Et scez tu pas qu'il en advint ?
Elles lui destruircnt son corps,
Et quant li povres roys fut mors
Par continuer leur vouloir,
Maint bastart se vouldrent faire hoir 290
Qui le royaume destruisirent ;
Et quant aucuns voisins ce virent,
48() b Les ' destruisirent et régnèrent,
Entr'eulx le règne divisèrent
Et mistrent a mort en la fin 295
Concubines et tout leur lin *;
Et ainsi par deffault d'oyrie
Fut celle royaulté perie.
Et pour ce par succession
Vault mieulx a toute région 3oo
Avoir seigneur par mariage
Et descendue ^ de linaige
Et roy qu'a force ou par eslire
Ainsi comme on fait en l'Empire,
Car en teles élections 3o5
A trop de fraudulacions,
Ou par malice ou par promesse,
Ou par paour ou par haultesce,
Qui a régner ne sont ydoine '^.
Jadis advint en Babiloine, 3 10
Puis que Balthazar fut péris,
i.IIzles.
a. Fille. — b. Lignage. — c. Descendance. — d. Propres.
14 LE MIROIR DE MARIAGE
Qui aux vessiaux qui furent pris,
Dont jamais n'iert jour qu'il n'y père,
En Jérusalem par son père,
3 1 5 Nommé Nabugodonosor,
Ou temple Dieu, d'argent et d'or,
Fist au mangier de son palays
Boire a yceulx moult de gens lays
Comme haultains et orgueilleus ;
320 Mais Dieux, li pères glorieus.
Qui ne voult plus l'orgueil du roy,
Fist une main en la paroy
Escripre .m. mos près a près
Disans : « Mané, Thechel, Phares »,
325 Signifians que brief mourroit
Et que son royaume perdroit.
Et seroit moult tost divisé. '4^9 c
Ainsi fut. Lors fut advisé
Que sept saiges qui la estoient
33o Gel royaume gouverneroient ;
Et quant ilz Forent gouverné
Un temps, entr'eulx ont ordonné
Que de l'un d'eulx un roy se face.
Et que tuit sept en une place
335 Voisent a cheval l'endemain,
Et que le cheval ou poulain
De celui qui premièrement
Hanniroit, eust plainement
De ce règne la seignourie.
340 Eulx, estans en place establie,
Ainsi l'accordent, ainsi jurent.
Lors si tost que départi furent
Et chascuns fut en son recept,
Daires dist a un sien varlet :
345 « Quant la nuit sera bien obscure,
Une jument quier et procure; »
Et la place lui demoustra
LE MIROIR DE MARIAGE l5
De rassemblée, et dist : « Va, la
Mayne la jument sanz deffaulte,
Et fay que mes chevaulx l'assaulte 35o
Secretemem. Va et revien,
Et n'en di a personne rien. »
Ainsi le fist. Lors s'en revint.
L'endemain sçavez qu'il advint ?
Touz .VII. sont li saige monté, 355
Et li peuples de la cité.
Pour veoir qui roy pourra estre.
Mais si tost qu'ilz furent en destre ^,
Ly chevaulx Daire ' a chiere lie,
Qui avoit la jument saillie 36o
La nuit en celle meisme place,
48g d Commença a lever la face
Et a hannir a moult hault ton
Devant tous ; et lors ot le don
Daires par sa subtilité 365
Du règne et de la royauté ;
Et faillit la ligne des roys
En Babiloine a celle foys.
Si fait bon avoir droicte ligne
Et espouser femme bénigne 370
D'onnestes parens et de bons
Tant qu'a merdailles ^ n'a garsons ^
Par deffault d'oirs ne soit donnée
Terre d'autruy n'abandonnée.
On a lors des amis le port ^ 375
De sa femme, on en est plus fort,
On a sa douçour et sa joye.
On s'en remet a droicte voye,
On en laisse mainte aventure :
Femme a le soing, femme a la cure 3 80
I. daires.
a. Menés en main. — b. Gens méprisables. — c. Gens de peu.
— d. Soutien.
îG LE MIROIR DE MARIAGE
Des enfens^nourrir et garder,
De les vcstir, de les porter
Jusqu'ilz soient en point d'aprendre,
De les marier ou les rendre
385 En aulcunc religion ^
Ou d'aller quelque région
Pour le mondejcerchier ou querrc,
L'un en clergie et l'autre en guerre.
Qui se marie en son ' juene eage,
390 Les enfans de son mariage
Et les enfans de ses enfans
Puet veoir en paixbeaus et grans,
Ains que ses jours soient fenis.
Mais s'il est vieulx et espanis ^,
395
Ancor vault mieux tart que jamais 4go a
Soy marier pour avoir hoirs.
Marie toy, c'iert grant savoirs :
Tu "" aras assez filz et filles
400 Qui repeupleront maintes villes,
Et sera tes noms célébrez
Et tes linaiges honourez;
Ainsis en Fun et l'autre monde
Sera ta ligniée féconde ^
405 Ne ta lumière n'yert estincte,
Ainçois sera ta lampe entincte ^
De clarté mieulx des ^ sotes vierges
Qui n'avoient oille ne cierges,
Quant aux noces entrer cuidererit :
410 Assez a la porte hurterent,
Mais elles n'y entrèrent point.
Les vierges saiges plus a point
I. son manque. — 2. Et tu. — 3. seconde.
a. Ou les faire entrer en quelque ordre religieux. — b. Fané.
- c. Teinte, illuminée. — d. Que celle des.
LE MIROIR DE MARIAGE I7
Firent qu'elles furent garnies
D'oille et de clarté raemplies ;
Si entrèrent par leur clarté 41 5
Ou lieu qui leur estoit gardé,
Ou tousjours dura leur lumière.
Or garde donc par quel manière
Ta clarté n'estaingne ne faille,
Et que par mariage saille 420
De toy lumière pardurable,
Belle au monde, a Dieu agréable,
Et que ta femme en tes vieulx jours
Soit a ta vieillesse secours,
Ainsi comme fut la vieille Anne 425
Au grant Thobie. Et ne te dampne
De suir en ce temps obscur
Pechié de char, car ou futur
En seroit ta vie abregiée,
4go b Et en la fin t'ame dampnée; 480
Et se la mort qui tout deveure,
Prenoit ta femme avant son eure
Et devant toi, soies touz fis ^
Que adonc tes filles et fils
Naturelment te garderoient 435
Et ta viellesce soustendroient :
Si ne puez donc estre fraudez
Que tu ne soies bien gardez.
Or advises que nous ' diras
Et que tu nous responderas ; 440
Car a homme qui bien s'entent.
Ne faulsist point sermonner tant.
Toutevoie et en vérité
Est il bien de neccessité
A parler d'une si grant chose 445
I. tu nous.
a. Assuré.
T. IX
l8 LE MIROIR DE MARIAGE
Que l'en die et que l'en propose
Et moustre le fait à la bouche
De la personne a qui il touche
Tout au long pour lui adviser ;
45o Et li puet on bien diviser
Les principes, moyens et fins
Pour quoy il y doit estre enclins.
Car puet estre qui les tairoit,
Qu'aussi les dissimuleroit
455 Cilz cui on diroit la parole
Et si tenrroit la gent pour foie
D'avoir de mouvoir occoison
Chose dont ne rendist raison.
Et pour ce est chose neccessaire
460 En pluseurs lieux de l'ainsi faire,
Et c'est pour quoi certainement
T'avons tenu si longuement.
Je parle en nous, c'est pour tous quatre :
Aux trois a pieu pour eulx esbatre, 4go c
465 Combien que je dignes n'en soye,
Que ce fait au long te diroye,
Et tout sur leur correction ;
Mais mieulx et sanz subrepcion
L'eussent dit, et chascun par soy.
470 Si te suppli, pardonnne moy,
Eulx aussi, ma prolixité
Et mon cas trop long recité,
Duquel avoir dit les gracie.
VIL — Comment Franc Vouloir est aucunement esmeu
PAR les paroles DES .IIII. DESSUS NOMMEZ, ET NEANT-
MOINS PRIST CERTAIN TEMPS DE DELIBERACION POUR RES-
PONDRE.
Beaux seigneurs, je vous remercie
475 Cent mille foiz, g'i suis tenus,
LE MIROIR DE MARIAGE I9
De ce que vous estes venus
A moy, pour mon honneur traictier;
Mais j'ay de bon conseil mestier,
Pour opposer et pour respondre
A ce que fait m'avez espondre ^, 4^0
Qui touche ma mort et ma vie ;
Et si a grant philosophie,
Exemples de Bible et de loy,
Ou petitement me congnoy,
Et mainte escripture autentique, 4^5
Et du moustrer belle pratique
Ou propos que vous m'avez fait;
Et samble bien a vostre fait
Que les livres avez veus
Et estudiez et sceus. 49^
Et suy ' simples et ignorent,
Si comme il est bien apparent :
S'ay bien mestier d'avoir advis.
4go d Et si me samble que je vis,
Comme je fu enfant d'escole, 495
De Salemon une parole,
Qui disoit assez plainement :
tt Se tu faiz rien, fay saigement,
Et resgarde en tous temps la fin. »
Et ailleurs disoit en latin, 5oo
De quoi le françois veult retraire,
Qu'om ne doit nulle chose faire
Sanz conseil, car qui de lui euvre,
A bonne fin vient de son euvre ;
Mais ceuls qui d'eulx sanz conseil euvrent, 5o5
Souventefoiz s'en deshoneurent.
Et les autres ne se repentent
Qui a leur bon conseil s'attendent.
I. je suy.
a. Déclarer.
20 LE MIROIR DE MARIAGE
Pour ce .VI. jours pran de delay
5io De respondre, et si escripray
Ces choses a ung vray ami,
Et me conseilleray par mi
Et aultres pendent la journée,
Afin qu'a vostre retournée
5i5 Je vous puisse response rendre.
Aussis y vueiilez garde prandre,
Afin qu'en la conclusion
Soyons tuit d'une opinion,
Selon ce qu'il sera veu
520 Des responses et congneu
Et argué pour le milleur.
A Dieu, qui vous croisse honeur !
VIII. — Comment Franc Vouloir compare mariage a
PLUS DURE CHOSE QUE GAIGE DE BATAILLE TEMPOREL.
Ainsi quatre de moy se partent 491 <i
Qui de griefs pensers me repartent ^
525 De moi bouter en servitute,
Qui par le droit de l'institute '
Et du droit du ciel premerain
Suis plus frans que l'oisel du raim *,
Qui puet ou il lui plaist voler :
53o Aussi '' puis je par tout aler
Franchement et sanz nul lien.
Or veulent mon eage moien
Lier en puissance d'autrui !
Voiez en quel point je me trui ^\
535 Mais ce n'est pas lien de paille,
I. dinstitute. — 2. Et aussi.
a. Donnent à l'envi. — b. De la branche. — c. Trouve.
LE MIROIR DE MARIAGE
21
igi
Ainçois est gaiges de bataille,
Dont il fault que li uns soit mort,
Eulx entrez ou dolereus port
De ceste loy de mariage.
Las ! a qui m'en conseillera ge ? 540
Cilz gaiges est trop périlleux ;
Les aultres ne sont pas doubteux «
Au regart de cest gaige cy,
Car il n'y a nulle mercy
Ne nul bon traicté qui se face 545
Comment telz gaiges se defface,
Car les lices y sont trop fortes;
Aussi sont les sermens aux portes
Si grief qu'il fault les .11. parties
Combatre la toutes leurs vies 55o
Jusques l'un d'eulx en soit oultré.
J'ay bien veu et m'a l'en moustré
Grans gaiges entre deux amis,
Ou li traictiez a esté mis
Ou champ a l'oneur de tous deux, 555
Et aussi que juges piteux
Après combatre et l'escremie *
En sauvoit a aucun la vie,
Et si non n'avoit il ses maulx
Fors combatre entre deux soulaux <^ : 56o
Oultrez <^ estoit celle journée :
L'on » savoit sa douleur finée.
Et estoit desconfiz ly champs.
Helas ! or est cilz plus meschans ^
Qui entre avec femme en ce gaige, 565
Car l'en voit bien un mariaige
Durer souvent .xxx. ans et plus.
Quant sera telz gaiges conclus,
ï. Lun.
a. A craindre. — b. Simulacre de
d. Vaincu. — e. A moins de chance.
combat. — c. Soleils.
LE MIROIR DE MARIAGE
Qui un chascun jour recommence ?
570 Ly uns riote ^ et l'autre tance,
On ne scet qui est demandeur.
IX. — Comment Franc Vouloir pense a la franchise
ou IL est et CONSIDERE LE SERVITUTE OU ON LE VEULT
bouter.
Es autres cas le deffendeur
N'a seulement fors lui deffendre,
Sanz assaillir ne sanz lui rendre
575 S'on ne l'assault ou soit vaincus,
Et seroit drois pour lui rendus
Et du gaige a honneur ystroit,
Se la journée se passoit
Qu'il ne fust mas ne desconfis
58o De son adversaire ou occis.
Or n'est pas entre deux conjoins
Mariez bien gardez cilz poins,
Car l'un en fault mourir sanz doubte :
Trop est hardiz qui la se boute,
585 Car li gaiges y est trop longs
Aux mauves et non pas aux bons ;
Remission ne s'en puet faire,
Ne tel gaige ne puet defifaire
Juges mortelz que Dieu conjoindre 4g i c
590 A voulu : homs ne puet desjoindre.
Car c'est escripture divine *.
Se femme est plaine d'ataine ^,
Tanceresse, fausse ou rebelle,
Que vauldroit a baillier libelle ^
595 A son mari de répudie ^}
* Vers 5 gi -635 publiés par Tarbé, Mir.,p. 6-8.
a. Querelle. — b. Esprit querelleur. — c. Mémoire présenté en
justice. — d. Répudiation.
LE MIROIR DE MARIAGE 23
S'il n'y a formel ribaudie ^
Prouvée et confesse par li ',
Il a a sa cause failli.
Et encor s'il a ce prouvé,
Le départ * lui est reprouvé 600
Qui n'est que de biens et personne.
Esbahys suy pour quoy on donne
Tel reprouche aux dolens maris :
Se leur femme a jecté un ris
Ou s'elle a un autre homme amé, 6o5
Pour quoy en sont ilz diffamé,
Moustré au doy, clamé de tous?
« Resgardez! cilz homs la est couxl »
Chascuns en parle entre ses dens.
Helas! s'en est ly plus dolens 610
Et qui moins voulsist que la chose
Fust esclarcie ne desclose ;
Pas ne fut fait par son conseil.
Et pour ce trop fort me merveil '
Pour quoy on blasme créature 61 5
' Du fait de sa non forfaiture.
Comme il soit chose vraie et clerc
Que li filz le pechié du père
Ne portera ne le péril
Du péché le père du fil, 620
C'est loy divine et temporele.
Et ceste honte corporele
4g I d Porte le mari pour sa femme,
Mais non pas, ce croi, quant a l'ame.
Or sont li enfant diffamé, 625
Bastart et advoultre clamé ;
Supposé qu'aulcuns en y ait
Qui n'a riens par le mari fait,
I. lui. — 2. men dueil,
a. Inconduite notoire. — b. Séparation.
24 LE MIROIR DE MARIAGE
Toutevoie l'en les repute
63o Nez de mauvaise femme et pute,
Et portent, ce qu'en droit ne vy,
La peine qu'ilz n'ont desservy
D'estre privez de leur hoirie,
Seulement pour la puterie
635 Que la mère a fait de son gré.
En mal an est cellui entré
Qui se veult mettre en tel servage,
Et qui ne scet pas en ce gage
Qui vaincra ou sera vaincus!
640 Helas ! que c'est uns durs escus
Et pire plaie que d'espée
De femme qui est diffamée !
Ne cilz qui en ce s'embatra ^
Ne puet sçavoir liquelz vaincra,
645 Qui demande ou qui se deffent.
Certes le las de cuer me fent,
Quant je resgarde, pense et voy
Aux faiz et aux parlers que j'oy !
Qui est de femme séparez,
65o Pour son meffait mal est parez :
Autre femme ne puet avoir.
Elle vivent, cilz fait paroir
Sa pauvreté et sa misère
Et n'a lors suer, parent ne frère
655 Qui n'ait doleur de son ennuy :
Onques tel péril ne congnuy.
Or le fault en cest estât vivre 4g2 a
Jusques de femme soit délivre.
Car femme a et ne l'a il ' pas,
660 Et si ne puet sanz son trespas
Marier n'autre femme prandre;
I. il manque. f _;
a. Sejettera.
i
LE MIROIR DE MARIAGE 25
Mieux vauldroit donques de non tendre
A soy marier, quoy qu'om die,
Que d'encheoir en tel folie.
X. — Comment Franc Vouloir discute en son cuer
PLUSEURS choses POUR SOY DESISTER DE MARIAGE.
Or laissons tel chose doubteuse, 665
Et supposons que bonneureuse
Soit et preude femme du corps.
Se maie ^ est et de durs accors,
Et qu'elle me riote et tance.
Ce sera trop dure sentence, 670
Paine et travail non supportable.
Vie a moi et a lui dampnable,
Car Salemon dit en appert *
Que mieulx vault il ' vivre en désert
Qu'avec maie femme habiter. 675
Et quant j'oy telz moz reciter
Par si solemnel escripture,
Hair doy toute créature
Qui ramentevoir * le me vient,
Car de neccessité * convient 680
J'aye bonne femme ou mauvese.
S'il est qu'a marier me plese ;
Se bonne est, en doubte vivray;
Se mauvaise est, je languiray :
En doubte la bonne ne perde, 685
En langour l'autre ne s'aerde ^
4g2 b A moy destruire et essillier ^.
Je ne me puis trop mervillier
Que j'ay meffait a mes amis
' Vers 673-7 20 publiés par Tarbé, Mir., p. 8-/0.
I. il manque. — 2. neccesse.
a. Mauvaise. -- b. Rappeler à la mémoire. — c. Ne s'attache. —
d. Ruiner.
26 LE MIROIR DE MARIAGE
690 Qui ce m'ont en Toreille mis :
Puet estre me heent ilz fort,
Et ne puent plus biau ma mort
Tractier et ' mon dueil et ma raige,
Que de moy mettre en mariaige.
695 Si seroient de moy vengiez :
Mors soient ilz et enrragiez,
S'ainsy le font com je suppose !
Puet estre y a il autre chose,
Que ilz sont touz les ^ quatre irez
700 De ce que ilz sont mariez,
Et n'ont fors noises et tençons,
En moy voyent déduis ^ chançons
Et que je vif en grent franchise :
S'en puelent ^ avoir convoitise,
705 Car en enfer les âmes vaines
N'ont confort nul, fors qu'en leurs paines
Puissent des compaignes trouver,
Que seulz ne se voient dampner.
Et ceuls cy qui samblablement
710 Ont de mariage tourment
Et servitute qui les grieve,
Me vouldroient mettre en ce piège,
Pour reconforter leur dolour
D'avoir compaignon en leur plour :
715 Ou ilz le font pour mon grant bien,
Dont je n'appercoy encor rien.
Si suy en grant proplexité ^,
Car il m'est de neccessité
Qu'a marier me doye entendre,
720 Se je doy jamais femme prandre,
Dedenz brief temps pour avoir ligne * \
* Vers j 21-822 publiés par Tarbé, Mir., p. io-ï3.
I. et manque. — 2, les manque. — 3, déduis et. — 4. La rubrique est
placée dans le ms, avant le vers 721.
a. Peuvent. — b. Perplexité.
<
LE MIROIR DE MARIAGE 27
4g2 c XI. — Comment Franc Vouloir après ces choses
PENSE AUX BIENS DE MARIAGE DONT IL EST AUCUNEMENT
entrepris par la PROMOCION des. IIII. DESSUS NOMMEZ,
ET QUELLE FEMME IL DESIRE AVOIR.
Mais avoir vueil femme bénigne,
Humble, simple, po enparléc,
Bien besongnant, pou eslevée,
Juene et chaste de bouche et mains, 725
Saige et gente, et qui ait du mains
De .XV., .XVI. ou a vint ans,
Qui soit riche et de bons parans,
Qui ait bon corps et qui soit belle,
Et doulce comme columbelle, 73o
Obéissant a moy en tout,
Qui n'ait pas le sourcil desrout ^,
Ne ne regarde par decoste,
Mais soit tousjours près de ma coste,
Si non pour aler au moustier, 735
Quant aux jours qu'il sera mestier,
Et qui ne soit pas enfestée *
Ne de saillir a la volée
Es rues pour ouir le bruit,
Nulle foiz de jour ne de nuit ; 740
Mais soit bonne et religieuse,
Et de sa besongne songneuse,
De son hostel a droit tenir
Et de son bestail maintenir,
Amer mon corps, garder ma paix, 745
Et se ' je des enfans lui fais.
Qu'elle les aimt, garde et nourrice,
Gomme mère et douce nourrice.
a. En désordre. — b. Pressée.
28 LE MIROIR DE MARIAGE
Et espargne pour les nourrir
750 Et pour eulx a estât venir.
Se ' j'en puis trover une tele,
Plus l'ameray que riens mortele, 4g2 d
En joie fineray mon temps,
Je n'aray noise ne contemps,
755 Je seray gaiz et envoisés,
Je seray tousjours bien aisés
Et hors de ces aultres périls
De foies femmes qui sont vils ;
Nulz n'avra tel joie com moy :
760 Je viveray "* selon la loy.
S'iert le retret ^ de ma jonesse,
S'iert le baston de ma vieillesse,
Soustenent ma fragilité,
Et quant je seray exité
765 A paier le treu * de nature,
Celle ara de m'ame la cure
Et prira pour l'ame de my :
Ce ne feront pas mi amy ;
Et mes enfens qui demourront
770 Moy leur père ramenbreront :
Ainsi demourra ma lumière
Glorieuse ça en arrière,
Et croy que ce sera le mieulx.
Et qu'ay je dit, beau sire Dieux ?
775 Ou pourroit l'en tel femme querre?
Je croy que pas ne soit en terre.
Ne je ne suis pas plus eureux
Des aultres, que j'aye touz seulx
Femme de tel condicion,
780 Car je voy sanz presumpcion
Tout de cler que chascun se plaint
I. Si. — 2. viuray.
a. Le refuge. — b. Tribut.
LE MIROIR DE MARIAGE 29
De sa femme et que pluseurs taint
Sont de doleur et d'amertume.
L'un dit que sa femme le tume ^ ;
L'autre dit : « Ma femme est si maie, 785
4q3 a Que je ne puis aier en gale ^,
En esbatement n'en déduit! »
L'autre dit : « La mienne me nuit ! »
L'autre dit : « Ma femme est jalouse,
Despiteuse, felle, ayrouse ^' ; 790
Avoir ne puis paix a l'ostel ! »
Et l'autre dit sur le costel ^ :
« Ma femme ne puet a ville estre ! »
L'autre murmure que le prestre
Vient trop souvent en sa maison. 795
L'autre dit une autre raison :
« Ma femme dance voluntiers. »
L'autre dit : « O les chevaliers
Va ma femme souventefoys. »
Or en revient puis .11., puis troys, 800
Dont l'un dit : « Femme ay débonnaire !
Elle fait trestout le contraire
De ce que je vueil et commande. »
L'autre dit : « Quant des poys demande,
On me fait fèves ou poureaux; 8o5
Se harenz vueil, j'ay maquereaux;
Se ' je di : Gardez le mesnaige,
On me faint un pelerinaige :
Lors fault aler a Saint Denis ! »
Bien sont gens mariez honnis, 810
S'ilz ont tel dangier comme ilz dient,
Et quant je voy que pas n'en rient,
Mais dient que, leurs femmes mortes,
Ne passeront jamais telz portes,
I. Si.
a. Maltraite. — b. Fêle. — c. Colère. — d. En plus.
3o LE MIROIR DE MARIAGE
8 1 5 II me semble selon leurs diz
Ce n'est repos ne paradis,
Mais droiz enfers de tel riote ^.
Et quant j'entens ces poins et note
Le dangier félon et cruel
820 Et le tourment perpétuel 4g3 b
Que ceuls ont qui seufrent tel vie,
Talent n'ay que je me marie.
XII. — Exemple de la dure servitute de mariage par
CELLUI QUI JUGA LE LOUP PRIS A ESTRE MARIÉ POUR LE
PLUS GRANT LANGOUR QU'iL PEUST^PENSER.
Une fable oy pieça dire *
D'un enfant qui estoit le pire,
825 Le plus mauves qu'on peust trover :
Par tout se vouloit esprouver ^ ;
Il batoit la gent et frapoit,
Des fillettes les huis rompoit ;
Il leur dessiroit leurs cotelles.
83o Mainte foiz en vindrent nouvelles
A son père qui dolens yere ^
De ses faiz et de sa manière,
Dont par mainte foiz le reprint
Et corriga, et le détint
835 Longtemps en tresdure prinson
Aucunefoiz une saison,
Aucunefoiz plus, l'autre mains ',
Aucunefoiz fu par les mains
En sep ^, autrefoiz par les piez,
840 Batus aussi et laidengiez,
*. Vers 823-1 02 J publies par Tarbé, Mir., p. i3-2 0.
I. moins.
a. Dispute. — b. Voulait faire montre de sa valeur. — c. Etait.
— d. Mis en chaînes.
LE MIROIR DE MARIAGE 0 1
Dessains ^, dessirez, mal vestus.
Li pères fu touz esperduz,
Car pour menacer ne pour batre
Ne pouoit son orgueil abatre,
Sa juenesse ne sa folie. 845
Voit que ses cuers ne s'amolie :
Long temps li fit suir la guerre,
Maint pais cerchier, mainte terre ;
En granz batailles se trova
Et en mainz perilz s'esprouva : 85o
4g3 c Hardi fu, moult de maulx souffri;
Aux perilz de la mer s'offri :
En galée fut et en lins *,
Et fist pluseurs divers chemins,
De froit ^ pain pluseurs foiz manga, 855
Mais ains pour ce ne se changa :
Tousjours fut folz, juenes et vers.
Ses pères qui lui fut divers ^
Pour les folies qu'il faisoit,
De ses meffaiz ne se taisoit, 860
Ains disoit pour avoir conseil
A ses amis : « Je me merveil
Que je feray pour corrigier
Mon fil qui me fait enrragier. »
Li uns li dist : « Par Nostre Dame, 865
Il ne lui fault que donner famé,
Et je vous jure sur ma vie.
S'il est ainsi qu'om le marie,
Que vous le verrez amaty ^ ,
Bien débonnaire et amorty : 870
Ainçois que li ans soit passez,
Sera si vaincu et lassez
Que vous n'orrez jamais nouvelle
a. Sans ceinture. — b. Bateaux légers à rames. — c. Rassis.
d. Sévère. — e. Dompté.
32 LE MIROIR DE MARIAGE
Que sa folie renouvelle. »
875 Ly pères qui grant joie en ot,
A son fil quist si tost qu'il pot
Juene femme cointe et jolie ;
Les deux par mariage lie
Et leur donna de son avoir
880 Et de tout ce qu'il pot sçavoir
Qui fault a mesnaige tenir;
Leur estât leur voult soustenir
Un ' long temps, puis en leur mesnaige 4g3 d
Les fist aler. Lors devint saige,
885 Car sa femme l'aguillonnoit
De nuit et par jour le poingnoit,
Et Tenveoit a ses ouvriers.
Ore lui donnoit doulz baisiers,
Autre foiz se clamoit chetive ^,
890 Disans par paroule soutive :
« Pourquoy revenez vous si tart ?
Certes vous amez autre part,
Et voy que vous ne m'amez rien. »
Et la faisoit tant au derrien
895 Que ses marris lui promettoit
Que plus ainsi ne le feroit.
Maintes choses li faisoit croire,
Et tant fist, ce fut chose voire,
Par son blandir, par le sens d'elle
900 Qu'elle le trait a sa cordelle *.
Il souloit saillir com chevriaux,
Mais plus doulz devint c'uns aigniaux,
Maigres, ses et descoulorez,
Tristes, dolens et esplorez ;
905 Domptez fut com beuf a charrue,
Plus ne fiert ne frape ne rue.
I. Un manque.
a. Malheureuse. — b. L'amène à faire ses volontés.
LE MIROIR DE MARIAGE 33
Moult en furent liez ses parens
Et li pères ; ains que li ans
Fust passez, n'ot plus débonnaire
Ou pais, on ne lui vit faire 910
Nulz meffaiz de la en avant,
Car puis ce jour, il doubla tant
Sa femme, son plet et sa noise,
Que s'elle deist de cervoise
Que ce fust vin, il l'acordast, 91 5
Car trop a courcer la doubtast.
4g4 a Ainsi fut domptez ce bon fil.
Or advint un tresgrant péril
Ou pais et en la contrée
Après celle première année : 920
Il fut une course de leux
Enrragiez, fors et périlleux,
Ravissans et femmes et hommes ;
Petiz enfans en grosses sommes
Prindrent, ravirent, estranglerent, 926
Et du bestail petit curèrent ^ :
Ne mangoient que char humaine ;
Plus de cent en une sepmaine
En destruirent sur le pais.
De quoi chascun fut esbahis, 930
Mais au fort chascuns s'assambla;
Qui mieulx mieulx a la chace ala :
Aux bois, aux buissons et aux champs
Fut li cris et la chace grans
A chiens, a filez et a las; 935
L'un crioit hault, li aultres bas.
Et tant chacierent a effort
Que les loups orent ce jour tort :
Maint en y ot prins et tué.
Ce jour y ot maint coup rué : 940
a. Se soucièrent peu.
T. IX -x
34 LE MIROIR DE MARIAGE
D'cspié ^, de haiche et godandart ^,
De baston, de lance et de dart
D'espées, d'arcs et de saiettes ^
Leur furent maintes plaies faictes.
945 La furent mors et desconfiz
Les loups, dont ce fut grans proufiz ;
Les aultres en furent pandus,
Les aultres aux champs espandus.
Mais uns vieulz loups, grans et chenus, 4g4 b
950 Qui estoit li pires tenus,
Et qui plus avoit fait de maulx,
Fut prins tous vis a ces assaulx,
Et fut dit qu'om adviseroit
Laide mort de quoy il mourroit,
955 Et seroit menez a la ville.
La veissiez a cens et a mille
. Hommes, femmes, petiz enfens,
Qui lui ruoient par les flens
Pierres, bastons, boe et mortier;
960 La fut admené prinsonnier,
Lié les piez de bonne corde;
Sanz pité ne miséricorde.
Fut en une cave gettez.
Lors fut li consaulx assamblez
965 De quelle mort cilz loups mourroit :
L'un disoit qu'om l'escorcheroit
Tout vif, pour souffrir plus de mal ;
L'autre disoit qu'a un cheval
Fust traînez et qu'om le pendist
970 Tout vif, si qu'en pendant languist ;
L'autre disoit, dont je me membre,
Qu'on le coupast membre après membre
Tout vif; l'autre qu'om li crevast
Les yeulx et qu'ainsy s'en alast,
a. Épieu. — b. Scie emmanchée. — c. Flèches.
LE MIROIR DE MARIAGE 35
Si que chiens et gens le lutassent ^ 975
Et que de son mai se vengassent ;
L'autre disoit : « En feu soit ars ! »
La veissiez de toutes pars
Rendre merveilleux jugemens,
Tant que li uns dist : « Je commens 980
4g4c Que nous soyons d'opinion. »
Lors churent en conclusion
Que le fil qui avoit esté
Mariez, n'avoit c'un esté,
En jugast, et que sa sentence 985
Fust tenue sanz nulle offence.
De ce jugement s'excusa,
Mais neantmoins on opposa
Que tant avoit par tout aie
De long, de travers et de lé, 990
Et avoit tant veu et apris,
Que de ce ne seroit repris.
Lors dist : « Puis qu'ainsi le fault faire.
Je juge, pour plus souffrir haire *
Au leu, que il soit mariez, 995
. Et jamais ne le hairiez ^
Aultrement mais que donnez femme ;
Et je vous jure par mon ame
Qu'avoir ne puet plus grant tourment.
L'exemple en voiez proprement, 1000
Que moi, qui par prison ne guerre,
Ne aler par mer ne par terre.
Ne poy onques estre domptez
Fors par femme, or suis ahontez
Que je n'ose son desplaisir ioo5
Penser, ne hors aler gésir,
Ne demourer plus hault d'une heure,
Que femme ne me coure seure.
a. Battissent. — b. Tourment. — c. Tourmentiez.
36 LE MIROIR DE MARIAGE
Et par Dieu si sera li leux,
loio S'il a femme, doulz et piteux,
Et le verrez encor ' hermite. »
Quant il ot sa parole ditte,
Chascuns s'en rit, mais en la fin
Escorchierent il Ysangrin,
ioi5 Et le pandirent par la gueule 494d
A une saulx ^ trestoute seule.
Mais quant je pense a ceste fable,
Elle puct cstre véritable ;
Esbahis sui de cest exemple,
1020 Car mieulx est prins que par la temple
Qui est de cel lien liez :
Par ma foy, il n'est pas trop liez.
Guidez vous pas que je y advisc ?
Or couvient il par mainte guise
I025 Que je par quelque voie quiere
Bon conseil en ceste matière :
A deux conseillier "" m'en vouldray,
- Dont a l'un mon fait escripray,
C'est a mon vray loyal ami,
io3o Qui ara grant pité de mi ;
L'autre est a ceuls qui en ce cas
Ont autrefois passé le pas :
Que di je? a ceuls qui l'ont passé?
Je voy qu'ilz en sont tuit lassé
io35 Et oy chascun jour leur complainte :
A mon ami feray ma plainte
Par lettres, et comment je vis,
Pour avoir sur ce son advis.
Lors luy escry je ceste lettre,
1040 Que j'ay cy après voulu mettre.
I. encores. — 2. conseilliers.
a. Un saule.
i
LE MIROIR DE MARIAGE 3 7
XIII. — Comment Franc Vouloir escript a son vray
AMI Répertoire de Science pour avoir son oppinion
SUR CE que les .IIII. DESSUS NOMMEZ LUI ONT ADMON-
NESTÉ.
Treschers amis, vraiz et secrez,
Saiges et ' courtois et discrez,
M'amour, mon bien, mon espérance,
Mon confort, toute ma fiance,
Le soustenement de mon corps, 1045
4g5 a De ma vie et mort li drois pors,
Cellui en qui j'ay mon attente,
Savoir vous faiz que l'en me tempte
Et presse de marier fort.
Et me dit on pour reconfort io5o
Que mieulx vault que je me marie
Que non, et pour avoir lignie,
Afin que mon renom ne faille
Et que garçon ne truandaille
N'aient après ma mort le mien, io55
Et aussi que, se vieulx devien,
Que ma femme sousteneresse
Soit de moi et de ma vieillesse.
Ou mes enfans, s'elle mouroit;
Et que femme gouverneroit 1060
Mieulx mon hostel et ma chevance
A mon proufit, par attemprance ^^
Que ne font estrangiere gent,
Comme meschines et sergent,
Et s'aray le port * des amis io65
Du lieu ou je me seray mis,
Et larray l'orde vie et ville
I. et manque.
a. Avec modération. — b. Secours.
38 LE MIROIR DE MARIAGE
Que Dieux deffent en l'euvangillc,
C'est assavoir que nulz ne preingne
1070 Fornicacion ne ne tiengne
Concubine ne femme estrange,
Ne bâte bief en aultrui grange,
Car ce seroit péchiez mortes '.
Et encores suis je ennortés ""
1075 Que je la praingne jeune et riche,
Belle, douce, courtoise et friche ^,
Bien née et d'onnestes parans,
Pour avoir plus îost des enfans
Qui après ma mort porteront
1080 Mon nom et me remembreront 4g5 b
Au secle ^, quant finez seray,
Et par ce point que je pourray
Ma vie user et ma juenesse
En grant déduit, en grant leesse,
io85 Jusques a la fin de mon temps.
Et pour ce qu'en ce po m'entens,
Envoyé ces lettres a ty,
Et treshumblement te suppli
Que sur ce me vueillez rescripre
1090 Chose qui me doye souffire
A congnoistre parfaictement
Le bien, le mal ou le tourment,
Qui de ce fait se puet despendre,
Afin que de toy puisse aprandre
1095 Se c'est mon pourfit ou dommaige
De moy bouter en mariaige,
Ou de vivre sanz ce lien.
Et, pour Dieu, n'y espargne rien
A cerchier en toute escripture,
1 100 Car au monde n'a créature
I. mortelz. — 2. ennorteiz. — 3. secles.
a. De bonne humeur.
LE MIROIR DE MARIAGE Sg
Ou j'ayc fiance qu'en toy,
Et il me fault, quant est de moy,
Dedenz .vi. jours de ci respondre.
Si me vueillez donques espondre ^
Ta volunté et ton plaisir i io5
Sur ce fait, dont j'ay grant désir,
Et le plus tost que tu pourras.
Et par ma foy, quant tu voulras
Chose que je puisse ne aye,
Tien en ce ma parole vraye 1 1 lo
Que pour moy aler en essil,
Je le feray comme ton fil,
Qui moult a toy me recommende.
4g5 c Escri moy, ordonne et commcnde
Ton plaisir, et je le feray 1 1 1 5
A mon pouoir mieulx que pourray;
Faulte n'y ara de ma part.
Chers ami, Jhesucrist te gart !
Escript en pensée nouvelle,
Qui chascun jour me renouvelle. 1 1 20
— Ma lettre escrivi et seellay,
Et a mon ami Tenveay,
Qui la lut, et .111. jours après, ,
Petit loing ou petit plus près,
Me rescrivi en tel manniere 1 1 25
Que vous ourrez ça en arrière
De mot a mot, par son epistre.
Dont cy après s'ensuit le titre.
a. Expliquer.
40 LE MIROIR DE MARIAGE
XIV. — Gomment Répertoire de Science cerche touz
SES LIVRES ET ESCRIPT UNE EPISTRE A FrANC VoULOIR,
SON DISCIPLE, SUR l'eSTAT DE MARIAGE, CONTENENT SA
CONCLUSION.
Chers amis, j'ay ta lettre veue,
I i3o Bien advisée, et bien leue.
Et te voy ja plungié en l'onde
Des flos perilleus de ce monde,
Ou pour richesses que tu quiers.
Ou pour femme que tu requiers
II 35 Par l'ardent désir de juenesse,
Qui maint homme destruit et blesse ;
Et par le pouoir de ces deux,
Richesse, femme, ou de l'un d'eulx.
Te voy en grief oraige courre,
1 140 Dont je voy po homme rescourre ^,
Qu'il ne couviengne en celle mer
De tourment sa vie blâmer,
S'a l'un des deulx perilz s'ahert *,
Qu'il ne soit destruit et désert ^. 4g5 d
1 145 Or, enten, c'est droicte tempeste
Qu'amour de femme, par ma teste,
Et une unde qui plunge l'omme
Es mortelz perilz, et l'assomme,
Et le lie en toute saison ;
1 1 5o Mais ancor par plus fort raison
Est plus prins et de grief servaige
Par le lien du mariaige
Non desnouable et plus estraint,
Qui toute franchise restraint,
1 155 Et si n'en puet nulz desnouer;
Car en li fait si fort nouer
a. Échapper. — b. S'attache. — c. Ruiné.
LE MIROIR DE MARIAGE 4^
Et en nouant faire tel veu,
Qu'il ne puet desnouer ce neu
Jusqu'à tant la mort le desneue.
Or se gart donc qui tel veu veue i i6o
Au vray Dieu, qui si le conjoint»
Que mortelz hom ne le desjoint
Ne nulz ne le desjoindera.
Or avise ci qui vourra :
Pour ce le souverain lien 1 165
Esperitel, oy et retien,
C'est la saincte exortacion,
Que tu n'aies entencion
De toy bouter dedenz ce cerne.
Jhcremies en la cisterne 1 170
Et ou lymon moult souffert a;
Mais depuis, quant on l'en tira,
Fut il mondez de la boe orde :
Et aussi, quant je me recorde,
Les pécheurs sont par repentencc 1 175
Nettoiez et par pénitence
Au monde et par confession.
De la boe et pollucion
Fu Jheremies tirez hors
Aux vieulx vestemens de son corps ; 1 180
Aussi noz pères anciens
Nous sont exemples et liens
De nous tirer hors des péris.
Ou pluseurs ont esté péris
Par mal considérer leurs fais. 1 185
Treschier lilz, enten que tu fais
Et des nopces le grant dommaige
Qui puet venir par mariaige;
Voy que phillosophes en dient
Et comment ce grief lien nient, 1 190
Et pran garde aux divins escrips
Et aux exemples que j'escrips.
42 LE MIROIR DE MARIAGE
Pran a l'un et a l'autre garde :
A moy te consen et resgarde,
II 95 Pense, retien et met a œuvre
Ce que pour ton bien se descueuvre.
Auréole nous fait ung compte
De Theofrastre et nous racompte
En son livre qu'il fist des nopces,
1200 Ou il n'a arestes ne boces,
S'il laist au saige femme prandre,
Et diffinit, se belle et tendre
Est, de gent corps et bien parens,
Honneste et de riches parens,
1 2o5 Qu'elle soit bien moriginée
Et de sa manière ordonnée;
Et ' bonne soit et riche et saige,
Dont l'en voit pou en mariaige
En deux gens ces poins acorder.
1 210 Si veult il dire et recorder,
Et a son accort me consens.
Que li saiges pert la son sens : 4g6 b
Donques ne doit il femme prandre,
Qu'a l'estude et a elle entendre
1 2 1 5 Ne puet ne a tous deux servir,
A sa femme et aux livres vir ^.
XV. — Des charges qui sont en mariage pour le mes-
NAGE SOUSTENIR AVEC LES POMPES ET GRANS BOBANS *
DES FEMMES.
Et sces tu qu'il fault aux matrones *
Nobles palais et riches trônes,
* Vers 121J-1451 piibliéspar Crapelet, p. 2o5-2j4 et par Tarhé, Mir.,
p. 20-2g.
I. Et manque,
a. Voir. — b. Manières vaniteuses.
LE MIROIR DE MARIAGE 4?>
Et a celles qui se marient,
Qui moult tost leurs pensers varient? 1220
Elles veulent tenir d'usaige
D'avoir pour parer leur mesnaige
Et qui est de neccessité,
Oultre ta possibilité,
Vestemens d'or, de draps de soye, i225
Couronne, chapel et courroyc
De fin or, espingles d'argent.
Et pour aler entre la gent
Fins cuevrechiefs ^ a or batus,
A pierres et perles dessus i23o
Tyssus de soye et de fin or.
Deniers fault avoir en trésor
Et argent chascunc journée;
Et qu'elle soit bien ordonnée,
Vert, bleu, fin pers et escarlate i235
Et fin blanc d'Yppre * lui achatc,
Pour faire surecos ouvers,
Cours et longs, et des menuz vers,
Gris escureulx, fines laitisses ^,
Afin que plus soient faitisses ^, 1240
Pannes de roix « leur sont moult bonnes.
Encor faut il que tu leur donnes
Afin d'esirc plus gracieuses
Boutons a pierres précieuses,
Et se tu veulz estre bénignes, 1245
Chaperons fault fourrez d'ermines,
Leurs manches, Torfroy / par dehors ;
Et s'elle veult aller au corps ^
De Gaultier, Hersan ou Jehannette,
Il li fault robe de brunette * 1 2 5o
a. Voiles. — b. Draps de diverses couleurs. — c. Belettes. —
d. Élégantes. — e. Sortes d'hermines, — /. Broderie d'or. — g. Cé-
rémonie funèbre. — h. Drap fin de couleur foncée.
44 LE MIROIR DE MARIAGE
Et mantel pour faire le dueil;
Et si dira : « Encor je vueil
Une fustaine ^, monseigneur,
Et me fault un mantel greigneur
1 255 Que je n'ay, a droit fons de cuve * ;
Et si vous di bien que ma huve ^
Est vieille et de pouvre fasson :
Je sçay tel femme de masson,
Qui n'est pas a moy comparable,
1260 Qui meilleur l'a et plus coustable
• lui. fois que la mienne n'est.
Et si me fault bien, s'il vous plest,
Quant je chevaucheray par rue,
Que je aye ' ou cloque ^ ou sambue '^,
1265 Haguenée belle et ambiant,
Et selle de riche semblant
A las et a pendans de soye ;
Et se chevauchier ne pouoye,
Quant li temps est frès comme burre /,
1 270 II me fauldroit avoir un curre S",
A cheannes ^ bien ordonné,
Dedenz et dehors painturé.
Couvert de drap de camocas K
Je voy bien femme d'avocas,
1275 De povres bourgois de villaige,
Qui l'ont bien, (pourquoy ne Parai ge ?)
A .iiii. roncins atelé :
Certes pas ne sont de tel lé J 4g6 d
Ne de tel ligne com je suy.
1280 Par ma foy, encor ne vi je huy
ï. jaye.
a. Sorte de camisole de coton. — b. Tout à fait en forme de
cuve renversée (de cloche). — c. Voilette empesée. — d. Capara-
çon. — e. Housse de selle. — /. Beurre, —g. Chariot, —-/i. Chaînes.
— i. Étoffe de poil de chèvre, —j. Famille.
LE MIROIR DE MARIAGE 46
Femme qui mieulx le doie avoir,
Et si ne seroit pas sçavoir ^
A vous qui estes riches hom,
Que je, dame de la maison,
Entre les aultres n'apparusse 1285
La plus grant, et que je ne fusse
Pour vostre estât et révérence
Femme de plus grant apparence
Que ces pauvres femmes ne sont.
Qui maintes bonnes choses ont. 1290
Encor voy je que leurs maris.
Quant ilz reviennent de Paris,
De Reins, de Rouen ou de Troyes,
Leur apportent gans ou courroyes,
Pelices, anneaulx, fremillez ^, 1295
Tasses d'argent ou gobelez,
Pièces^ de cuevrechiés entiers;
Et aussi me fust bien mestiers
D'avoir bourses de pierrerie,
Couteaulx a ymaginerie <^, i3oo
Espingles tailliez a esmaulx,
Et chambre, quant j'aray les maulx
D'enfans, belle et bien ordonnée
De blanc camelot et brodée,
Et les courtines ensement ; i3o5
Pigne, tressoir ^ semblablement
Et miroir, pour moy ordonner,
D'yvoire me devez donner
Et l'estuy qui soit noble et gent
Pendu a cheannes d'argent; i3io
Heures me fault de Nostre Dame,
Si comme il appartient a famé
Venue de noble paraige,
a. Bon sens. — b. Médaillons. — c. Tulles pour voiles. — d.
Sculptés. — e. Diadème maintenant les cheveux.
46 LE MIROIR DE MARIAGE
Qui soient de soutil ouvraige
1 3 1 5 D'or et d'azur, riches et cointes,
Bien ordonnées et bien pointes,
De fin drap d'or tresbien couvertes;
Et quant elles seront ouvertes.
Deux fermaulx d'or qui fermeront,
i32o Qu'adonques ceuls qui les verront
Puissent par tout dire et compter
Qu'om ne puet plus belles porter.
Escuier fault et chamberiere,
Qui voisent devant et derrière,
1 325 Et qui facent vuidier les rens. »
Et si fault faire grans despens :
Un clerc ^ fault et un chapelain
Qui chantera la messe au main,
Un queux, une femme de chambre,
i33o Et si fault, quant je m'en remembre,
Maistre d'ostel et clacelier ^,
Grant foison grain en un celier,
Bestaulx, poulailles, garnisons ^,
Foings, avoines en leurs maisons,
i335 Grans chevaulx, roncins, haguenées.
Salles, chambres bien ordonnées
Pour les estrangiers recevoir.
Et si leur fault encor avoir
Beaux lis, beaux draps, chambres tendues,
1 340 Et qu'ilz mettent leurs entendues
A belles touailles et nappes;
Et si faut, ains que tu eschapes,
Belles chaieres et beaux bans.
Tables, tretiaulx, fourmes, escrans,
1 345 Dreçoirs, grant nombre de vaisselle.
Maint plat d'argent et mainte escuelle 497 ^
Si non d'argent, si com je tain,
a. Secrétaire. — b. Sommelier. — c. Provisions de bouche.
LE MIROIR DE MARIAGE 47
Les faut il de plomb ou d'estain,
Pintes, pos, aiguiers et ' chopines,
Salières, et pour les cuisines i35o
Fault poz, paelles, chauderons
Cramaulx ^^ rostiers ^ et sausserons ^^
Broches de fer, hastes de fust.
Croches, havès ^, car, se ^ ne fust,
L'en s'ardist la main a saichier i355
La char du pot, sanz l'acrochier;
Lardouere fault et cheminons *,
Petail/, mortier, aulx et oignons,
Estamine, paelle trouée ^ «"
Pour plus tost faire la porée, 1 36o
Cuilliers grandes, cuilliers petites,
Crétine ^ pour les leschefrites
Aler souvent quérir au four.
Longue pelle fault a retour
Qui dessoubz le rost sera mise, 1 365
Et si convient, quant je m'advise,
Pos de terre pour les potaiges;
Et encor est ce li usaiges
D'avoir granz cousteaulx pour les queux ;
Et si fault avoir entre deux 1 370
Bûche, charbon, sel et vinaigre,
Lart pour larder, qui ne soit maigre.
Gingembre, cannelle, safran,
Graine et doux, tresdoulz filz, apran,
Poivre long, fueille de lorier, 1375
Pouldre pour la sausse lier.
Et, s'aucune fritture est fette,
Oile, sain ^ fault et la palette
I. et manque. — 2. ce, — 3. trouuee.
a. Crémaillères. — b. Grils. — c. Saucières. — d. Crochets
grands et petits. — e. Chenets. — /. Pilon. — g. Passoire. —
h. Corbeille. — i. Saindoux.
48 LE MlkOIR DE MARIAGE
De fer trouée ' au remouvoir;
i38o Et si te faiz bien assavoir 4g'] c
Qu'il fault beaus couteaulx a trenchier
Devant la table a ton mangier;
Pouldre de duc ^ pour l'ypocras
Te couvient, et maint lopin cras,
1 385 Sucre blanc pour les tartelettes,
Pommes, poires, neffles, noisettes,
Frommaiges de presse ^ et de Bric.
Après disner vient la mestrie ^
Des dragoirs faire et apporter ;
iBqo Lors couvient ses gens enhorter.
D'avoir sucre en plate ^ et dragée,
Paste de roy ^ bien arrangée,
Annis, madrian/, noix confites,
Et o les choses dessus dictes
1 395 Couvient pignolat S' qui refroide,
Et "" manus Christi ^ qui est roide
Et aultres espices assez,
Que je suy de nommer lassez ;
Pour honourer les estrangiers,
1400 En chambre ^ après les grans mangiers,
Touailles blanches sanz reprouche,
A quoy on essura sa bouche,
Quant le dragoir yert descouvert.
Encor ne t'ay je pas ouvert
1405 Qu'il faut escrins, huches et coffres ;
Resgarde a quelz perilz tu t'ofres ;
Ghaussemente ^ fault et solers.
Pour les venues, pour les alers,
De blanc, de noir et de vermeil,
I. trouuee. — 2. Et manque. — 3. chambres.
a. Sorte d'épice. — è. Fromages durs. — c. Ordre, —d. Sucre
candi. — e. Pâte de gingembre confit. — /. Petites dragées. —
g-. Pâte faite avec l'amande du pin à pignons. — h. Sorte de con-
titure. — i. Chaussures.
LE MIROIR DE MARIAGE
49
L'un de blanc, l'aultre despareil ^, 1410
Qui soient fait comment qu'il prangne,
Estroiz, escorchiez *, a poulaine
Ronde, déliée et ague,
4(j'j d Tant qu'om la voye par la rue ;
Aucune foiz soient a las, 141 5
A bouclettes, puis hauls, puis bas,
Selon Testé ou les yvers
Et la saison des temps divers;
Fault chances et cotte hardie '"
Gourtelette, afin que l'en die : 1420
u Vez la biau piet et faiticet ^ ! »
Or convient un large colet
Es robes de nouvelle forge,
Par quoy les tettins et la gorge
Par la façon des entrepans ^ 1425
Puissent estre plus apparans
De donner plaisance et désir
De vouloir avec eulx gésir ;
Et, se de tetins est desmise/,
Il convient faire en la chemise 1480
De celle cui li sains » avale,
Deux sacs par manière de maie ê',
Ou l'en fait les peaulx enmaler
Et les tetins a mont aler;
Et afin qu'elle semble droicte, 1435
Lui fault faire sa robe estroicte
Par les flans et soit bien estraincte ^,
Afin qu'elle semble plus joincte *' :
La ne fault panne fors que toile,
Mais au dessoubz faut faire voilée, 1440
I. sangs.
a. De couleur différente. — ^. A cuir gaufré. — c. Surcot de
dessus. — d. Élégant. — e. Échancrures des robes. — /. Et si ses
seins tombent. — g. Valise. — h. Serrée. — 1. Svelte. — j. Faire
gonfler.
T. IX
5o LE MIROIR DE MARIAGE
Depuis les reins jusques au piet,
Du cul de robe qui leur chiet
Contreval, comme uns fons de cuve
Bien fourré ou elle s'encuve ^ ;
1445 Et ainsi ara la meschine
Gresle corps, gros cul et poitrine,
Par l'ordonnance qu'elle y met,
De l'ouvrier qui s'en entremet. 4g8 a
XVI. — Cy parle contre tous ceuls qui font nopces
SUMPTUEUSES ET, QUELQUE LARGESCE QUI Y SOIT, DES
PLAINTES QUE CHASCUN Y FAIT COMMUNEMENT '.
Des nopces qui sont de grans coux: ^,
1450 Puisse bien sermonner a tous
Que c'est folie de les faire !
Saint Bernart puis a témoin traire *,
Qui dit que nopces sumptueuses
Aux marians sont dommageuses,
1455 Et qu'a la dame et au seigneur
Portent dommaige sanz honneur.
Et si ay veu ailleurs escript
Un proverbe, qui sur ce dit
Que les grans noces font li sot
1460 Et li saige homme sanz escot ^
Les nopces de ces foulz manguent,
Puis après s'en moquent et juent,
Et y treuvent moult a redire :
Si saiges n'est qui puist souffire
1465 A servir a nopces a gré.
* Vers 1 45 2-1 53 j publiés par Crapelet, p. 2i5-2i8; vers 1452-1504
publiés par Tarbé, Mir., p. 2g-3i.
I. La rubrique est placée après le v. 145 1.
a. Elle est enfoncée. — b. Frais. — c. Sans payer leur part.
I
LE MIROIR DE MARIAGE 5l
L'un dit : « Je fu ou bas degré;
On ne tenoit compte de moy. »
Et l'autre jure par sa foy
Qu'il ne vit onques pis servir.
L'autre dit : « L'en vint desservir 1470
Et oster tables et tretiaulx,
Qu'assez en y avoit de ciaulx
Qui n'avoient but ne mangié. »
L'autre dit : « L'en nous a changié
Trois foiz le vin a nostre table ! » 1475
L'autre dit : « Mangier délectable
Avions assez, s'il fust salez
Et li pains ne fust mesalez ^. »
4g8 b L'autre dit : « Que valoit leur ros?
Leur potaige savoit * les pos 1480
Et leur sausse n'estoit que vin.
— Certes, » fait un autre voisin,
« De povres gens n'y fist on compte .
— Certes, » fait Tautre, « c'est grant honte
De teles nopces commencier, 1485
Car on n'y faisoit que tancier. »
Et ainsis voit on moult souvent
Que telz nopces et tel couvent ^
Ne sont que cousts et moquerie;
Et pour ce est grant cocarderie ^ i49<^
A ceuls qui teles nopces font,
Qui souventefoiz s'en deffont ^,
Et despendent le tiers du lour,
Ou dommaige ont et nulle honour.
Heraulx y a et menestrelz, 1495
Que, quant ilz sont leans entrez.
L'un par corner/, l'autre par bourdes ^,
Leur dient tant de fafelourdes *
a. Moisi. — b. Avait le goût de. — c. Réunion. — d. Sottise. — e.
Se ruinent. — /. Sonner du cor. — g. Plaisanteries. — h. Folies.
52 LE MIROIR DE MARIAGE
Et portent si grant renommée ^
i5oo Que le mentel de l'espousée
Ara l'un, tant sera rusé ;
L'autre l'ara de l'espousé.
Et ' ainsi s'en va leur chevance ^,
Et leur commence leur mcschance.
i5o5 Telz menestrelz ne telz heraulx,
Qui sont racine de touz maulx,
Leur instrument ne jougleour
N'ont pas plu a Nostre Seignour :
Mieulx leur vausist que leurs mantiaux
I 5io Eussent esté donnez a ciaulx
Qui longuement les ont servis,
Ou endementiers qu'ilz sont vis,
En eussent leurs estas tenus, 4g8 c
Ou que les povres membres nus
1 5 1 5 De Nostre Seigneur Jhesucrit
En eussent petit a petit
Esté couvert et sustentez,
Que les donner aux menestrez ""
Et aux heraulx, qui trop sont riches.
i520 Mais maintes personnes sont chiches
De donner a pluseurs pour Dieu,
Qui tout gastent en seul lieu
Et donnent a ceulx qui trop ont,
Mais ou ilz doivent riens ne font.
i525 Et Dieu pas ne les couverra,
Quant plains de péchiez les verra
Trembler, garnir, plaindre et plourer;
Petit leur vauldra leur ourer
Ne leurs grans nopces qu'ilz ont faictes ;
i53o Leurs vies leur seront retraictes ^,
Et, pour leur feste commencier,
I. Et manque. — 2. menesterez.
a. Et les vantent tant. — b. Leur fortune, — c. Reprises.
\
LE MIROIR DE MARIAGE 53
Les envoiera lors dancier
En cordes et liens de fer
Avec les ennemis d'enfer,
S'ilz ne s'advisent entre deux. i535
Penser y doit bien chascuns d'eulx,
Et soy justement maintenir.
XVII. — Comment mariage n'est que tourment, quelque
FEMME NE DE QUELQUE ESTAT QUE l'eN PRANGNE, ET QUE
EN TELE CHARGE CHEUST MIEULX ADVIS QU'eN ACHAT DE
BESTE MUE ^.
A mon propos vueil revenir *.
Qui prandra femme, cilz l'ara
Toute tele qu'il la prandra, 1 540
Soit juene, vieille, salle ou nette,
Sotte, boiteuse ou contrefette,
4g8 d Humble, courtoise ou gracieuse,
Belle ou borgne ou malicieuse, 1545
Car par devant se couverra * ;
Mais ses meurs après ouverra ^,
Et de près les fera sentir
A tel qui en sera martir ;
Lors fera apparoir ses vices .
Si me semble que cilz est nices*^ i55o
Qui, sanz cerchier ce qu'il veult prandre,
L'achate et ne le puet reprandre «.
Se tu veulz achater bestail
Pour garder ou vendre a détail,
Soit buefs, vaiches, brebiz ou pors, i555
* Vers 1 538-1624 publiés par Crapelet.p. 218-221 et par Tarbé, Mir.,
p. 3i-:u-
a. Muette. — b. Se dissimulera. — c. Laissera voir. — d. Stu-
pide. — e. En montrer les défauts.
54 LE MIROIR DE MARIAGE
Tu le verras au long du corps,
Ou ventre, en la queue, en la teste
Et es dens, s'il est juene beste.
Et les metteras ' a l'essay;
1 56o Et des chevaulx encore sçay,
Quant ilz vendront en ton encontre,
Hz troteront dessus la monstre ^,
Tu les verras et chaux et frois ^,
Et soubz la selle, c'est bien drois,
1 565 Qu'ilz ne soient rouz ^ ou cassez;
Et qu'ilz ne soient mespassez ^,
Leur tasteras parmi les jointes «-' ;
Sus monteras, et donrras pointes
Es costez de tes espérons.
1 570 Mais autrement va des barons /
Et des aultres qui prannent femmes,
Car sanz vir queuvrent leurs diffames s,
Et les prannent sanz ce sçavoir
Qu'elles font depuis apparoir,
1575 Comme plus a plain sera dit.
Quant le povre déduit du lit
Est passé par aucunes nuis, 4gg a
Lors te saudront ^ les grans ennuis,
Car tu ne pourras achever
1 58o Son délit sanz ton corps grever,
Qui adonc reposer vouldras;
Mais Dieux scet que tu ne pourras
Rendre le deu qu'elle demande
Quant au délit. Or yert engrande ^
i585 D'avoir fremillez et affiches >,
Et tu ne seras pas si riches
I mettras.
a. Sous tes yeux — b. Excités et calmes. — c. Usés. — d. Ne mar-
chent mal. — e. Articulations. — /. Maris. — g. Acceptent leurs
vices. — h. Surgiront. — i. Désireuse, —j. Agrafes et broches.
LE MIROIR DE MARIAGE 55
Que tu puisses continuer
Son estât ^ et renouveler;
Et elle verra ses voisines,
Ses parentes et ses cousines. iSqo
Qui nouvelles robes aront :
Adonc plains et plours te saudront
Et complaintes de par ta famé,
Qui te dira : « Par Nostrc Dame,
Celle est en publique honourée, i SgS
Bien vestue et bien acesméc *,
Et entre toutes suy despite ^
Et povre, maleureuse ditte!
Mais je voy bien a quoy il tient :
Vous regardez, quant elle vient, 1600
No voisine, bien m'en perçoy.
Car vous n'avez cure de moy ;
Vous jouez a no chamberiere :
Quant ' du marchié venis arrière,
L'autre jour, que li apportas? i6o5
Las ! de dure heure m'espousas!
Je n'ay mari ne compaignon.
Certes se ^ vous me fussiez bon.
Et vous n'amissiez autre part,
Vous ne venissiez pas si tart 16 10
4f)() b Comme vous faictes a l'ostel ! »
Elle tient ennemi mortel
Celle a qui son mari parole,
Et cuide et pense, tant est foie.
Que le parler a sa voisine 161 5
Ly engendre mortel haine.
Et encor soit ly maris saiges.
De droit escript et par usaiges
Gouvernans toutes les citez.
1. Qui. — 2. si.
a. Sa toilette. — b. Parée. — c. Méprisée.
b6 LE MIROIR DE MARIAGE
1620 Et que ses noms soit recitez
Comme saiges en toute terre,
Ne puet il eschuer la guerre
De sa femme, puis qu'il l'a prise,
Ne la sarcine ^ de l'emprise.
XVIII. — Des grans annuys de mariage quant la femme
EST BELLE.
1625 Se tu la prens, qu'elle soit belle *,
Tu n'aras jamais paix a elle.
Car chascuns la couvoitera,
Et dure chose a toy sera
De garder ce que un chascun voite *
i63o Et qu'il poursuit et qu'il couvoite,
Car tu as contre toy cent œulx,
Et li désirs luxurieux
Est toutes fois contre beauté,
Qui est contraire a chasteté.
i635 A paine pourroit belle famé
Sanz grant bonté eschuer blâme,
Com chascuns y tend et y rue.
Soit en moustier, soit en my rue,
En son hostel ou aultre part.
1640 Ly uns des chapeaulx (^ ly départ,
L'autre robes, l'autre joyaulx,
L'un fait joustes, festes, cembeaux ^ 4gg c
Pour son amour, pour son gent corps ;
L'autre lui envoie dehors
1645 Chançons, lettres et rondelez,
* Vers j62S-i6g2 publiés par Crapelet,p. 221-228 ; vers i625-j6j4
publiés par Tarbé, Mir., p. 35-36.
a. Charge. — b. Poursuit. — c. Couronnes de fleurs. — d. Tour-
nois.
LE MIROIR DE MARIAGE 0"]
Fermaulx, frontaulx ^ et annelez,
Et dit que de sens * n'a pareille,
S'est ' de beauté la nompareille :
Il art ^ pour li % il muert, il pert ;
Li uns se vest pour li de vert, i65o
L'autre de bleu, l'autre de blanc,
L'autre s'en vest vermeil com sanc,
Et cilz qui plus la veult avoir
Pour son grant dueil s'en vest de noir,
Et dist qu'il vit a grant martire. i655
Et quant femme oit sa beauté dire,
Lors rogist, lors taint ^, lors fremie,
Et fait le tour de l'escremie ^,
Et se consent comme une beste
A Tort pechié, vil, deshonneste, 1660
Et se melle comme uns pourceaux
Avec cellui, avecques ceaux
Qui l'empruntent a son mari,
Qui depuis a le cuer mari
Et vit en crueuse bataille i665
Pour la grant lesse / qu'il lui baille,
Car puis qu'elle change une foys,
Son lit certes ne deux ne trois
A homme ne refusera.
Et ainsis honnie sera; 1670
Car qui une fois s'acoustume
A pechier, legierement tume ^
Les autres foiz ou grief pechié.
Dont il est prins et entechié.
4()g d Car par naturele raison, 1675
Quant il chiet inundacion
1. Ce&t. — 2. lui.
a. Diadèmes ou cercles qu'on mettait dans les cheveux. — b.
Esprit. — c. Il brûle. — d. Pâlit. — e. Au fig. — f. Liberté. —
g. Tombe.
58 LE MIROIR DE MARIAGE
D'eaue du ciel en une plainne,
En pendant ^ ou en la montaingne,
Quant l'eauc descent du ciel fort,
1680 Aucune foiz fait un regort ^
Et cheve'^ , quant elle desroche ^,
Aucun royat ^ en une roche
Ou il n'avoit onques esté,
Dont jamais yver ne esté
i685 Ne sçavera si po plouvoir
Qu'eaue ne s'i vueille esmouvoir
Et venir par accoustumance
En cel lieu, non fait d'ordonnance,
Fors d'une fois par un faulx cours ;
1690 Et ainsi femme tout le cours,
Puis qu'elle a une fois changié,
N'en sera nul homme estrangié/.
XIX. — Des griefs et ennuys d'omme et de femme quant
ELLE EST BELLE ET LE MARI LUI REFUSE ALER AUX PESTES
ET AUX DEDUYS.
Or veons, se li homs refuse *
Sa femme a aucun qui la ruse ^
1695 Plus grant de li, et n'en scet rien,
Ou a un prince terrien.
Pour aler a jouste ou a feste.
Ou a un sien parent honneste
Qui sera de ce fait requis,
1700 II sera de pluseurs hais,
Et dira Ten qu'il est jaloux.
Et qu'il est félon et estoux ^,
* Vers i6g3-i733 publiés par Crapelet, p. 223-225.
a. Coteau. — b. Ravin. — c. Creuse. — d. Se précipite. — e:
Sillon. — /. Repoussé. — g. Poursuit. — h. Arrogant.
LE MIROIR DE MARIAGE DQ
Et met sa femme a maie voye.
D'autre part jamais n'ara joye,
Car sa femme plourra toudis i/od
5oo a Et dira : « Li jours soit maudis
Que je fus onques mariée !
Lasse ! je doy bien estre iréc,
Quam on a sur moy souspeçon
Sanz cause ! Mieuix a un garçon ^ 1710
Me vaulsist avoir esté femme !
Mon propre mari me diffame ^
Qui ne me laist m compaignie
Aler; nul temps ne m'esbanie '^j
A feste ne vois n'a carole ; 1 7 1 5
Neis ^ me defifent il la parole,
Ne je n'ose aler au moustier !
Certes la femme d'un fruitier,
Qui vent son fruit en my la ville,
Seroit plus aise que telz mille 1720
Comme je suy «, et est sanz doubte :
Je muir, seiche et languis trestoute!
Elle voit, elle oit ce qu'om dit ;
Son mari ne lui escondit/
Riens veoir n'oir ne entendre, 1725
Et ainsi puet son déduit prandre
Chascun jour et avoir plesir.
Certes fors la mort ne désir.
Mais s'ainsis estroit suy ferrée s^
Maise ^ chançon en yert chantée : 1730
Ne me mescroira ' pour nyant ! »
Ainsi va merencoliant J
Femme et parlant, qui est enclose.
a. Homme de bas étage. — b. Blesse. — c. Je ne m'amuse. —
d. Même. — e. Mille femmes telles que moi. — /. Refuse. — g.
Enchaînée. — h. Mauvaise. — i. Soupçonnera. — j. S'irritant.
6o LE MIROIR DE MARIAGE
XX. — Comment c'est tout tourment que mariage,
QUANT LA FEMME EST LAIDE, BELLE, RICHE OU POVRE.
Or regardons une autre chose *,
1735 Que nulz homs ne veult ne souhaide :
S'il est qui preingne femme laide, 5oo b
Nulz homs n'ara sur elle envie;
Et ou sera plus mortel vie
Qu'a cellui qui possidera
1740 Ce que nulz avoir ne vourra.
Que il possidera touz seulx?
En tous temps le verrez honteux,
Plain de courroux et d'atayne ^
Et contre sa femme en hayne,
1745 En laidenges et en reprouches,
Qui ysteront de leurs deux bouches;
Et la clamera vile et orde.
Et ainsis seront en discorde,
Tousjours sanz paix et sanz amour,
1750 Et fera par tout sa clamour *
De sa femme laide qu'il a,
Ne jamais jour ne l'aimera.
Belle femme est envix ^ domptée.
Et la laide est trop ahontée ^.
1755 Se tu prans femme qui soit riche.
C'est le denier Dieu ^ et la briche/
D'avoir des reprouches souvent ;
S'elle est povre, ce n'est que vent
Et tourment d'elle soustenir.
1 760 S'en paix veulz ta vie finir,
* Vers / 734-1 8 58 publiés par Crapelet, p. 225-22g, et par Tarbé,
Mir., p. 36-40.
a. Irritation. — b. Plainte. — c. Difficilement. — d. Méprisée.
— e. Marché conclu. — /. Bon moyen.
LE MIROIR DE MARIAGE 6l
Quelque chiere que femme face,
Il te fault encliner ^ sa face.
Soit belle, laide ou difformée,
Fain ^ qu'elle soit de toy amée :
Il couvient sa beauté louer, . 1765
Et te tien d'autre regarder ;
Il faut qu'apelée soit dame.
Et que tu jures Nostre Dame
5oo c Qu'elle passe tout en bonté.
Le jour de sa nativité 1770
Te doit estre concelebrable *^,
Et le ' ^ sa nourice amiable.
Son aieul, son frère et son oncle
Et son père doiz tu a l'ongle ^
Honourer, amer, conjouir, 1775
Leurs mesgnies et gens jouir/
Et livrer tout ' ce qu'il lui fault.
Encor doiz tu jurer en hault
Par son salut, tant qu'elle l'oye :
Si la tendras par ceste voye 1780
En longue et grant entencion
De faire fornicacion ;
Quanqu'elle aime te fault amer.
Vez ci un mot dur et amer :
Se tu lui charges la maison 1 785
A gouverner, c'est achoison,
Qu'elle a la paine, et non pas toy ;
Obéir la te fault, par foy,
Et souffrir ce qu'elle dira,
Car souvent te reprouvera ^ : 1 790
« J'ay la querche ^, je m'embesongne *
I. le manque. — 2 elle.
a. Rendre hommage à. — b. Feins. — c. Digne d'être célébré.
— d. Celui de. — e. Le mieux possible. — /. Faire fête à. —g.
Te fera des reproches. — h. Charge. — i. Je suis chargée.
02 LE MIROIR DE MARIAGE
Cccns de toute la besongne ;
J'ay le soing de tout gouverner;
Je ne sçay pas mon piet tourner
1795 Qu'en vint lieux ne faille respondre.
L'un me dit : « Les brebiz fault tondre : »
L'autre dit : « Les aigneauls sevrer ; »
L'autre : « Il faut es vignes ouvrer ; »
L'autre s'en va a la charrue;
1 800 L'autre dit : « Getter fault en rue
Les vaches après le vachier ; »
L'autre dit : « Il fault escorchier 5oo d
Un buef qui s'est laissé mourir; «
L'autre dit : « Il faut recouvrir
i8o5 Es estables et sur la grange. »
Or revient aucune ame estrange :
Si fault aprester i a mangier ;
De l'argent fault pour le bergier,
Du bief pour porter au moulin ;
18 10 Or fault pourveance de vin,
De l'uille, des fèves, des poys :
Tous ce mettez vous sur mon poys ^ ;
Or fault du lin et de la chanvre
Et un cuir qui ne soit pas tanve ^
1 8 1 5 Pour solers et pour estivaux ^ ;
Or fault des harnoiz aux chevaulx,
Selles, cordes et mansillons ^ ;
Or refault aler aux charrons
Pour roes ou pour tumeriaux ^;
1820 Sarpes, houes fault et boyaux ;
Au fevre les chevaulx ferrer ;
Fers a charrue pour arer/,
Et si fault au cordier des très.
I. aparlier,
a. Charge. — b. Mince. — c. Houseaux. — d. Anneaux de trait.
- e. Tombereaux. — /. Labourer.
LE MIROIR DE MARIAGE 6^
Ainsi me fault guetter de près,
Dont je vous jur par saint Nichaise 1825
Qu'il n'a femme plus en malaise
Que je sui en toute la ville ;
Et, Dieu mercy, si suy je habille
A toutes ces choses déduire :
Céans ne fault ne pot ne buire i83o
Que je n'achate et que ne ' tiengne. »
Et s'il avient qu'il la restreingne,
Et que n'ait plainne auctorité,
Lors dira : « Bien suy a vilté
Tenue comme une servente : i835
5oi a Je n'oseroye mettre en vente
Une seule mine ' de blé ;
Il samble aux gens que j'aye emblé
Aucune chose, est ce bien fait?
Hél lasse ! or n'ay je riens meffait, 1840
Et si suis de si près tenue !
Geste maison est maintenue
Par estrange gent jour et nuit;
Ce me tourmente et si me nuit
Et me cravente ma juenesse ; 1845
Je ne suy mie larronnesse.
N'ay je pas la moite par tout?
Nennil, je n'en ay qu'a un bout,
Moins assez c'une chamberiere,
Qui va devant, et je derrière. i85o
On me restraint ; vez, quel doleur !
Je n'averay jamais honeur
Ne n'apprandray en mariage
Qui vaille un denier de mesnage!
Helas ! et qu'a il veu en moy, i855
Ou il n'adjouste point de foy? »
I. je ne. — 2. aiie.
()4 LE MIROIR DE MARIAGE
XXI. — Des divers engins et agitais que femme appa-
reille A son mari, s'il ne consent pas a sa voulenté.
Or est en grant courroux tournée,
Et maudit l'eure que fut née ' ;
Pense illec venins et charays ^,
1860 Enchantemens, poisons, agays ^,
De toriaux, d'arays ^ et de bestes,
Et diverses autres tempestes ^
Qu'elle puist lors pour soy vengier
A son mary faire mangier,
186 5 Car femme n'a plus grant science
Fors voulenté pour conscience ; 5oi b l
Elle est "" fraile et malicieuse |
Et a mal faire estudieuse, \
Et subtive a trouver ses ars ;
1870 Vouldroit que ses maris fust ars,
Quant il la restraint ou riote ^ :
Nul n'y a, Marson ne Guioté,
Marguerite, Alison, Bietris %
Qui ne voulsist que leurs maris
1875 Fussent cent toises en parfont.
Puis que leurs voluntez ne font.
Tousjours veulent estre maistresses,
Et se tu consens que leurs tresses
A fil d'or soient galonnées
1880 Et qu'elles soient ordonnées
De soye et de fins autres draps,
Que feras tu ? Tu nourriras I
Le vice d'impudicité,
I. Ce vers et le précédent sont répétés dans le ms. — 2. Est elle. — 3. ou
bietris.
a. Sortilèges. — b. Embuscades. — c. Béliers. — d. Mauvaises
choses. — e. La gourmande.
LE MIROIR DE MARIAGE 65
Qui destruira leur chasteté ;
Et se tu fais restrinction, i885
Sur toy aront suspection,
Et leur gendreras ^ grant injure,
Comme il soit vray que je te jure
Qu'a femme non chaste resgarde *
Ne puet valoir; chastel ne garde 1890
Riens ne vault a elle garder.
Veulz tu la chaste resgarder
Et congnoistre sanz atouchier?
C'est celle qui lieu de pechier
A eu et ne lui a pas pieu, 1895
Dont j'ay le nombre petit leu.
Encores, quant a mariage,
Tendroie cellui a plus saige
Qui la laide femme prandroit,
Soi c Que cil qui la belle tendroit, 1900
Car a la belle chascuns rue;
Mais se la laide en my la rue
Estoit cent ans et un demy,
Ja n'y feroit un seul ' amy ;
Car ja ne verrez créature 1905
Qui ne hée laide figure,
Et aise ^ le perler ^ gardon
On l'en ne jette nul baston
Ne pierre, car qui y gettroit'
Aucune pierre, y demourroit. 19 10
Si ne puet qu'il ne viengne une heure
Qu'un coup a la belle demeure,
Et par ce seul coup en descent.
Après, un a un, plus de cent,
Dont li periers est abatus. 191 5
Et si ^, pour avoir embatus ^
I. sieul. — 2. getteroit. — 3. se.
a. Causeras. — b. Attention. — c. En repos. — d. Poirier. — e.
T'être jeté.
T. IX 5
66 LE MIROIR DE MARIAGE
En mariage estroictement ' ^,
Pour laissier le gouvernement,
Avec la dispensacion
1920 De l'ostel et de la maison
A ta femme, cuides tu mie
Que plus fermement ta mesgnie,
Uns bons sers, uns loyaulx variés,
T'obeisse, et auquel tu lès
1925 Ton vouloir et ton ordonnance
Tant sur le fait de ta despence
Comme aultrement et sur son blâme,
Que celle qui se tient pour dame.
Et qui fera sa voulunté,
1930 Non ce que tu as commendé?
Car tout est sien a son advis :
Si seroies trop mieulx servis
De cellui qui tes servens est,
Et le trouveroies plus prest
1935 Pour toy obéir a toute heure, Soi d
Que ta femme qui plaint et pleure,
Quant tu te gis au lit mortel
En ta maison, en ton hostel,
Et se complaint de son douaire.
1940 Ne te ^ puelent * plus ^ de bien faire
Tes amis charnelz, tes parens
Et tes serviteurs apparens.
Qui sont par nature obligez
Les aulcuns, les autres liez' '
1 945 Par loier et par droit servaige
A toy garder en ton malaige
Mieulx c'une femme, qui toudis
Cette de grans mos et despis
Au languissant qu'elle despoire '^,
I. es droitement. — 2, ce. — 3. pas.
, a. Rigoureusement. — b> Peuvent. — c. Désespère.
LE MIROIR DE MARIAGE 6j
Et lui fait perdre son mémoire, iqSo
Souvent par crier et par braire,
Et le mayne jusqu'au suaire?
Se le mary a des enfans
D'autre femme, et sont mendres d'ans,
Petitement seront partis ^, igSb
Mais bien tost seront départis ^
De la marrastre après la mort.
Et couvendra, soit droit, soit tort,
Qu'elle ait tout ce qu'elle demande.
Chetive se claime et truande, i960
Et dit : « Nous estion povre gent :
Il n'y a ne meubles n'argent,
Mais nous devons de grosses debtes. »
Lors sont composicions fettes
Sur les enfants ou héritiers; 1965
Elle emporte plus que le tiers,
Et s'a a part tout desrobé,
Sa proye prins comme un hobé '^
5o2 a Pour un autre qui la prandra.
Et sçavez vous qu'il advendra? 1970
Du service, obseque et les lays
Oir vouldra parler jamais,
Excepté d'une courte messe;
Et regardera, en la presse
A porter ^ le deffunct en terre, 1975
Quel mari elle pourra querre
Et avoir après cesti cy.
Or te doiz tu bien. Dieu mercy.
Marier et désirer femme,
Qui ainsi pense de ton ame 1980
Et ta viellesse te soustient!
1. Apporter.
a. Lotis. — b. Abandonnés. — c. Hobereau (petit oiseau de.
proie).
68 LE MIROIR DE MARIAGE
Mieulx vaulsist bons variés qui vient
Au commendement de son maistre,
Qu'a tel femme mariez estre,
1985 Qui abrège au mari la mort
Et qui tost l'oublie lui mort.
Et s'elle avoit enfans de li,
Quoy de ce ? Il seroit honni,
Car elle leur donrra parrastre ^,
1990 De mère leur sera marrastre ;
Et puet estre qu'elle aymera
Du second mary qu'elle ara
Mieulx les enfans que du premier.
Et, se ferme est comme un pommier,
1995 Bonne et loial, qui po se treuve.
Si com ' l'Escripture nous preuve,
En enfantant ses griefs ^ plorons,
Et du péril nous tormentons.
Saiges homs ne puet estre seulx :
2000 II voit les livres et s'a ceulx
Qui sont en ce monde présent,
Qui de leur corps lui font presant,
Et par escript voit ceuls qui furent 5o2 b
Les bons, qui firent ce qu'ilz durent,
2oo5 Et les mauvais, pour eschuer
Les perilz qui les font huer ;
Dieux franche volunté li livre
Pour aler par tout a délivre ;
Ou li plaist transporter se puet
2010 Et faire assez de ce qu'il puet.
Ce que li corps ne puet trader ^,
Puet il par pensée embracier.
Et s'assez "" gens n'a en son lieu.
Il puet tous seulz parler à Dieu :
I. comme. — 2. se assez.
a. Beau-père. — b. Douleurs. — c. Parcourir.
LE 'MIROIR DE MARIAGE 69
Que nous vault, se pour hoirs avoir 201 5
Prenons femme, pour concepvoir
Grande ' multitude d'enfans ?
Ce ne sont que charge et despens,
Péril de mort, de corps essil ^.
XXII. — Des inconveniens qui aviennent en mariage par
LES ENFANS, SUPPOSÉ QUE l'eN SE MARIE POUR AVOIR
LIGNIE.
Quant tu aras et fille et fil *, 2020
Lors te croistera cusançon * :
S'ilz sont grans et font meffaçon,
Et ilz mœurent honteusement,.
Tu seras tousjours en tourment.
S'ilz vivent, pour eulx fault acqucrrc, 2025
Et a ta fille mari querre,
Et donner grant foison du tien;
Et au filz fault, tu le scez bien,
Aprandre quelque art en ce monde.
Touz maulx et touz perilz habonde 2o3o
Aux hommes qui les enfans ont :
S'ilz sont povres, li cuers leur font ^;
5o2 c S'ilz sont petit, c'est toute paine,
En péril cent foiz la sepmaine
Sont de cheoir et trebuchier, 2o35
De teste ou de membre brisier;
S'ilz sont malades ou fiévreux,
On n'a toudis fors l'œul a eulx.
On ne puet autre chose faire :
Cyrop leur fault ou lectuaire, 2040
* Vers 2020-2104 publiés par Tarbé, Mir.,p. 40-43.
I. Grant.
a. Souffrance. — b. Tourment. — c. Se déchire.
yo LE MIROIR DE MARIAGE
Le cuer fait mal de leur dolour ;
S'ilz meurent, c'est tristesse et plour,
Courroux de cuer et desconfort ;
S'ilz sont nourriz ^ et ilz sont fort
2045 Grant, parcreu ^ et par tout voisent ^,
Et ilz bâtent, tancent ou noisent,
Que leur nature soit mauvaise,
Jamais jour tu ne seras aise :
Les plaintes vers toy en venrront,
2o5o Les juges les corrigeront
Et feront par leur mesprison
^ Qu'ilz seront en dure prison.
Partie leur fera demende :
Si te faurra paier Famende,
2o55 Et ton temps mettre et ton avoir,
Par quoy tu les puisses avoir.
Et se ilz sont perceverans,
Tu perderas pour tes enfans,
Et seras mis a pouvreté.
2060 Et ainsi la félicité
D'avoir enfans te destruira ;
Ou puet estre qu'il advendra
Qu'en bâtant tant seront batus
Que tu en seras embatus ^
2o65 En grant doleur pour eulx garir;
Et s' homme tuent par air,
Et prins sont et exécutez, 5o2 d
Tu es a tousjours reboutez
Pour leur meffait et pour leur honte.
2070 Or te vueil faire un aultre compte :
S'ilz sont vaillant et vont en guerre.
Leur vie est a ung pot de terre
Comparée : scez tu pour quoy ?
Aussi tost meurent, par ma foy,
a. Elevés. — b. Développés. — c. Aillent. — d. Plongé.
LE MIROIR DE MARIAGE 7I
Comme on aroit brisié le pot. 2075
Qui enfans désire, il est sot,
Car sanz grant paour ne puet vivre.
S'ilz sont a aprandre délivre *
De bon engin, de bonnes mours,
Tant y est plus grans ly amours : 2080
.Vi. ans les fault estre a gramaire
Et a logique .vi. ans traire ;
Puis les fault aler aux decrez ^
Ains que ilz ' soient magistrez ^,
Estudier .viii. ou .x. ans, 2o85
Et s'ilz veulent estre bien grans
Et docteur en théologie,
Moult leur fault poursuir clergie ^
Jusqu'à my lieu de leur eage.
S'ilz n'ont prébende ou advantage ^, 2090
Trop sont leurs despens sumptueux :
Hz leur fault robes d'escureux,
Housses, menteaulx fourrez de gris
Et de menu vair, je te dis,
Et de fin cendal pour esté, 2095
Livres qui n'ont pas pou cousté,
Vivres, maison, gens et estude ;
Et quant il est jusqu'à la bude ^
D'avoir bien et estât mondain,
Voy le la mort d'ui a demain. 2100
5o3 a Ainsis a le père perdu
Le sien, son enfant, son escu,
Et plaint le corps et la chevance,
Et vit en grant désespérance.
• Vers 2078-2 T 02 publiés par Tarbé, Œuvres inéd. de Deschamps,
t. Il, p. II 2' II 3.
I. quilz.
a. Étudier le droit. — b. Qu'ils aient le titre de maître. —
c. Étude. — d. Bénéfice. — e. Terme extrême.
72 LE MIROIR DE MARIAGE
XXIII. — De l'effect qui communément advient des
ENFANS ENVOYEZ AUX DROIS CIVILZ ET CANONS, EN ESPE-
RANCE QU'lLZ SOIENT PRATICIENS, EN CONCLUANT QUE
BIEN EUREUS EST QUI n'a NULZ ENFANS.
2io5 Aultres qui sont praticiens ^ *,
Mettent leurs filz a Orliens,
Pour aler aprandre les drois;
Mais ce n'est pas deux ans ne trois :
Sept ans ou huit illec demeurent,
21 10 Et l'avoir leurs pères deveurent ;
Ribaulx deviennent et putiers,
Les aulcuns larrons et murdriers ;
Po estudient, bien se bâtent.
Pour leurs fillettes se combatent.
2 1 1 5 Telz y est droiz et sains alez.
Qui en revient tous affolez ;
Telz y a fait six ans demeure,
Qui est tuez en petit d'eure;
Et s'un enfant fait la son temps,
21 20 Sanz mouvoir guerre ne contemps ^,
Ce que l'en voit pou advenir,
Et maistrez est au mieulx venir,
Quant il en son pais sera,
.Iii. ou .IV. ans escoutera
2 12 5 En parlement ou es assises
Pour la pratique, pour les guises '^
Sçavoir, aussi l'expérience
Qui est maîtresse de science,
Avant qu'il ose un mot sonner ;
* Vers 21 05-21 Sy publiés par Tarbé, Œuvres inéd. de Desc/i., t. Il,
p. 1 13 ; vers 21 o5-2iq8 publiés par Tarbé, Mir., p. 48-48.
a. Gens de lois. ■— b. Disputes, — c. Procédures.
I
LE MIROIR DE MARIAGE yS
Par les usaiges gouverner 2i3o
5o3 b Le couvient selon les pais,
Non pas selon les drois escrips.
Or a cousté, et couste encores,
Et coustera jusques alores
Qu'il sera coustumier ^ tenu. 2 1 35
Et quant il sera la venu,
Avoir pourra povre langaige ;
Et je suppose qu'il soit saige,
Vieulx sera : il se marira,
Ne jamais bien ne te fera 2140
Ne supportera ta vieillesse.
Il vouldroit dès lors ta richesse
Et que tes corps fust enterrez.
Dès qu'il est de femme enerrez *,
Car amour descent aux enfans 2145
Des pères, beau filz, or m'entens :
L'amour aux pères ne remonte
Des enfans. Avecques ' moi compte,
Et se tu scés a droit compter,
Clerement te pourray moustrer 2i5o
Que bonneurez est entre mille
Cilz qui n'a eu ne fil ne fille,
Car Dieux paix et repos li donne.
Celle maleurté est bonne
A ceuls qui maleureus se dient, 21 55
Quant enfans n'ont et se marient.
Du froit sont quitte et des périls
De ceuls qui ont filles et fils;
Ja n'en orront dures nouvelles.
Car ceuls qui ont les filles belles, 2160
Sont chascun jour en dure doubte
Qu'aucun chetif ne les forboute <^,
I. auec.
a. Connaissant la coutume. — b. Pourvu. — c. Suborne.
74
LE MIROIR DE MARIAGE
Espouse, fiance ou enmayne
Ou qu'elle n'ait la pance plaine
21 65 D'aucun chetif, coquart et nice. 5o3 c
Et s'il lui advient un tel vice,
Jamais joye n'ara ly père,
Et si sera plour pour la mère.
Treschiers amis, or prant ci garde :
2170 Femme est de périlleuse garde.
Et se tu as un filz marchant.
S'il pert le sien, c'est un meschant;
S'il gaingne, de toy départi,
C'est pour lui, et non pas pour ti ;
2175 S'il va en mer, et il se noie,
Tes cuers n'avéra jamais joye ;
S'on le robe ou tue en un bois,
Tu le ploureras chascun mois;
Et se tes filz est chevaliers,
2180 II lui convient les trois mestiers
D'armes, la guerre et le tournoy
Poursuir et jouster par soy.
Et emprandre divers voyages,
Et passer par divers passaig'es,
21 85 Par desers^ par mer et par terre,
Et par tout ou il sera guerre.
Et ' pou vauldroit sa renommée^
S'il n'emportoit d'une journée
Nom et cri par solemnité
2190 De dire : « Un des bons a esté,
Ou le meilleur. » Et puis après
Fault d'aler en Pruce soit près
Ou en Yfflelent, a la rese «
De l'esté : cilz est bien sur brese ^,
2195 Qui a telz faiz a poursuir.
I. Et manque.
a. A l'expédition d'été. — b. Aufig. : A bien à faire.
LE MIROIR DE MARIAGE 76
Or luy fault les tournois suir,
Et faire tant qu'il soit si bon
Qu'il en puisse porter renom
5o3 d Et desconfire par son corps.
Ce fait, s'il scet feste dehors ' 2200
Et joustes, la se doit bouter,
Soy maintenir et forjouster ^,
Tant qu'il ait le pris de la feste.
Après tout ce, doit estre en queste,
Quant guerre et tournois ne sont mie 22o5
Ne joustes, qu'il ne s'entroublic
N'apaillardise ^ pour amer,
De quérir voyage par mer
Au Saint Sépulcre, et ja ne fine
Jusques à Saincte Katerine 22 10
Ait fait son voyage et fourni ;
Et au retour seroit honni,
S'il n'avoit en son pais guerre,
D'ailleurs l'aler cerchier et querre.
C'est mestier de chevalerie, 22 1 5
C'est vie ' de bachelerie,
C'est le plus hault mestier de tous,
Li plus grans et li plus estons <^
Et ou il a greigneur péril.
Et, par ma foy, ainsis est il 2220
Entre tous le plus honourablc
Pour l'ame et le corps redoubtable.
Quant il n'est a droit maintenuz;
Car s'uns chevaliers est tenuz
En un royaume le meilleur, 2225
De tant comme il a plus d'oneur,
Et il s'en fuit, ce mot retien,
D'une bataille, il pert le bien,
I. enuie.
a. Se présenter aux tournois. — b. S'amollisse. — c. Fier.
'j6 LE MIROIR DE MARIAGE
L'oneur, la grâce et le renom
223o Qu'il avoit devant d'estre bon,
Et efface celle journée,
Ainsis que ce fust destinée,
Ce quenois ', le bien qu'il a fait 5o4 a
A vint fois, pour un seul meffait
2235 Qui lui advient pour son pechié.
Chevalier doit estre entechié *
De .VI. taiches ^ principaument :
Dieu doit amer premièrement,
Lui doubter, craindre et obéir;
2240 II doit avarice hair,
Ouir messe, Dieu reclamer,
Son prince et son seigneur amer,
Son sang pour Jhesucrist espandre
Et le menu peuple deffendre,
2245 Afin qu'il puisse labourer,
Et les nobles, par leur oeuvrer,
Aient sur yceulx leur estât.
Se guerre est, saiche du débat,
Et ne "" se mette en souldoiric
225o Que pour la plus juste partie ;
Vive en Testât qu'il veult mourir :
Si ne pourra s'ame périr.
Soit preudoms et chastes du corps;
Sanz paier riens ne prangne hors ;
2255 Nul ne se doit des biens farder ^
De ceulx lesquelz il doit garder ;
Soit larges, humbles et courtois,
Bien acesmez, gens et adrois,
Po parlans et bien servissables,
En ses fais et parole estables '^,
* Vers 2236-22'jj publiés par Tarbé, Mir., p. 48-4g.
I. que non, — 2. ne manque.
a. Qualités. — b. Charger. — c. Ferme.
LE MIROIR DE MARIAGE 77
Ne mente point a son pouoir, 2260
Et face par tout son devoir.
Quant en bataille sera mis,
Soit crueux a ses ennemis
Jusqu'après la desconfiture; 2265
Ce fait, soit de douce nature
5o4 b Aux vaincus et aux exilliez,
Et s'il avoit les œulx mouilliez
De pité, la Byble recorde
Que ce n'est que miséricorde, 2270
Et si est telz prins, qui puis prent ;
Et Dieux aux cuers amoureux ^ rent
Leur bonté a mort ou a vie.
Cruaulté lui est ennemie.
Moult lui plaist bien ' a espargnier 2275
Ceuls que l'en pourroit detrenchier.
Qui vouldroit, après la victoire;
Et puis dist, c'est chose tresvoire,
Que le chevalier doit souffrir
En son mestier ains que ferir, 2280
Estre crueulx a la bataille
Et ferir d'estoc et de taille
Jusques la place est desconfite ;
Mais adonc forment li proufite
Espargnier et sauver la vie 2285
Alix vivens d'averse partie.
Quant il voit que sienne est la place;
Jamais tel cruauté ne face
D'eulx occir, car en vérité
Ce seroit grant crudelité 2290
De laquelle par quelque engin
Il seroit vaincus en la fin.
Comme chose a Dieu desplaisant.
I. bien manque,
a. Compatissants.
78 LE MIROIR DE MARIAGE
2295 Comment pour une seule faute *
Uns chevaliers par sa deffaute ^
De soy partir d'une bataille,
Perdera tout son bien sanz faille
Qu'il ara fait en tant de lieux;
23oo Et supposé qu'il face mieulx
Après qu'il n'ara auques fait,
Yert * tousjours reprouché ce fait, 5o4 c
Et uns autres qui moins ara
Traveillié, plus loez sera,
23o5 S'il n'a failli, que li premiers
Qui tant ara fait de mestiers.
Voire quant au renom mondain.
Mais quant a l'autre, pour certain.
Le mieulx traveillant pour bien faire
23 10 Ara plus de joye, et plus plaire
Pourra a Dieu par ses travaulx.
Si fait bon eschuer les maulx,
Et que celluy qui se combat **
Se tiengne adès en bon estât,
23 1 5 Car, s'il est confès, je vous dis,
Et repentens, que plus hardis
En sera, et bien dire l'os,
Et ne tournera point le dos
Si tost que s'il fust entechié
2320 D'aucun vice ou mortel pechié,
Ouquel il ne veult pas mourir :
Pour doubte de l'ame périr.
Le corps fuit pour l'ame sauver.
A ce point cy fait bon garder
2325 Et tenir son corps en tel point,
* Vers 22g5-23o6 publiés par Tarbé, Mir., p. 4g-5o.
'* Vers 23 13-2371 publiés par Tarbé, Mir., p. 5o-52.
a. Manquement, faute. — b. Sera.
LE MIROIR DE MARIAGE 79
Sanz pechié qu'om ne fine point,
Car par pechié vient deshoneur,
Par vertu vaillance et honneur.
Je voy en ces autres mestiers
Que, se maçons ou charpentiers 23 3o
Ont pluseurs ouvraiges meffais,
Mais que li uns en soit bien fais,
Il ne souvient du mal premier,
Et dit on qu'ilz sont bon ouvrier,
5o4 d Et les loe on ' de leur maistrise. 2335
Mestier d'armes n'a pas tel guise :
Plus périlleux est et plus dignes
Et n'est pas mestiers de béguines;
Il n'y a aise ne repos,
Riens ne vault chevaliers reposts ^ 2340
Et qui ne monstre sa vaillance.
Escu lui fault, espée et lance.
Cotte d'acier et gardebras,
Hernoys de jambes pour le bas,
Solers de fer et une pièce 2345
Que la poitrine ne despiece.
Plates, jaques * et gantelès,
Braconnieres <= et bacinès.
Hache, dague, camail ^, visière,
Mais qu'il y ait bonne lamniere ^, 235o
Cotte d'armes pour pairement.
Et si lui fault maint garnement.
Court et long menteaulx, hopelendes
Fourrées de gris, belles, grandes.
De menu vair, de roix/, d'ermines, 2355
Foynes, martres bonnes et fines ;
I. loon.
a. Caché. — b. Justaucorps de guerre. — c. Plaques de fer
recouvrant le bas du corps jusqu'au genou. — d. Coiffe protégeant
le cou. — e. Cuirasse. — /. Sortes d'ermines.
8o LE MIROIR DE MARIAGE
Fins draps brodez d'argent et d'or,
Drap de Damas faut il encor,
De soye et de fueille bature ^,
236o Chapeauls de perles et sainture
Dorée ou d'or a bons esmaulx;
Il fault roncins et granz chevaulx
Couvers et armez richement,
Pour joustes, pour tournoiement
2365 Et pour guerre ' du temps passé.
Ce point est a présent cassé,
Car a piet se fait la bataille,
Afin que nulz homs ne s'en aille.
Or fault avoir pour voyagier 5o5 a
2370 Grant argent, pour boire et mangier
Et pour acquérir renommée.
Sera ta vie bonneurée,
Qui bon fil chevalier aras,
Qui tant de coust y metteras,
2375 Et si mourra en my les champs ?
Las! trop est dolereus meschans
Cilz qui désire avoir lignée :
Jamais n'ara bonne journée
Fors triboul *, penser et soussy ;
2380 Tu le puez bien veoir icy,
Et certes nulz n'emportera
De ce monde, quant il mourra,
Que .11. choses, si com moy semble :
C'est bien fait, bon renom ensemble.
2385 Le bien fait pour l'âme sera ;
Bon renom aux hoirs demourra
Exemple, afin d'eulx exempler ^
De leur bon père ressembler.
Et encor est au mieulx venir,
a. Passementerie de soie et d'or. — b. Tourment. — c. Montrer
en exemple.
LE MIROIR DE MARIAGE 8l
Quant uns homs puet ainsi finir, 2390
Et grâce de Dieu, que il donne
Ainsi finir une personne,
Laquel chose advient po souvent.
XXIV. — Cy moustre que c'est pou de gloire d'avoir
ENFANS DIFFORMES '.
Et se tu as en ton couvent ^
D'enfans un qui soit difforme, 2895
Ja ne sera de toy amé.
S'il est bossu ou s'il est borgne,
Boiteus, contrefait ou calorgne *,
Et toy ou nul autre l'encontre,
5o5 b L'en juge que c'est un droit moustre 2400
Et du veoir maie adventure.
Et si tesmoigne l'Escripture
Que homs de membre contrefais
Est en sa pensée meffais,
Plains de péchiez et plains de vices. 2405
Or convient que tu le nourrices,
Et es pour son fait reprouchiez
Pour les maulx dont est entechiez.
Mais, las chetifs, nous nous dolons
S'après la mort enfans n'avons, 2410
Qui nous puissent représenter
Et nostre nom puissent porter,
Ou garder en no maladie ;
Et ilz perdent plus tost la vie
Que les pères en vérité, 241 5
Si com dessus est recité.
1 . ENFANS EN RELIGION. Lc rubricatcur n'a pas bien compris le mot cou-
vent qui termine le vers suivant.
a. Famille. — b. Louche.
T. IX fi
82 LE MIROIR DE MARIAGE
Quoy gaingné, s'ilz portent no nom?
Hz ne nous diront si ne non,
Jusqu'à .VIT. ans; que vous chaut il
2420 De mettre vo nom a vo fil ?
Pluseurs ont nom com vous avez,
Et bien sçay que vous ne sçavez
Quant vous mourrez et quant mourront
Voz enfans ne s'ilz demourront
2425 Après vous ou yront devant :
Fraudez estes, ce n'est que vent.
XXV. — Cy conclut en prouvant par escrïpture que
MEILLEUR VIE EST CONTINENCE QUE MARIAGE.
Theofrastes dit sanz doubtence
Que bonne vie est continence.
Qui amaine repos et paix,
2430 La souspeçon oste et les plais
Qu'on a, quant on a femme prinse;
L'ire des enfans toult ^ et brise 5o5 c
Avecques leur perversité,
Les despens ^ et l'adversité
2435 Des chamberieres et ancelles.
Le dangier et le parler d'elles.
Continence est la droicte flour
De purté et fruit, de valour ;
Elle est l'odour de conscience,
2440 Elle est douçour de pacience,
Elle oste les taiches du corps,
L'ame adoucist et restraint lors
Le flux des cogitacions
Qui est en dissolucions
a. Enlève. — h. Les dépenses.
LE MIROIR DE MARIAGE 83
Par pensées ordes et vaines 2445
Des povres natures humaines ;
Et se tu ne ^ crois en mes vers,
Et ne soies de femme expers,
Croy donques a l'expérience
De ceuls qui tant eurent science, 2460
Et qui par les femmes qu'ilz orent
Nous ont escript ce qu'ilz en sorent.
XXVI. — Exemple de ce que dit est par un philosophe
APPELÉ CyCERO 2 QUI REPUDIA ThERENCE, SA FEMME,
POUR SON PECHIÉ, POUR CE QUE c'eST FORT ^ d'eNTENDRE
A FEMME ET A SCIENCE.
Cincero, qui estudia,
Pour son pechié répudia
Therance, qu'il ot espousée. 2455
Hirces, pour sa grant renommée,
Après ce repudiement,
Lui depria treshumblement
Qu'a femme voulsist sa suer prandre ;
Mais Cincero n'y voult entendre, 2460
Qui fut grans en phillosophie,
Et dist qu'a femme et a clergie ^
5o5 d Ne pouoit bien uns homs servir :
Si ne se vouloit asservir
D'avoir femme seconde foys. 2465
Et se tu scez lire, tu vois
Que Socratès deux femmes ot,
Et si leur fist le mieulx qu'il pot ;
L'une fut Xandipe appellée,
1. ne manque. — 2. cycoio.
a. Difficile. — b. Étude.
84 LE MIROIR DE MARIAGE
2470 Miro la seconde clamée,
Qui estoit niepce d'Aristide;
Mais sanz cause et sanz tenir bride
De raison, par leur foui pensé,
Depuis qu'elles Forent tencé,
2475 Pour ce que po les poursuioit ^
Et que trop l'estude suivoit,
Et fait a lui pluseurs reprouches
Et villenies de leurs bouches,
Combien que riens ne leur fausist,
2480 Fallu Socratès s'en fuist,
Et le chacierent pour occire.
Aucuns cuident eschuer l'ire
De femme povre, si la prannent ;
Mais certes mainte foiz se dampnent,
2485 Car ja pour sa grant pouvreté
N'y verra debonnaireté,
Mais sera felle ^ et orgueilleuse.
XXVII. — Exemple par Chaton que ce n'est que tour-
ment AU RICHE d'eSPOUSER POVRE FEMME OU CONTRE-
FAITE.
Marcus Catho une boiteuse,
Qui Arcore Paule avoit nom,
2490 Prinst a femme; mais a Cathon,
Combien que d'umble lieu fust née,
Impotent du corps, mal senée
Lui fut, tresorgueilleuse et felle,
N'onq ne trouva douçour en elle, 5o6 a
2495 Fors tout tourment et villenie,
Et lui fist mainte tricherie
Que nuls hom croire ne pourroit.
a. S'occupait peu. — b. Cruelle.
LE MIROIR DE MARIAGE 85
Ne tua Philippe ' tout roit,
Qui roys estoit de Macédoine,
Sa femme fausse et non ydoine, 2 5oo
Quant il fut entrez en son lit?
Aussis semblablement occit
Tresdeloyaument son baron ^
Clithemestra Agamenon,
Qui dix ans au siège de Troye 25o5
Fut; et au retour de sa voye,
De nuit par mortel traison,
Quant venuz fut en sa maison
Ou il cuidoit repos avoir,
La fausse femme lit sçavoir 2 5 1 o
A Egistus, qui la maintint *
Tant comme Agamenon se tint
Devant Troye la grant cité,
Que la nuit fust tout exité
De venir au lit en la chambre. 25 1 5
Si fist il, si com je remembre :
Le glaive ou poing est la venus.
Si tost qu'Agamenon fut nus,
Lui bouta tout par my le corps.
Ainsi fut Agamenon mors, 2020
Qui par Hector ne par Paris
N'avoit peu estre desconfis.
Honteusement dessus sa coutte <^,
Par la fausse et mauvèse gloutte ^,
Pécheresse et luxurieuse, 252 5
Qui a son mari fut crueuse
Pour son ort pechié acomplir.
5o6 b Depuis le fit ensevelir.
Et après fist et maugré tous
I. philippes.
a. Son mari. — b. L'eut comme maîtresse. — c. Courte pointe
du lit. — d. Impudique.
86 LE MIROIR DE MARIAGE
2 53o Que Egistus fut ses espous,
Et de Mycenes ^ ^ le fist roy.
Or resgardez le grant desroy
Que Clithemetra la putain
Fist a son seigneur souverain,
2535 Qui mieulx valoit de Egistus
Et estoit de plus grans vertus !
Mais femme foie, quoy c'om die,
Pour bonté, pour chevalerie,
Soit royne, contesse ou bourgoise,
2540 N'acomptera une pougoise *
Quelz homs ce soit ne de quel face,
Mais que sa voulante lui face
Et acomplisse son délit.
Savez vous encor qu'ele fit ?
2545 Horrestès, son droit fil, priva
De son hoirie et tout donna
A Egistus et a sa fille,
Qui estoit orde et fausse et vile.
Horrestès, filz Agamenon,
25 5o Sceut cecy, pas ne lui fut bon :
Moult plaingnit la mort de son père
Et la traison de sa mère,
Son meffaire et sa puterie.
Plains fut de grant chevalerie,
2555 Au roy Ference aide quit;
Lors lui bailla, sa mère assit
A Mycenes, a ^ la cité.
Son siège a tout autour getté ;
Rendre ne se vouldrent a li :
256o A Egistus n'a pas failli.
Qui estoit alez au secours :
Droit vint ^ sur lui, tenuz fut cours : 5 06
I. De machenaires. — 2, A metenance. — 3. Voit mit.
a. Habitants de Mycenes. — b. Petite monnaie (du Puy).
LE MIROIR DE MARIAGE 87
Horrestès dessus lui couru,
Et l'a par mi le corps féru.
Mort est, desconfit a sa gent; 2565
De lui n'eust prins or ny argent.
A son siège s'en retourna.
Et ses engins illec tourna
Et tant leur a pierres getté
Qu'il entra dedenz la cité, 2570
Ou il fist grant occision
De gens et persecucion.
Sa mère prinst en my la rue,
Despouillier la fist toute nue,
Et lui couppa les .11. mamelles 2575
Qui estoient blanches et belles;
Et puis sanz attendre demain
La tua de sa propre main,
Et fist le corps aux champs ruer
Aux bestes pour eulx pasturer ; 2 58o
Aux oiseaulx donna sa charoingne.
Ainsis fina pour sa vergoingne
La mauvèse Clithemestra.
Qui ces poins a œuvre mettra
Et souvent son cuer en arrouse, 2585
Cure n'ara d'avoir espouse.
XXVIII. — AULTRE EXEMPLE DE l' ANCIEN TESTAMENT DE
Dalida, femme de Sanson, par laquelle il fut trays.
Que list Dalida, la mauvaise,
Au tort Sanson? Ains ne fu aise :
Jusques des cheveulx sçot les forces,
Puis lui tondi » a unes forces. 2590
Les Philistiens fist lever,
I. tond.
88 LE MIROIR DE MARIAGE
Et lui fist les deux yeulx crever 5 06 d
Pour argent que ceuls lui promirent.
Et ainsi leur ennemi prinrent,
2595 Qui moult les ot afifoibliez ;
Menez en fu, prins et liez
De cordes et ^ liens de fer
de ver -
Par mains, par cuisses et par bras ;
2600 Et ainsi fu domptez li las
Par femme ou il avoit liance.
Sanz menace et sanz deffiance,
Le menèrent en leur cité,
Ou il ot assez de vilté.
2605 Or ne demoura pas longtemps
Que sescheveulx devindrent grans;
Sa force prinst et recouvra.
Et sçavez comment il ouvra ?
Au dieu Dagon une journée
2610 Faisoient feste solemnée
Ou palais les Philistiens,
En lui regraciant des biens
Et de la prinse de Sanson.
La fut, et de lui se moque on,
261 5 Com de cellui qui ne vit goûte,
Ou palays ou il a grant route
De gent, qui sont la au mangier.
Lors dist Sanson : « Je vueil vengier
La grant ire que sur ceulx ay !
2620 A une coulombe ^ me tray »,
Dist il a un qui le menoit;
Et ce moult forment lui prioit,
« Ou a deux qui le lieu soustiennent. »
I. en. — 2. Les mots de ver qui appartiennent au vers tronqué 25 g8 sont
placés dans le ms. à la fin du v. '^Sgg.
a. Colonne.
LE MIROIR DE MARIAGE 89
Lors le prant : ambedeux s'en viennent
Aux coulombes tout bellement. 2625
Soy a Philistiens treslaidement
Commencent a moquer Sanson ;
Lors conseilla ^ au valeton :
« Beau filz, suy je au maistre piler?
— Ouil. — Or pense de l'aler ; 263o
Fuy t'en tost : tu verras merveilles,
Onques ne furent les pareilles. »
Le valeton s'en fuit tantost,
Et Sanson a saiché le post *,
Qui sa force avoit recouvrée. 2635
La maison ala craventée ^ :
La fut mors, et tuit \y mangent ;
De la n'eschapa onques gent,
.Iii™. furent mort par compte,
Si comme la Bible racompte. 2640
Ainsi fu li vengemens fais
Et tous craventez li palais ;
Dalida, veulent aucun dire,
Mist la a mort et a martire.
Ainsis en fin se revenga 2645
De sa femme et d'eux se venga ;
Mais aussis en prinst il la mort.
XXIX. — Comment Dyanira mit a mort Hercules,
LE VAILLANT CHEVALIER, PAR LA CHEMISE ENVENIMÉE.
Dyanira n'ot elle tort,
Qui le trespuissant Hercules
Envenima? Rices fut lès *^, 265o
Quant la venimeuse chemise
a. Demanda. — b. Tiré à lui la colonne. — c. Effondrée. —
d. Présent, cadeau.
90 LE MIROIR DE MARIAGE
Lui bailla : dans sa char esprinse
Fut si cruelment qu'il ardoit
Ne nul remède n'y trouvoit.
2655 Mais, pour s'ardeur appaisenter ^%
Se voult en un grant feu getter.
La fina Hercules sa vie,
Par la fausse et mauvaise envie Soy b
De Dyanira la félonne,
2660 Qui tel ardant venin lui donne;
Et ainsis Hercules dompta,
Qui tant de monstres surmonta,
Que par nul ne fut surmontez
Cil qui fut par femme domptez :
2665 C'est la fausse Dyanira.
De Jezabel qui parlera
Et de la mauvese Thais?
D'Elayne que ravit Paris
Ou temple? Quel ravissement?
2670 Ce fut de son consentement ;
Mais, sanz plus, pour couvrir sa honte,
L'istoire dit et si raconte
Qu'elle fut a force ravie ;
Mais vérité ne le dit mie,
2675 Que, quant l'ardent amour senti,
A son départ se consenti,
Et cria par paroule fainte.
Afin qu'elle eust plus grant plainte,
Que on l'enmenoit mau gré sien.
2680 Mais Dieux scet qu'il n'en estoit rien.
Menée fut hors de la terre;
Dix ans huit mois dura la guerre
Et .XII. jours des Troiens
Et des Gregois tresanciens.
2685 Pendent ce temps, furent la mors
a. Calmer.
LE MIROIR DE MARIAGE 9I
Pluseurs vaillans et nobles corps :
Hector ly preux et Troilus,
Palamedès et Patroclus ',
Et des Grieux une grant partie;
Achillès en perdit la vie 2690
Et maint autre que je ne nomme.
o-j c De mors y ot horrible somme <^
Des Grieux .111^ .iiii^x. mille,
Et de ceuls de dedanz la ville,
.Xlvi"». et quatorze; 2695
Daires de Frige escripre Tose
Et Tafferme sanz nulle doubte.
Ainsi sont mors en somme toute
Pour celle Helaine et sur son poys *
Cent mille hommes "^ .xviii. foys, 2700
Et .XXVI". ensuivent,
Se la vraie histoire ne ment.
Et en la tin, par ceste garse
Fut Troye destructe et toute arse,
Et les Grieux periz en la mer, 2705
Pour Paris qu'elle voult amer :
Par fortune au retour périrent.
Pour la crudelité qu'ilz firent
De tuer, occir et ardoir.
La cité demourra sanz hoir, 2710
A tousjours destructe par femme.
Tourné lui soit il a diffame,
Et ses noms ne soit plus louez!
Mais li soit cilz maulx reprouvez,
Qui fut destruction de monde, 2715
Pour asservir le flux et l'onde
De sa luxure dolereuse !
Belle femme est trop périlleuse.
1. patrodus. — 2. homme.
a. Quantité. — 6. A sa charge.
92 LE MIROIR DE MARIAGE
Par ceste pouez retenir
2720 Les maulx qui d'elles puent venir,
Et les grans malices qu'ilz ont
Et les grans raiges qu'elles font.
XXX. — De la faulse Herodiade, qui fist mettre
A MORT SAINT JeHAN BaPTISTRE.
Ne fist la fausse Herodias So-j d
Prandre et mourir par son pourchas ^,
2725 Par sa fille Herodiadine,
Pour ce qu'il blamoit son couvine ^
Saint Jehan Baptiste le martir,
Pour ce qu'il vouloit départir ^
Herode, le frère Philippe,
2730 Qui estoit surnommé Agrippe,
D'Erodias qu'il maintenoit ^,
Femme de Philippe, et tenoit
Contre Dieu, raison et droiture
Et contre la Saincte Escripture ?
2735 Mais puis fist sa fille en sautant
A la grant feste et brassa tant
D'Erode, qui le convy « tint,
Que par son gieu un don obtint
Du roy tel qu'avoir le vouldroit.
2740 Lors s'en vint a sa mère droit.
Qui lui dist : « Demande a ce tiltre
' Tantost le chief Jehan Baptiste. »
Au roy vint, et le demanda ;
Et li desloyaulx commanda,
2745 Dont ce fut doleur et pitez,
a. A son instigation. — h. Sa conduite. — c. Séparer. — d. Avait
pour maîtresse. — e. Festin.
LE MIROIR DE MARIAGE qS
Que tantost fust décapitez.
Si fut il : son chief apporta
Et devant le roy présenta
Herodiade, la chetive,
Qui dès lors tant qu'elle fut vive 2750
Et sa mère semblablement,
Encoururent si grief tourment
Et pestillence si horrible
Qu'a touz fut leur maintien terrible.
Par eulx mourut ly innocens, 2755
Dont elles furent hors du sens ;
'08 a Et en representacion
De sa mort et occision,
Impetrée par le dancier,
Leur convint la encommencier 2760
Une trop laide dancerie
Procèdent de forsenerie.
Et pour vengence du pechié,
Sont et seront tuit entechié ^
Et toutes venens de la ligne 2765
De ces deux et de leur racine
De ce mal qui est durs et lays,
Et danceront en leur eslays ^,
Et dancent au commencement
De leur mal et de leur tourment, 2770
Avant ce qu'ilz doient cheoir,
Ainsis que vous pouez veoir,
Pour pugnicion du meffait
Que ces deux ont de saint Jehan fait.
La veille et le jour de sa feste. 2775
Le sent bien chascun a sa teste
Qui est yssus de ce lynaige :
C'est pour eulx trop mauves parage,
Dont chascun d'eulx se sentira
Tant comme ly mondes durra. 2780
a. Atteints. — b. De toutes leurs forces.
94 LE MIROIR DE MARIAGE
XXXI. — Cy parle des chalours desordonnées et
IMPUDICITÉ DES FEMMES.
Mais parlons de leur chasteté.
Il fut jadis et a esté
Un phillosophe, qui Secons
Avoit nom, si com nous lisons,
2785 Qui moult cercha les escriptures.
Et trouva entre les natures
Femme non chaste en mains escrips;
Dont non certain fut et marris. 5o8 b
Et, quant il fut en la clergie
2790 Bien instruiz de phillosophie.
Et que longtemps ot demouré
Hors du pais et labouré,
Esprouver voult ceste raison,
Et retourna en la maison
2795 Sa mère qui encor vivoit
Et que preude femme tenoit.
Estre sembloit d'oultre le Rin ;
En manière d'un pèlerin,
Un bourdon ot et grans cheveulx :
2800 Laiens se vint logier touz seulx,
Qu'onques nulz homs ne l'apperçut.
Pour sa mère esprouver, conçut
Qu'il parleroit a son ancelle.
Lors li dist coiement : « Ma belle,
2805 Pèlerins suy et estrangiers :
Si coucheroie voulentiers
Ceste nuit a vostre maistresse.
Et, par Dieu, se couchier m'y lesse
Ceste nuit par vo bon moien,
2810 Vous et elle n'y perdrez rien,
Car vous arez dix deniers d'or.
LE MIROIR DE MARIAGE 96
Et si sachiez que j'ay encor
Pour donner bourses et anniaulx. »
Celle a qui ces moz furent biaux,
Vint a sa maistresse, et lui dit 281 5
Qu'onques tel pèlerin ne vit,
Plus gracieus et plus courtois :
« Il a amé aucune fois,
Et s'est riche, je le sçay bien ;
S'il amoit, n'espargneroit rien 2820
A donner ou s'amour seroit.
5oS c Je l'ameroye, s'il vouloit,
Car il est d'estrange contrée :
Pas ne seroie rancusée ^
Comme d'omme ' de ce pais. 2825
Mais je voy qu'il est esbahis
Pour vostre amour que tant désire,
Car au fort * le m'est venu dire :
Bource m'a moustré et joyaulx
Et grant tas d'or li jouvenciaulx, 283o
Et m'a dit de sa propre bouche
Que s'avec vous ceste nuit couche,
Tresriches vous et moy fera.
Honnie soit qui ne sera
Ceste nuit s'amie et sa drue ! 2835
On n'en sara ja rien en rue,
Et si arez en ceste nuit
Grant plesir, soûlas et déduit
Et argent sec en vostre main.
Et si se partira demain, 2840
Et n'en sera jamais nouvelle. »
Ainsis sermonna la pucelle
Sa maistresse, qui onques mais
Ne fut requise de telz fais,
I. dune.
a. Accusée. — b. Après tout.
96 LE MIROIR DE MARIAGE
2845 Et la tenoit on bonne famé :
« Ha! » fait elle, « c'est grant diffame!
Puis que mon mari trespassa,
Homme nul mon lit ne passa
Ne ne fu je ' d'autruy requise.
2850 Toute voye, quant je m'avise,
Puis qu'il veult donner et gésir
O moy et qu'il en a désir.
Et estre secrez '^ et courtoys,
Fay le venir : pour une foys 5o8 d
2855 Ne seray je pas affolée ^. »
La vieille femme a la volée ^
S'eschaufa du feu de luxure
Et convoita de sa nature
Avoir l'or qu'om lui promettoit.
2860 Et quant sa chamberiere voit
Qu'il est a point, les degrez monte
D'un planchier, au pèlerin compte.
Qui Second estoit appelez.
Comment tous li fais est alez
2865 Et que sa besongne est traittée
Tant qu'il gerra celle nuittée
Avec sa dame en grant déduit ;
Soit secrez et n'en face bruit.
Car onques mais ne lui advint.
2870 Adonc si tost que la nuit vint,
Celle a qui de ce fait remembre,
Bouta Second dedenz la chambre,
Au lit sa dame le mena •
Et ycelle lui assena ^
2875 Qui estoit ja couchée nue.
Dedenz se boute de venue,
Et celle le va attendant ;
I. )e manque.
a. Discret. — b. Blessée. — c. En un moment. — d. Désigna.
LE MIROIR DE MARIAGE 97
Mais d'atouchier ne fist samblant
Celle qui fut couchiée ou lit :
Cure n'avoit de son délit, 2880
Chose lui sembloit trop amere
De dormir avecques sa mère,
Et ainsi com contre nature
De tel gésir n'avroit il cure,
Fors que pour l'aucteur esprouver 2885
De femme non chaste trouver.
A celle vint a grant desdaing,
5op a Et lui escria l'endemain :
« Es tu pour moy tempter venus,
Qui t'es chastement maintenus? 2890
Qui es tu qui riens ne m'as fait
Ne dormi avec moy de fait,
Ainsi que fait m'avoies dire? »>
Et Second tendrement souspire.
En disent : « Ja ne place a Dieu, 2895
Mère, que je touche le lieu
Dont je suy yssus et attrais !
Ce seroit perilleus attrais ;
Ma mère estes ; je suy Secont,
Vostre filz ! » Lors ses crins desrompt 2900
Sa mère et a terre se porte,
Pour sa grant honte, toute morte;
Ne pot tel honte soustenir.
Ains la couvient illec fenir,
Et ses filz, quant ill apperçoit 2905
Sa mère qui la se gisoit
Morte et confuse par son dit,
Voua lors, pas ne s'en desdit.
Que puis qu'elle est pour la parole
Morte qu'il aprint a l'escole, 2910
Que sa langue corrigera
Et que jamais ne parlera.
Ainsi le fist depuis ce jour,
T. IX 7
gS LE MIROIR DE MARIAGE
Dont il ot puis moult de dolour,
29 1 5 Quant l'empereur le salua
En Athènes^ mais ne Mi a
Mot respondu, dont en péril
Fut d'estre livrez a essil ;
Mais non pour quant tint il au fort
2920 Sa silence jusqu'à la mort,
Et ainsi fist sa pénitence.
5og b XXXII. — Encore preuve par Juvenal qu'il est
POU ou NULLES FEMMES SAINCTES.
Juvenaulx les mariez tance
Et content ^ qu'il n'est femme chaste,
S'on la poursuit et s'on la haste ;
2925 Que la nature est enclinable
D'estre a tout homme secourable,
Et que c'est ly mendres péchiez
Dont cuer de femme est entechiez
Que de livrer bersault ^ aux hommes.
2930 Par ma foy, maleureus sommes,
Touz clercs, quant nous nous marions
Et qu'en chasteté ne vivons;
Et si vault mieulx vie commune
Que un seulz en vueille avoir une
1935 Seulement, qui n'avenra "* mie.
Pis vault avoir femme qu'amie,
Car d'amie se départ on
Franchement, mais de femme non ;
C'est un serfs liens qui trop dure
2940 Et ou li homs griefs maulx endure.
Qui durent jusques a la mort :
I. il ne, — 2. auera.
a. Soutient. — b. Aufig. but (au tir à l'arc).
LE MIROIR DE MARIAGE 99
Foulz est qui a telz biens s'amort.
Erodotes encor raconte
Que la femme n'a point de honte,
Pour son grant délit achever, 2945
De sa robe prandre et lever
En quelque lieu, en quelque place,
Tant que aucuns sa volume face ;
Et s'elle y estoit prinse apperte ^,
Mais qu'elle soit tost recouverte, 2960
Tant se scet de sa langue aidier
Qu'elle ara droit par son plaidier
Encontre cellui qui l'accuse.
og c II n'est riens que femme ne ruse ^,'
Et se par plaidier ne l'avoit, 2955
Par pleurs et larmes l'obtendroit,
Par baisiers, par embracemens.
Par regars, par acolemens;
Et s'elle estoit prinse prouvée
Et en présent meffait trouvée 2960
Avecques homme ou qui que soit,
Cilz qui de ce Taccuseroit,
Par sa langue, soies tous fis,
Seroit menteur et desconfis,
Puis qu'elle seroit en estant <^; 2965
Et de paroles diroit tant
Que, s'elle estoit ribaude et pute,
Seroit elle trouvée juste.
Et faurroit que cilz se teust,
Supposé encor qu'il sceust 2970
Tout le certain de la besongne,
Tant li diroit honte et vergongne.
a. Prise en flagrant délit. — b. Conteste. — c. Debout.
100 LE MIROIR DE MARIAGE
XXXIII. — Gomment femmes faingnent pelerinaige
POUR VILOTER ET ESTRE VEUES, ET DE LA CHARGE d'eNFANS
NOURRIR.
Se tu l'aler hors leur deffens *,
Qu'elles aient ' petis enfans,
2975 Elles les font crier et braire.
Se tu dis : « Fay ces enfans taire »,
Lors respont : « Ne se tairont point !
Vouer les fault a saint Espoint,
Pour ce qu'ilz ont trop mal ou ventre. »
2980 Ainsis au pelerinaige entre,
En bras les porte et en la main,
Et s'en va jouer Tendemain,
Soubz l'ombre du pelerinaige,
O celli qui a son couraige ^.
2985 La se déduit, la se déporte, 5og d
Ou au tart ses enfans rapporte,
Et faint qu'elle soit moult lassée.
Et dist : « Ja femme beneurée
N'iert qui enfans porta souvent;
2990 Ce n'est que doleur et tourment
De les porter, de les nourrir.
Et dueil de les veoir mourir.
Se " ces juenes filles sçavoient
Que c'est, jamais ne coucheroient
2995 Avec homme, si com j'espoir.
Pour tant de meschances avoir.
Or les fault tetter * et veillier.
Et au naistre tant traveillier
* Vers 2g'j 3-3 1 38 publiés par Tarbé, Mir., p. 52-57,
I. Et elle ait. — 2. Si.
a. Cœur. — b. Allaiter.
LE MIROIR DE MARIAGE 101
C'une femme en est presque route ^
De deux porter, lasse et desroute ^ 3ooo
Et si leur fault gésir un mois,
Et les aucunes plus de trois,
Selon la tendreur <^ qu'elles ont.
Mortes aucune fois en sont,
Et finent plus tost que le droit : 3oo5
S'elles ont ou chaleur ou froit,
L'un ou l'autre les grieve fort.
Enfans porter est desconfort,
Car il les faut enmailloler
Et tendrement enveloper, 3oio
Bercer, nettoier, conjouir.
Porter, chanter et resjouir,
Et leur ordonner blans drapeaulx,
Et les couvrir de douces peaulx.
De couvertoirs, de doulz liens, 3oi5
Eulx couchier droit, faire tous biens,
Leur nombril estraindre ^ et cerchier *,
Et leurs cuissettes reverchier/,
5io a Faire papin ^, et que l'en ait
La congnoissance du bon lait 3o2o
Et du maintien ^ de la nourrice.
Qu'elle ne soit sote ne nice,
Mais ait bon pis, soit lie et gaie,
Juene, jolie et se resgaie.
Que son lait sur l'ongle se tiengne, 3o25
Et ne soit vert, et ja n'aviengne
Que son lait ait un an passé,
Car l'enfant en seroit cassé %
Et en vaudroit pis durement ;
Se masle a eu, certainement 3o3o
Mieulx vault son lait que de femelle.
a. Rompue. — ^. A bout. — c. Nature délicate, —d. Nouer. —
e. Visiter. — /. Examiner. — g. Bouillie. — h. Service. — t. Affaibli.
102 LE MIROIR DE MARIAGE
Encor, se la nourrice est belle,
Cointe, jolie et bien apperte,
Tant en vauldra mieux sa desserte ^,
3o35 Et l'enfant qu'elle nourrira
Assez mieulx en adviendera
Que de vieille, grosse et pesant :
Telz nourrices font a l'enfant
Moult de maulx par leur nourreture,
3040 Et suient souvent la nature
Des nourrices bonne ou mauvaise.
Guidez vous donc que je soye ayse
Que je voy mon enfant malade
Et qu'il a le ventre si rade ^
3045 Que rien ne lui puet demourer?
Et ancor me fait acourer ^
La doleur de leurs dens venir ;
De plourer ne me puis tenir,
Quant je voy leur dueil et leur raige :
3o5o A bien petit que je n'enrraige.
Adonc leur fault du rycalisse ^, 5 10 b
Du sucre et autre douce espice.
Et souvent tenir et porter,
Pour leur doleur resconforter ;
3o55 Et quant on a ou fille ou fil,
Et il vient, lors est le péril
Pour Feaue, le feu et la terre
D'eulx bonne garde et saige querre^
Et pour eulx sevrer ensement, ,
3o6o Et eulx gouverner doucement,
Aprandre a parler par usaige
Et poursuir ^ de beau langaige.
Et qu'ilz ne chéent sur leur front,
Que leur cheveulet soient blont.
a. Service. — b. Relâché. — c. Me perce le cœur. — d. Réglisse.
— e. Enseigner.
LE MIROIR DE MARIAGE Io3
Qu'ilz ne voisent '^ au feu veoir 3o65
Et qu'ilz ne s'i laissent cheoir,
En eaue, en caverne ou en puis,
Et qu'ilz soient a honeur duis,
Etne voisent seulz par la ville,
Car de perilz y a cent mille, 3070
De pourciaux, de chevaux, de bestes.
Qui froissier pourroient leurs testes.
De charrettes, de charios.
De quoy ce seroit grans rios *
Et courroux, que durroit tous temps. SojS
Il y a jusques a .vu. ans,
Et plus encor, trop de péris;
Mais il n'en chault a noz maris.
Et quant il leur vient maladie,
Se ' je faiz tant que je le die 3o8o
A mon mari, et que je l'offre
A saint Fulcir ou ^ saint Cristofre
5io c Pour son salut et guerison,
Il me met sus grant mesprison,
Et dit que je ne fais qu'aler! 3o85
Lasse ! ce n'est pas pour baler <^,
Fors que pour amour naturele.
Certes, nulle chose mortele
De mère ne puet plus amer ;
Bien nous devons lasses clamer, 3090
Car nous n'avons fors que la paine
Des enfans. Or n'est qui nous plaigne
Ne qui congnoisse nostre ennuy.
Certes toute lassée suy
D'aller offrir ^ par ces églises : 3095
Il vaudroit mieux traire falises «
I. Si. — 2. ou a.
a. Qu'ils n'aillent pas. — b. Disputes. — c. Aller aux danses.
— d. Faire des offrandes. — e. Pierres.
104 LE MIROIR DE MxVRIAGE
De quarrieres qu'enfans porter.
Bien se puelent reconforter
Les maris, qui vont ou ilz veulent;
3 100 Les costez et reins ne leur dueilent
Des enfans : nous en sommes sas '^y
Et les gardons en grans debas ;
L'ostel gardons et la maison,
Et si voy en toute saison
3io5 Que cilz qui meilleur femme ara
Moins de compte de lui fera,
Plus la laidange et plus la voite ^,
Et moins lui fet ce qu'el couvoite.
Mais assez d'autres femmes voy,
3 iio Qui vont par tout sanz nul convoy
Aux festes, aux champs, au théâtre.
Pour soulacier ^ et pour esbatre;
Et si sont bien de ^ leurs maris,
Et leur font et festes et ris,
3 1 1 5 Et si n'ont pas le quart de paine
Que j'en ay en une sepmaine. »
Ainsi l'enchante, ainsi l'endort; 5io d
Ainsis a el ' droit et il tort ;
Ainsis fait elle a son mari,
3 1 20 Et dit que l'enfant est guari
Par son veu et "" par son voyaige ;
Ainsis va en pelerinaige ;
Ainsis puet prandre son déduit;
Ainsis femme a son mari duit
3x25 En peu d'eure par sa parole ;
Ainsis de ses maulx lui parole;
Ainsis a sa corde le lie ^
Pour continuer sa folie.
I. elle. — 2. et manque.
a. Chargées comme des sacs. — b. Insulte. — c. Se réjouir. —
d. Bien avec. — e. L'enchaîne à elle.
LE MIROIR DE MARIAGE Io5
Et tien pour vray que tant est vuide
Femme d'amour et sens, qu'el cuide 3i 3o
Que son mari soit le piour ^,
Supposé qu'el Tait le meillour;
Et chascuns maris sanz diffame
Cuide qu'il ait la meilleur famé,
Tant sont les maris enchantez *. 3i35
Entre vous, qui femmes hantez,
Advisez vous de trop tost croire :
Toute parole n'est pas voire.
XXXIV. — Des chastiemens que les mères donnent
AUX maris de leurs filles, pour les duire a ce que
LEURS femmes VOISENT VILLOTER ^.
Se femme as, qui soit apparens * <',
Juene ou autre, qui ait parens, 3140
Et tu la veulz de près tenir.
Lors te fera elle venir
Son oncle, son cousin, son frère,
Son aieul, sa taye *-' ou sa mère,
Qui te diront par tresdoulz mos : 3 145
« Comment ! Je croy vous soiez fols,
Qui ainsis tenez nostre fille!
5i 1 a N'yra elle autrement en ville ?
De vous est durement tenue,
Ne doublez, que pas n'est venue 3i5o
De lieu qu'elle doye mal faire :
Vous ne lui feriez tant de haire/
En dix ans comme nous ferions
En un jour, puis que nous sçarions
* Vers 3i3g-32o6 publiés par Tarbé, Mir.,p. 57-60.
a. Pire. — b. Ensorcelés, aveuglés. — c. Mener la vie gai ante.—
d. Apparentée. — e. Grand'mère. — /. Peine.
I06 LE MIROIR DE MARIAGE
3i55 Qu'elle fust de son corps mauvaise.
Son pères n'en seroit pas aise,
Son frère, ne tuit si ami ;
Pire n'y trouveroit de mi
Qui l'ay en mes costez portée :
3i6o De ma main seroit estranglée
Et morte de villaine mort!
Certes, beaus filz, vous avez tort,
Qui ainsi ma fille tenez.
Et sanz raison suspeçonnez :
3i65 Ou pais n'a petit ne grant
Ne soit de Fonourer engrant,
Qui a cousine ne la tiengne
Ou de près ne lui appartiengne.
Certes son père, vo seigneur,
3 1 70 Ne me fist onques deshonneur,
Ne dessur moy n'osta sa main
Ne ne me deffendit a plain
D'aler partout es lieux honnestes,
Aux compaignies et aux festes,
3175 Avec mes cousins et cousines
Et mes voisins et mes voisines ;
Mais je me suy si bien gardée.
Dieu merci, qu'onques resgardée
Ne fu pour chose que feisse,
3 180 Et s'eusse bien, se ' je voulsisse.
Trouvé qui eust parlé a moy.
Mais je ne trouvé, par ma foy, 5ii b
Onques ancor jour de ma vie
Homme qui me feist villenie,
3i85 Ne me deist pis de mon nom ^.
Beau tresdoulz fils, bonne chançon
Ne fut onques ne n'yert chantée
a. Ni ne me dît un mot injurieux.
LE MIROIR DE MARIAGE IO7
De femme qui soit enfermée.
Or lay donques venir jouer
Ta femme, pour iuy esprouver, 3 190
Avecques moi et ses amis
Sanz paour, car on a ja ' mis
A mainte bonne prode famé
Sanz cause et sanz raison diffame;
Mais pour ce drois ne se remue : BigS
Ne te chaille, li temps se mue :
Toudis qui fait bien, le treuve il. »
Ainsi va chastiant son fil
La mère, pour avoir licence
Que sa fille par tout s'avance. 3 200
Tele la mère coni la fille.
Soit bonne, mauvaise ou subtille,
Car voulentiers tient, par saint Père
Le chemin fille de sa mère.
Si comme le poète dit 32o5
Qui ceste chose nous escript.
XXXV. — Comment la mère moustre au mari de sa
FILLE QUE PAR CROPIR A l'oSTEL NE PUET SÇAVOIR BIEN
NE HONEUR, SE ELLE NE FREQUENTE SES VOISINES.
Ancor lui moustre autre raison * :
« Se ta femme crout ^ en maison
Et garde le feu et les cendres.
Elle en vault pis, tes noms est^piendres ; 32 10
D'oneur ne sçara tant ne quant,
S'iert comme une chievre vacant *
5i I c Qui ne scet que brouter et paistre,
* Vers 3207-3330 publiés par Tarbé, Mir., p. 60-64.
I. ja manque.
a. Croupit, —b. Errante.
I08 LE MIROIR DE MARIAGE
Ou comme un chat qui est en l'aistre ^,
321 5 Qui brulle son poil et qui l'art;
Tu aras un varlet coquart *
Ou une nice chamberiere,
Qui procureront par derrière
A ta femme aucun mauvais cas;
3 220 Ou, s'il te venoit advocas,
Conseilliers ou gens de raison
Mangier o toy en ta maison,
Dames, chevaliers, escuiers,
Bourgoisou gens d'autres mestiers,
3225 Ta femme seroit comme beste.
Et n'oseroit lever la teste
Ne ne les sçaroit conjouir ^,
Festoier ne eulx resjouir,
Recueillir ne faire grant chiere,
323o Qu'aprins n'aroit pas la manière.
Si se moqueroient de soy
Par derrier et aussi de toy;
S'en seroies li plus dolens.
Les cuers ne sont pas si volens ^
3235 Des femmes comme pluseurs dient;
Mestier est qu'elles estudient
Mainte foiz a garder le leur.
Scez tu ou l'en aprant honeur?
Entre les bons, entre les bonnes.
3240 Pour ce vueil que congié lui donne
D'aler, quant temps le requerra,
Aux festes, ou elle verra
Les hdneurs et les courtoisies,
Et celles qui seront proisies ^
3245 De sens, de manière et d'amis,
De beau maintien, de beaus habis, 5i i d
a. L'âtre. — b. Sot. — c. Bien accueillir. — d. Empressés.
e. Estimées.
LE MIROIR DE iMARIAGE
109
Pour faire ainsi qu'elles feront ;
Et quant les dames revendront,
Aussi s'en départe et reviengne :
Leurs sens, leurs bonnes meurs retiengne, 325o
Et ainsi pourra moult aprandre.
Tu ne la dois jamais reprandre,
S'elle va aux nopces et corps '',
Car on y fait de beaus recors ^,
Et oit on mainte bonne chose. 3255
En retournant cucult ^ une rose
Sur son parent, en un vergier :
Gourcer ne t'en doiz de legier,
Car roses, lis, fleurs et chapeaux
Sont toudis sur femmes plus beaux 3260
Et leur duit mieulx porter qu'aux hommes;
Et se moy et ses parens sommes
A une grant feste au moustier.
Elle me doit la compaignier
Pour veoir qui fera la grande ^ 3265
Et qui doit aler a l'offrande,
Devant ou moien ou derrain,
Comment on se prant par la main,
Et comment d'un autre costel 3270
On se flechist devant l'autel,
En baisant l'estole du prestre,
Auquel bout son siège doit estre,
Comment on s'en doit retourner,
Sa teste faire et atourner,
Soy excuser d'offrir devant : 3275
« Passez. — Non feray. — Or avant!
Certes si ferez, ma cousine.
— Non feray. — Huchez no voisine,
5i2 a Qu'elle doit mieux devant offrir.
a. Funérailles. — b. Récits. — c. Cueille, —d. La femme d'im-
portance.
MO LE MIROIR DE MARIAGE
3280 — Vous ne le devriez souffrir »,
Dist la voisine ; « n'appartient
A moy : offrez, qu'a vous ne tient
Que li prestres ne se délivre «.
Certes, l'en me tendroit pour yvre
3285 Et aussi bien sote seroye,
S'en nul lieu devant vous offroye. »
La se tiennent lieue et demie :
« Offrez. — Certes nel feray mie. »
Et au derrain va la plus grande
3290 Devant les aultres a l'offrande,
Disans : « J'y vois pour délivrer. »
Et quant vient a la paix ^ livrer,
L'une la prant, l'autre la saiche ;
Mais je vueil bien que chascun saiche
3295 Qu'om ne la doit pas si tost prandre
Que l'en ne s'en face reprandre.
Respondre doit la juene famé :
« Prenez, je ne prandray pas, dame.
— Si ferez, prenez, douce amie.
33oo — Certes, je ne le prandray mie;
L'en me tendroit pour une sote.
— Baillez ^, damoiselle Marote.
— Non feray, Jhesucrist m'en gart !
Portez a ma dame Ermagart.
33o5 — Dame, prenez, saincte Marie,
Portez la paix a la baillie ^.
— Non, mais a la gouverneresse. »
Lors prant et despiece la presse,
Et les autres prannent après.
33 10 La fait on grans poses et très ^,
Et certes honnie seroit 5i2 b
Celle qui celle paix prandroit
a. Ne finisse. — b. Patène. — c. Prenez. — d. Femme du bailli.
— e. Arrêts.
LE MIROIR DE MARIAGE I I I
Au premier coup sanz refuser,
Et en verriez femme ruser ^,
Et l'estrangler trestoute vive : 33 1 5
« Resgardez la meschant chetive,
Qui n'a pas vaillant une drame *,
Et a prins devant celle dame
La paix et celle damoiselle :
Il n'appartenoit point a elle. 33 20
Il pert bien ou elle a esté :
Elle a encore po cousté
Pour sçavoir honeur, bien le monstre. »
L'autre dit : « Ce n'est c'une monstre
Et ainsis que bûche vestue; 3325
Or ne fait rien, et si se tue,
Fors soy par tout faire escharnir ^ ;
De rien ne s'i sçaroit garnir,
Certes elle ot foie nourrice.
Assez y pert que trop est nice. » 333o
XXXVI. — Comment après la manière d'offrir et après
LA PAIX PRANDRE, IL FAUT FAIRE LES HONEURS AU PARTIR
DU MOUSTIER.
« Apprandre leur fault ce mestier *,
Et quant on ist hors du moustier.
On doit laissier yssir devant
Celles qui ont esté avant
Es honeurs et es grans estas : 3335
« Passez. — Je ne passeray pas.
— Vous passerez, que c'est raison.
— Mais passez, ma dame Alipson.
— Non feray, vous estes ainsnée.
5i2 c — Yssiez hors, dame Babelée. 3340
• Vers 3331-3488 publiés par Tarbé, Mir., p. 64-6g.
a. S'éloigner d'elle. — b. Drachme. -— c. Railler.
112 LE MIROIR DE MARIAGE
— Moy ? Non feray, Dieu m'en deffende !
— Il fault donc qu'om le me commende.
— Passez, passez hardiement.
— C'est donques par commendement.
3345 — Certes non est, mais courtoisie.
— Je ne suy pas si envoisie ^
De passer, ne seroit pas bel.
— Passez, damoiselle Ysabel,
Et faictes passer vostre fille.
335o — Que dictes vous? Dame Sebille,
Qui est nostre plus ancienne,
Est devant saincte Julienne,
Qui toutes nous doit esmouvoir ^.
— En vérité, vous dictes voir ;
3355 Pas ne l'avoie apperceue
Au moustier, quise ne sceue,
Il n'a tenu qu'a oubliance.
Dame est d'oneur, de conscience ;
Il la fault aler appeller.
336o — Alez y. — G'y vueil donc aler.
Or sus ! dame, l'en vous attent
Pour yssir : de femmes a tant
A l'uis, mais nulle n'en ystra
Jusqu'à tant qu'elle vous verra. »
3365 A son baston vient qu'elle porte
Près de Fuis, ore endroit la porte,
Et dit : « Yssiez, je vous en prie ;
C'est mal fait, par saincte Marie,
D'attendre un tel dolereux corps,
3370 Et je vous suppli, yssiez hors!
— Non ferons. » Lors va hors de l'uis ;
Les aultres yssent, et si truis
Qu'a cel yssir a tel meslée
Qu'on aroit une lieue alée 5i2 d
a. Désireuse ardemment. — b. Mettre en branle.
LE MIROIR DE MARIAGE ll3
Avant qu'om soit hors de cel estre. SSjS
Or recouvient laissier a destre ^
Le chemin et aler le hault *
Aux plus grans ; et celle qui fault
Ou qui de soy prant le desseure,
De toutes sera couru seure, 338o
En lui disant : « Prenez le bas. »
Se ce vient a passer un pas,
La fault faire pause et estai ^ :
« Passez, dames. — Vous dictes mal,
Certes jamais ne passeroye, 3385
Devant vous : pour quoy le feroye ?
— Pour ce qu'il vous appartient bien.
Or passez. — Je n'en ferai rien.
— Si ferez, car je vous en prie.
— Passez, damoiselle Marie. 3390
— Mais vous, passez, dame Mahaut.
— Je passeray, faire le fault.
Puis que vous l'avez ordonné :
J'amasse mieulx avoir donné
Dix soulz que tel folie faire. 3395
Pour Dieu, ne vous vueille desplaire :
Je le faiz pour vous obéir. »
La puet on de beaus mos ouir.
Se l'en passe près de l'ostel
D'aucune, elle doit sur costel ^ 3400
Prier toute la compaignie
D'aler boire et qu'a chiere lie
Les vouldra trestoutes veoir
Et festoier a son pouoir
Mieulx que pourra en sa maison, 34o5
Et qu'elle scet bien, c'est raison,
Que bonne chiere leur fera
Si3 a Ses maris et grant joie ara,
a. Laisser la droite du chemin. — b. Le haut de la chaussée. ~-
C. Arrêt. — d. Sur le pas de la porte.
T. IX 8
114 LE MIROIR DE MARIAGE
Car tresgrant honneur lui feront.
3410 Et les dames s'excuseront,
Et diront qu'il ' ne se puet faire
A présent, car trop ont a faire,
Mais une aultre foiz y vendront.
Lors, quant elles se partiront,
341 5 Fay semblant d'elles convoier :
Celles le vourront devoier «,
Tu diras : « Certes si feray,
A tout le moins vous convoiray ^
Jusques au chief de ceste rue.
3420 — Et pourquoy estes vous venue
Si avant? Or sus, retournez!
Par Dieu, plus avant ne vendrez.
— Si feray. — Non ferés, par Dieu.
Lors s'en va chascune en son ^ lieu,
3425 Et fait ce que Dieu lui enseingne.
Filz, encor fault ma fille apreingne
Le marchié ou trestout se vent,
Et qu'elle y aille bien souvent
Au pain et en la boucherie,
3430 Es halles, en la mercerie.
L'aler lui doiz bien commander :
Elle aprandra a marchander,
Des denrrées verra le pris,
Et quant elle ara bien apris
3435 Des ventes l'us et la manniere,
Son valet ou sa chamberiere
Y pourra envoler après
Et au retour les tenir près *,
Et enquérir de leur couvine :
3440 Neis ^ jusqu'à une poitevine ^
I. quilz. — 2. conuoieray. — 3. son manque.
a. Détourner du chemin. — b. Les avoir en main. — c. Môme.
— d. Petite monnaie du Poitou.
LE MIROIR DE MARIAGE I I 5
Pourra sçavoir s'ilz lui forcomptent ^.
Ainsis femmes leurs servens domptent,
Quant Testât scevent du marchié,
Et leur moustrent bien leur pechié
Ou leur faulte, quant elle y est, 3445
Et tout sont les servens plus prest
De loyaument faire besongne
Sanz poiteviner escalongne *,
Et sanz penser ne hault ne bas
Ainsi comme on bat le cabas ^ 345o
A ceuls qui ne scevent le pris
Du marchié, tant qu'ilz ont apris :
S'une poulaille ou un chapon
Ou une espaule du mouton
Coustent .1111. sous et demy, 3455
Les .VII. deniers seront pour my,
Qui suy servens, pour moy esbatre.
Ainsis seult on le cabas batre,
Bat on et a l'en souvent fait
A ceuls qui ne scevent ce fait. 3460
Au bout de l'an y a grant somme
D'argent au regart d'un saige homme
Et l'en fait denier a denier
Grant moncel d'or et grant grenier,
Et par denier a denier traire 3465
Du trésor le fait on detraire
Et anéantir en po d'eure :
Qui trop despent, il se deveure ^.
Ta despense ne soit tenue
Si grande com ta revenue, 3470
Pour doute d'aucun accident.
Car lors seroies indigent.
Se ta despense estoit pareille
a. Font de mauvais comptes. — h. Compter une échalote une
Poitevine — c. Fait danser l'anse du panier. — d. Il se ruine.
Il6 LE MIROIR DE MARIAGE
A revenue : si conseille
3475 Que tousjours soies diligens
D'enquérir Testât de tes gens 5i3 c
Et souvent veoir tes besongnes,
Et oultrageus despens ressongnes ^.
Despan tousjours moins de ta rente :
3480 Trente, vint flourins ou soixante
Puisses avoir pour toy aidier
En grief cas, s'il t'estoit mestier,
Sanz l'emprunter sur l'autre année :
Ta terre en seroit mal menée,
3485 Et puet estre vendue en fin.
Par telz poins va terre a déclin,
Et par non son estât veoir
A l'en veu maint homme cheoir.
De tous poins, beau doulz filz, retien :
3490 Laisse le mal et fay le bien.
Mieulx vault restraindre son estât
Un petit que cheoir tout plat
En povreté, pour le tenir
Trop grant ; vueille t'en souvenir;
3495 Et se tu prans a ces poins garde.
Combien que je soie coquarde *,
Je sçay bien que mieulx t'en sera.
S'enfans n'as, on te tencera ;
Et pour en avoir a la fie ^,
35oo Fault que ta femme se confie
En quelque saint, en quelque sainte,
Afin qu'elle puist estre ensainte;
En divers lieux la fault vouer
Pour les sains requerre et rouver ^
35o5 Et y aler souvente foys :
Pour ce refuser ne lui doys,
a. Redoute les dépenses exagérées. — b. Niaise. — c. A la fin.
— d. Implorer.
LE MIROIR DE MARIAGE I I 7
Pour croistre renom de Tymaige,
5i3 d Que ne voist en pelerinaige
Toutes les foiz qu'il lui plaira ;
Car compaignie se fera 35 10
Tousjours de bonne compaignie,
Et si ara de ta mesgnie
Tousjours o luy, raison le donne :
Si ne trouvera el ' personne
Qui lui die nul mal ne face. » 35 1 5
XXXVII. — Comment le mari aveuglé par les paroles
DE la MERE LAISSE ALER SA FEMME AU MARCHÉ ET PAR
TOUT VILOTER ^.
Ainsis fine lors sa préface *,
Et fait son fil entendre et croire
Que tout lui a dit chose voire
Pour son bien, aussi pour sa fille.
Lors a congié d'aler en ville, 3520
Au marchié, au corps et * aux nopces,
Aux poys, aux fèves et aux cosses,
Au moustier, aux festes, aux champs;
Or est aveuglés ly meschans * :
Or va sa femme ou elle veult; 3525
Or se cointoye ^ et or se deult;
Or dit qu'elle vient du marchié :
Or dit qu'elle a ' par tout cerchié
Pour avoir fusiaulx et quenouille;
Or dit que trop souvent se mouille 353o
Pour le proufit de sa maison ;
Or dit qu'elle a lin de saison
Pour fiUer et chanvre moult fine ;
* Vers 35 J 6-3643 publiés par Tarbé, Mir., p. 69-73.
1. il. — 2. et manque. — 3. quella.
a. Mener la vie galante. — b. Le malheureux. — c. Se pare.
I 1 8 LE MIROIR DE MARIAGE
Or a potaige pour cuisine ;
3535 Or a fille ^, or a serans *, ^_
Desvodoirs et petiz et grans ;
Or a toile ; or a bon cendal ^ ;
Or patenostres de coral; 5 14 a
Or a aguilles d'Antioche;
3540 Or a houel ^; or a pioche;
Or a fer a charrue ferrer ;
Or a poinson pour enterrer !
Les cholz, la bette et la porée ^;
Or a des espingles denrrée ;
3 545 Or a cuevrechiefs / crespes s bons ;
Or a bourses et biaux boutons,
Qui ne sont mie de grant pris;
Or a bonne panne de gris,
De menu vair et de cuissettes*;
355o Or a cousteaulx, or a forcettes;
Or a chaperons bons et beaux ;
Or a chances et blans trumeaulx ^ ;
Or a solers a la poulaine
Et bons chauçons, tissus de laine,
3555 Faiz a Taguille ; or a mentel ;
Or a grant pourfil J bon et bel ;
Or a robe et corset ^ de soye ;
Or moustre son corps par la voye;
Or ayme Martin, or Gautier ;
356o Or tient en sa main son psaultier;
Or s'en va souvent a Teglise;
Or s'est tost a la feste mise ;
Or va aux nopces, or au corps,
Or aux estuves, puis ' dehors ;
3565 Or s'en va a la relevée ^
I. et puis.
a. Fil.— ^. Peignesà chanvre.— c. Taffetas.— rf. Hoyau. —e. Les
poireaux. — /. Voiles, —g'. Passés au fer. — /i. Cuisses d'agneaux.
-- z. Bas. —y. Garniture. — k. Corsage. — /. Aux relevailles.
LE MIROIR DE MARIAGE 1 I9
D'une gisant ^ nouvel levée;
Or va aux souppes, ore aux baings,
Ore aux pastés; or oit les sains ^
Sonner en aucune chapelle ;
Or va a aucun qui l'appelle ; 3570
Or se joue la et déduit :
514 b Ainsi se fait, ainsi se duit.
Que lui fault il ? Que lui fault il ?
Certes la queue d'un goupil ^
Afin que dedens son corps n'entre 3575
Chose qui mal lui face ou ventre.
Elle demeure tempre <^ et tart ;
Elle marchande, elle a sa part
De tout ce qu'om vent et achate ;
Elle est plus glote ^ que la chate, 3 5 80
Qui boute par tout son musei.
Il n'y a bossu ne mesel/,
Se barguignoit s sa marchandise,
Qui n'en eust quelque friandise :
Elle trace ^ comme uns lymiers; 3585
Plus grant marchié ' a ly premiers
Et cilz qui legierement offre,
Que cilz qui tient fermé son cofre.
Du marchié fait la bourse ouvrir
Et les denrées descouvrir : 3590
Il fault tressoirs et annelès ;
Il fault frontiaulx et jouelès J ;
Il fault rubis, saphirs, jaconces *,
Et tu aras douces responces,
Esmeraudes, perles, topaces ; 3595
Et si fault que tu lui enlaces
Ton nom et le sien bien brodé
a. D'une accouchée. — b. Cloches. ~ c. Renard. — d. Tôt. —
e. Gourmande. — /. Lépreux. ~ g. Marchandait. — h. Se met en
quête. — i. Meilleur marché, —j. Joyaux. — k. Hyacinthes.
120 LE MIROIR DE MARIAGE
En un chapelet bien ouvré,
Si que nul ne s'en apperçoive.
36oo II fault que son mari déçoive
Au revenir, qui longuement
L'a attendue; et Dieux! comment
Il se cource de la demeure!
Et elle se commence en l'eure
36o5 A plourer et a esmouvoir :
« Lasse! j'en doy bien tant avoir, 5 14 c
Qui ne finay huy a journée
D'aler! De maleure fuy née!
J'ay achaté ce qu'il me fault
36x0 Et dont j'avoye grant default;
Je ne bu huy ne ne mangay,
Et si m'ose vanter que j'ay
De lin, de chanvre et de semence,
Et de filé dont on me tance,
36 1 5 D'aguilles, cannoulle ^ et fuseaux,
De desvoudoirs, de bureteaux *
Plus pour .XX. soulz de parisis,
Que n'aroit femme de Paris
Ne d'ailleurs pour .xl. solz.
3620 Je croy que vous devenez fols
Qui ainsis m'alez riotant <^ :
Or en alez quérir autant !
Et je croy que vous y faurrez
Pour le pris : vous estes fourrez
3625 Et vestus comme un droiz prelas !
Il ne me faulroit pas un las
Ne céans un morsiau de pain
Que je n'achate soir et main !
Mesler ne vous voulez de rien.
363o Mais puis|que femme fera bien,
Son mari la tourmentera
«. Quenouille. — b. Cribles. — c. Querellant.
LE MIROIR DE MARIAGE lil
Ne jamès bien ne lui fera ;
Bien Papperçoy a vostre chiere.
Demandez a vo chamberiere
Se j'ay en mauvais lieu esté : 3635
J'ay tout ce mesnaige ^ acheté
A grant paine : je m'en repent. »
Puis le desvelope et l'espent
Par l'ostel devant son mary,
5 14 d Qui est a la moite guari, 3640
Quant il oit ainsy sa deffense,
Et bien en son cuer se pourpense
Que mal fait quant ainsi la blâme.
XXXVIII. — Comment la femme revenue de viloter
TANCE ET BRAIT, ET PUIS, POUR MIEULX DECEVOIR SON
MARY, s'en va COUCHIER.
Lors ' pour elle jetter de blâme.
Fuit en sa chambre d'un escueil * 3645
Et se couche la larme a l'ueil,
Pour plus son mary assoter <^.
Et adonc la va convoier
Sa chamberiere, et s'en retourne :
Dolente est et fait chiere mourne ; 365o
Et ly maris la tient de plait ^,
Demendans que sa femme fait.
Et la chamberiere engigneuse «
Respond : « Ma dame est maleureuse,
Quant onques tel homme espousa. 3655
Grant dommaige est qu"'elle vous a :
Elle fait le mieulx qu'elle puet,
I. Las.
a. Objets de ménage. •— b. D'un élan. — c. Tromper. — d. En-
gage la conversation. — e. Trompeuse.
l^2 LE MIROIR DE MARIAGE
De cheminer le cuer lui duelt,
Tousjours fait elle sa besongne ;
366o Et vous estes celluy qui grongne
Au revenir, tance et menace !
Qui vous mettroit en une nasse
Les piez liez soubz une roe
En Teaue ou le poisson se noe ^,
3665 Vous l'avez assez desservi.
Onques plus mal homme ne vi
Que vous devenez a ma dame,
Qui est si bonne preude famé !
Savez bien qu'il en advenrra ?
3670 Je sçay bien qu'elle se mourra
De dueil, par vostre maie vie. 5j5 a
Il couvient que je le vous die.
Pour refraindre vostre manière.
— Certes, tu diz voir, chamberiere;
3675 Comment la pourray je appaisier ?
— Je ne sçay : alez la baisier
Et reconforter sur son lit ;
Soiez avec elle ou délit :
Criez mercy de la besongne,
368o Priez lui qu'elle vous pardongne
Et ne vous adviengne jamais :
Soiez toudis en bonne pais,
Promettez lui joye et amour.
— Voluntiers, mais en grant cremour *
3685 Suy qu'elle ne m'y laisse aler.
— Si fera : a lui vois parler.
— Or va donc, et je t'attendray.
— G'y vois, et après revendray. »
Or vient au lit de sa maistresse :
3690 « Comment va ? — En si grant destresse ^
I. destroisse.
a. Nage. -— b. Crainte.
LE MIROIR DE MARIAGE 123
L'ay mis qu'il venrra tantost cy
Pour vous crier de tout mercy.
Faictes bien la cate catie ^,
Et que vous estes deshaitie *;
Et souspirez parfondement : 3695
Nous ferons le villain dolent
Tant qu'il souffera no voloir
Et le ferons souvent doloir.
Je lui vois dire qu'il s'en viengne.
Or sus! maux meschief vous aviengne! 3700
Ma dame tremble membre a membre :
Alez, boutez vous en la chambre,
Et ne vous chaille qu'elle die,
Considéré sa maladie. »
5i5 b Lors se boute enz. Elle souspire ; 3705
« Et que me voulez vous, beau sire?
Me voulez vous céans tuer?
Sur ^ ma mère m'en vueil aler ;
On ne scet pas comment il m'est :
Elle venrroit ja sanz arrest 3710
Parler a vous atout les dens ^.
Pour Dieu, boutez vous la dedens!
Mal fumes assemblez ensemble :
Quant je vous voy, le cuer me tremble :
En l'oneur Dieu, fuiez de cy. 37 1 5
— Ha! ma tresdouce suer, mercy :
Jamais n'arez de moy reprouche. »
Par le menton et par la bouche
La prant, estraint, acole et baise.
Mais ce n'est pas bien a son aise, 3720
Car elle se plaint et guermente.
Lors li promet, jure et crehante
Que, s'elle lui veult pardonner,
a. Chatte blottie. — 6. Malheureuse. — c. Chez. — d. En mon-
trant les dents.
124 LE MIROIR DE MARIAGE
Du tout la laira ordonner
3725 A son désir, a son vouloir;
N'il ne désire fors c'un hoir
Avoir, et pour ce se tourmente
Que fille ou fil ne lui enfante :
« Pour ce », dist elle, « ay je l'usaige
3730 De vouer maint pelerinaige.
Afin que Dieux m'en donnast un ;
Mais s'il estoit aussys enfrun ^
Comme vous, j'aroie plus chier
Que je le veisse escorchier;
3735 Si je ne vous aime, et vous moy,
Ja n'avérons enfans, par foy.
XXXIX. — Comment le povre dolereus envelopé de
PAROLES PROMET A SA FEMME QU'iL LUI LAISSERA FAIRE A
son gré ET LUI CRIE MERCY.
— Certes, de grant amour vous aim ! » 5i5 c
Lors la prant li homs prins a l'ain *,
Li cornebaux ^, li coquehus ^
3740 Et a force monte dessus,
El a grant paine a celle place,
Afin que bonne paix se face,
Gist a elle li bons eurez,
Li cornuz empeliçonnez ^
3745 Dont li déduis ne plaist c'un po. "^■
Lors commence a crier haro,
Et dit pour ce qu'elle se doubte/
D'un autre qui souvent la boute :
« Ha ! sire, Dieux bon gré en ait!
3750 Hui m'avez vous un enfant fait;
Certes, je croy que suys ensainte.
a. Avare. — ^. A l'hameçon. — c. Cornard. — d. Cocu. —
e. Aveuglé, ayant un pelisson sur la tête. — /. Se défie.
LE MIROIR DE MARIAGE 125
Louez soit le saint et la saincte
Ou j'ay tant esté pèlerine,
Amen! et saincte Katerine!
— S'enfant avez, que requerray? » 3755
Dist li chetis ; « quant vous verray
Ençainte aler par my la voye,
Tous li cuers me rira de joye ! »
Or doit bien rire et festoier,
Car elle estoit grosse dès hier : 3760
La beste ara et le poulain ;
Ainsi doit on servir vilain.
Or se lieve ly maleureux,
Quant ilz ont joué entr'eulx deux.
Ainsis le tient, ainsis l'essaye, « 3765
Ainsi les yeulx d'une flossaye '^
Li cuevre par son piteux plour ;
Ainsis li monstre sa folour.
5i5 d On l'a fait souper a grant paine;
En brief temps a la pance plaine. 3770
Or est grosse, nel ' puet celer :
A cellui le va révéler.
Qui est drois pères de l'enfant.
Or vient son mari et deffent
Que l'en ne face nulle noise 3775
A sa femme, comment qu'il voise,
Et qu'om seuffre sa voulenté
Jusques ara elle enfenté,
Car son courroux seroit péril
De perdre faire fille ou fil. 3780
Descoulourée est, tainte et pale *,
Et devient ennuieuse et maie :
Une fois veult piez de mouton;
* Vers 3781-3856 publiés par Tarbé, Mir., p. 73-76.
1. ne le.
a. Couverture de laine.
126 LE MIROIR DE MARIAGE
Or veult manger cendre ou charbon ;
3785 Or veult frommaige, or veult letue;
Or veult que son mari li tue
Un pourcel, pour manger la rate ;
Or veult de l'oison une pâte ;
Or veult vinaigre, or veult du lait :
3790 Or couvient autre fois qu'elle ait
De la porée de chardons;
Or la fault aler aux pardons ;
Or la fault retourner a ville ;
Or li fault dire l'euvangille
3795 Saint Jehan ', au couchier sur le tart ;
Or lui fault d'un pasté de lart ;
Or lui fault avoir d'une pomme ;
Or ne veult vir femme ne homme;
Or veult aler en compaignie ;
38oo Or chante, or rit, or s'esbanie ^;
Or veult plourer, or faire dueil ;
Du fenoil veult et du serfueil, 5 16 a
Du cresson veult et des prunelles,
Des civos *, boutons <^ et cenelles,
38o5 Des eufs en paste et des eufs fris,
Des * mésanges, des cochevis ^,
Des arondes et des linettes,
Chardonneriaux et alouettes.
Tarins, pinçons et estourneaulx ;
38 10 Or veult des pastés de chevreaulx,
De cerf, de biche et de cengler ;
Or veult tout le monde aveugler ;
Or veult lièvres, or ^ veult connins ^ ;
Or lui refault de pluseurs vins ;
38 1 5 Vin de saint Jehan et vin d'Espaigne,
:l
I. Saint je. — 2. De. — 3. ou. \
a. S'amuse. — b. Petits oignons. — c. Bourgeons. — d. Alouettes
crêtées. — e. Lapins.
LE MIROIR DE MARIAGE 12^7
Vin de Ryn et vin d'Alemaigne,
Vin d'Aucerre et vin de Bourgongne,
Vin de Beaune et vin ' de Gascongne,
Vin de Chabloix, vins de Givry,
Vins de Vertus, vins d'Irancy, 3820
Vins d'Orliens et de saint Poursain,
{Avoir tel femme n'est pas sain),
Vin d'Ay, vin de La Rochelle,
Garnache ^ fault et ganachelle *,
Vin grec et du vin muscade, 3825
Marvoisie elle a demandé ;
Vergus veult avoir, vins * gouès <^,
Et si veult de divers brouès ;
Pain d'orge veult et pain de soille <',
Pain de froment ; et si veult oille 383o
De chenevis, d'olie et de nois ;
Or veult des fèves et des pois ;
Or veult ris, or veult avenas «,
5i6 b Boirre au voirre, puis aux henas,
Aux escuelles, au ^ platel ; 3835
Or veult de l'eaue d'un putel/.
Ou de l'eaue de la fontaine.
Du puis, de Marne, eaue de Saine,
De Loire, de Dordonne et d'Oyse
Et d'Esne, et convient qu'on y voise ; 3840
Or la boit au hanap d'argent,
Et aux tasses, entre la gent,
A part, a la pinte et au pot.
Qui femme prant, plus est que sot.
Il est a moitié hors du sens ; 3845
Trouvé n'a pas les innocens.
Mais une langour tressoutive s,
1. vin manque. — 2. vin. — 3. a un.
a. Vin de grenache. — b. Diminutif de garnache. — c. De raisin
médiocre. — d. Seigle. — e. Farine d'avoine. — /. D'une mare.
— g. Dangereuse.
128 LE MIROIR DE MARIAGE
Dont il ne puet tant com l'un vive
Estre jusqu'à la mort guaris,
385o Car il n'est nul plus grans péris
Au monde que de femme prandre,
Neis ^ pas d'aler noier ou pandre.
Des dormirs ', des divers mangiers
Me tais et des menus dangiers
3855 De femme grosse et de son istre *,
Car trop seroit long ce chapitre.
XL. — Du DANGIER EN QUOY s'eST MIS LY POVRES MARIS
QUI DEFFENT A SA FEMME TANT VILLOTER.
Et aussi de l'enfantement
Me tais et du gouvernement
De l'enfant depuis qu'il est nez,
386o Des souppes, des baings, des pastez,
Du baptesme, et la relevée,
Comment celle femme est grevée,
Des robes neuves qu'il lui fault
Au relever, et se ' deffault
3865 A en son mari tout ce temps, 5i6 c
Tousjours ara noise et contemps;
Et si bien lui en souvenra
Que jamais ne l'oubliera,
Mais lui reprouchera toudis
3870 Le default, et encor vous dis
Que se son mari la laidange ^,
Pour ce qu'il se doubte qu'au change
Ne voit trop souvent ou dehors,
Et pour ce qu'il oit les rappors
3875 Qui ne lui sont pas agréable
I. dormis. — 2. si.
a. Même. — b. De sa façon d'être. — c. Insulte.
LE MIROIR DE MARIAGE I 29
De sa femme, mais reprouchable,
Et que trop souvent va en ville,
Elle respont : « Li cent et mille
Dyables d'enfer y aient part !
N'oseray je aler tempre et tart 388o
Sur ma mère et sur mon cousin?
J'ay esté sur nostre voisin
Dès huy main, qu'il m'envoya querre.
Je sçay mainte femme qui erre
Et demeure un jour tout entier, 3885
Qui ne lui seroit pas mestier
Que son mari la riotast
Pour néant, et qu'elle doubtast
D'aler pour ses besongnes faire.
Vous ne me voiez riens meffaire : 3890
Dieux mercy! je suis prode famé
Du corps. Ou est qui me diffame?
Faictes le devant moy venir :
Se ' je le puis aux poings tenir,
Et il m'amet^ foleur n'oultraige, 3895
Je lui romperay le visaige,
Et telement me deffendray
j6 d Qu'il ara tort, et droit aray.
Mais certes contreuve ^ avez faicte
De moy pluseurs foiz : je suy nette, 3900
On ne me puet riens reprouchier ;
Ne ' suy pas alée couchier
Hors de mon hostel,quoy qu'om die ;
Pas n'ay mené mauvese vie
Com vous, qui si me malmenez, 3905
Pour les putains que vous tenez.
Qui ceste riote me font.
A po que li cuers ne me font ;
1. Si. — 2. Je ne.
tf. M'impute. — b. Mensonge.
T. IX Q
l3o LE MIROIR DE MARIAGE
Mais par tous sains qu'om puet jurer,
3910 De vous me feray dessevrer ^^
N'avec vous ne seray jamais :
Meschant * suy, quant je ne vous lais,
Qui ainsis me tenez pour foie.
Taisez vous! car, se ' je parole,
391 5 Je vous feray ennuy et honte,
Et puis qu'il fault que je vous compte
Vos faiz, riens n'y espargneray ;
Avec vous jamais bien n'aray,
Ainsois me faictes laide chiere.
3920 Vous avez nostre chamberiere
Requis d'amour .11. foiz ou trois ;
Vous estes alez pluseurs fois
Veoir Helot et Eudeline,
Ysabel, Margot, Kateline
3925 Et couché aux femmes communes ^ .
De la me viennent les rancunes ^,
Car lerres le larron mescroit ^,
Ne ly mauves le bon ne croit,
Ains cuide que chascuns soit lerres :
3930 On ne verroit en nulles terres 5ij
Plus mescreant de vous sanz failles ;
Tousjours avons plaiz et batailles.
J'ay long temps souffert vo pechié :
Comment m'avez vous reprouchié
3935 Que j'estoie trop villotiere/?
Meilleur vous suy et plus entière s
Que vous ne m'estes, par ma foy !
Lasse ! vous doubtez vous de moy ?
Je ne suy pas du lieu venue
i
a. Séparer judiciairement. — b. Je n'ai pas de chance. — c.
Femmes publiques. — d. Contre moi les mauvais soupçons. —
e. N'a pas confiance en. — /. Débauchée. -- g. Fidèle.
i
LE MIROIR DE MARIAGE 1 :5 I
Que pour foie soye tenue ; 3940
En mon linaige n'a putain :
Prenez les vostres par la main
Et celles de vostre linaige. »
Et lors fait semblant qu'elle enrraige,
Et crie si horriblement, 3946
Et ploure si parfondement
Qu'il samble qu'elle soit dervée <^ :
« Hé lasse ' ! » fait elle, « il me vée
Neis que je voise au moustier !
Si n'ay je Robin ou Gautier 3960
Ne homme, dont je soie acointe! »
Ainsis ly ment, ainsis l'apointe *,
Ainsis le déçoit et confont,
Ainsis pluseurs femmes le font.
XLI. — Exemple contre ceuls qui se fient
EN AMOUR de FEMME.
Uns prodoms et sa femme estoient *, 395 5
Qui par semblant moult s'entr'amoient ;
Et quant li prodoms deffina,
Sa femme tel dueil en mena
Que nulz ne la puet conforter
5ij b N'onques ne se voult déporter 3960
De faire grant dueil et grant plaint.
Dessus la tombe au mort se plaint
Sanz repos nul et sanz séjour,
Vers 3g55--4o 26 publiés par Crapelet, p. 23o-232. Cette rédaction de
la Matrone d'Éphèse a été empruntée telle quelle par Deschamps à un Y\o-
pet du XIV" siècle ; elle a été déjà publiée par Robert (Fables inédites, t. II,
p. 431-433) d'après le 7ns.fr. /5g5 de la Bibliothèque nationale.
I. las.
a. Folle. — b. Dispose.
l32 LE MIROIR DE MARIAGE
Et ne s'en part ne nuit ne jour ;
3965 Pour prière ne pour menace
Ne se veult partir de la place,
Et dit qu'elle ne se mouvra
Jamais d'illec, mais y mourra.
Adonc fut uns lerres pandus,
3970 Et, que il ne fust despandus,
Fut la garde baillée et mise
Sur un chevalier, en tel guise
Que, se il le larron perdoit,
Il seroit pandus la endroit.
3975 Cilz au larron garder veilla ;
Tant se pena et traveilla
Qu'il ot soif, mais aler ne sçot
Fors la ou les complaintes ot
De celle qui crie et brait la.
3980 Pour le feu celle part ala,
Boire quiert. A boire a eu :
Moult lui plaist ce qu'il a veu ;
Au départ lui dist : « Doulce amie,
Si grant plours ne vous affiert mie ;
3985 Laissiez vostre plourer ester :
Vous n'y pouez riens conquester. «
Au pandu rêva que il garde.
Quant il le voit et le resgarde,
Lors le laisse, si s'en revient
3990 A celle dont au cuer lui tient.
De belles paroles la pest
Tant que luy et s'amour lui plest ;
Et puis au larron s'en retourne.
Quant il le voit, pas ne séjourne, 5/
3995 Ains retourne, et acole et baise
Celle qui semble qui lui plaise,
Gom cilz qui s'amour lui promet.
Mais quant il au retour se met
Pour cellui que garder devoit,
LE MIROIR DE MARIAGE l33
Sanz le larron les fourches voit 4000
Qui avoit esté despandus.
Pasmez cheit, tous estendus,
Si ne fut mie de merveille;
Puis vint arrier et se conseille
Du fait, et dist a celle femme 4oo5
Que le roy sur corps et sur ame
Lui avoit ce larron livré :
Si n'en puet estre délivré
Que li roys ne le face pandre,
S'il ne s'enfuit sanz plus attendre. 4010
Celle qui s'amour ot lié
En lui et ot l'autre oublié
Qu'elle a baron souloit avoir,
Lui a dit : « J'ay trouvé pour voir
Engin par quoy serés guaris. 401 5
Ne gist ci endroit mes maris ?
Nous le deffourrons et prendrons
En lieu de l'autre, et le pendrons. »
Cilz ' le deffouit et pandi ;
Onques autres n'y attendi ; 4020
Et cilz qui vit et resgarda
Qu'elle ainsi de mort le garda,
Si la print puis par mariage.
Or ne sçay je s'il fist que saige :
Autant pot il de soy attendre 4025
Com du premier qu'elle fist pandre.
XLII. — Comment aler aux festes et aux places com-
munes FUT INTRODUIT POUR TRAICTIER d'aMOURS, ET
5iy d Ovides, qui traicta d'amours *,
* Vers 402--4101 publiés par Tarbé, Mir., p. 77-7.9.
I. Celle.
l34 LE MIROIR DE MARIAGE
Dit que l'en treuve trop de tours
Pour acomplir sa volunté,
4o3o Et recite et a raconté
Que premièrement au théâtre
S'aioient les dames esbatre.
La commença Prophilias
De Romme, s'Ovide leu as,
4o35 Amer son compaingnon Athis
D'Athènes ; les ducs et ' marchis,
Les sénateurs, les damoisiaux,
Les gens communs, les jouvenciaux,
Les vierges, femmes et puccUes,
4040 Les dames et les damoiselles
Aloient en ce lieu commun,
Chascune pour veoir chascun,
Et en celle place commune
Advisoit chascun sa chascune.
4045 La estoit li commencemens
Des regars et des parlemens,
Des amours, de joliveté ^ ;
Car, se ja n'eussent la esté
Ou entreveuz, ja ne s'amassent.
4o5o Pour ce en telz lieux femmes s'amassent,
Et quierent voye d'y aler :
A la feste et au caroler
Puelent parler tout a leur aise
Ceuls qui aiment, par saint Nichaisc,
4055 Ou faire signes qui le valent
A celles qui dancent et baient.
Hz leur gettent de doulz resgars ;
De lieu a autre sont respars * 5 18 a
Tant qu'ilz viennent a leur pouoir
4060 Lez celles ou tout leur vouloir
I. et les.
a. Coquetterie. — b. Se répandent.
LE MIROIR DE MARIAGE l35
Est mis ; la leur voulenté dient
En dancent, font semblant qu'ilz rient,
Afin que nulz ne s'en perçoivent,
Et pour ce que mieulx la déçoivent,
Ly estraint les dois et la main 4o65
Et sur le piet lui monte a plain ;
Et la, soubz umbre de la feste.
Est bien souvent prinse la beste.
Le masle y prant le femenin,
La femelle le masculin, 4070
Et, saichiez, les femmes y vont
Pour ce que les hommes y sont.
Et les hommes pour vir les femmes,
Les damoiselles et les dames
Qui voluntiers les hommes voient 4075
Com les hommes qui les conjoient ;
Et s'ordonnent mieulx qu'elles puent
De leurs habis, et la se juent
Aussi les laides com les belles,
Et scevent bien parler entr'elles, 4080
Et aux hommes dire et moustrer
Que l'en ne les doit eschuer ^,
Pour ce qu'elz ont ' noire coulour,
Et qu'il ist bien bonne savour
De poivre plus que du blanc pois. 4085
Et par ce point entendre dois
Que les noires pour soy déduire,
Si comme elles veulent conduire,
Valent plus que blanches ne font.
D'autre part aucuns hommes sont 4090
Qui ^ pour honte ou honeur garder
5i8 b N'osent leur dame resgarder :
A la feste treuvent chansons
I. quellont. — 2. Quant.
a. Éviter.
l36 LE MIROIR DE MARIAGE
Qu'ilz chantent et par piteus sons
4095 Font bien ' a leurz damez entendre
Leur fait, et en ont le cuer tendre,
Et n'y puet en nul mal penser :
Soutivement "* le scet dicter,
Ne nulz ce doulz chant n'entendra
4100 . Fors la dame a qui il vendra,
Qui sent bien que tel note vault.
XLIII. — Gomment femmes procurent « aler aux par-
dons, NON pas pour devocion qu'elles aient, mais
POUR VEOIR et ESTRE VEUES.
Au temple et es moustiers les fault
Souvent aler pour les pardons.
Et la en sont pluseurs par dons,
4105 Par resgars, par mos, par promesses
Prinses aux moustiers et aux messes,
Com dame Helaine y fut ravie,
Dont je t'ay raconté la vie
Cy dessus en briefve substance.
41 10 Aises est qui ^ famé a qui dance
Et qui ainsi se va esbatre
Aux festes, au temple, au théâtre,
Tant que par leurs esbatemens
Leur fault nourrir autruy enfens
41 1 5 Et déshériter leurs amis,
Qui en mariage sont mis
Pour avoir enfans et lignée.
Or t'est d'autrui semence née :
Parrastre es, pères vocatis *,
4120 Et li pères suppellatis ^
I. bien manque. — 2. Car s. — 3. cilz qui.
a. S'occupent à. — b. De nom. — c. Au premier chef.
LE MIROIR DE MARIAGE iSy
N'est pères clamez ne parrastre ' ;
5i8 c Et ainsi te fault en ton astre
Enfans estranges soustenir.
On a veu ce fait advenir
En mains lieux, et souvent advient, 4125
Helas! et ainsis te couvient
Frauder tes hoirs et ton linaige.
Dure chose est de mariage
A clerc qui veult estudier
Et a un errant chevalier : 41 3o
Le clerc en laisse son estude,
Et en devient chetif et rude,
Et lui fault a sa femme entendre.
Qui lui scet bien response rendre
Et ramentevoir son estât, 41 35
En li mouvant souvent débat :
Robe li demande et joyaulx;
S'elle en a, si en veult sur ^ ceaulx.
L'espitre saint Bernart conferme
Que tele femme n'est pas ferme, 4140
Qu'il fist a messire Raymon
Du gouvernement de maison,
De son mesnaige gouverner
Et de tous les faiz ordonner
Qui au commun gouvernement 4145
De maison sont appartenent.
Et dit qu'on doit plaire par meurs,
Non pas par robes de couleurs;
Et dit oultre, si com j'entens,
Que riche vesteure est pou sens 41 5o
Et gendre * a ses voisins envie :
On doit plaire par bonne envie,
Non par robes ne par orgueil.
I. parrastres.
a. En outre de, ~ b. Engendre.
l38 LE MIROIR DE MARIAGE
Je conseil bien et si le vueil, 5i8 d
4155 Et le phillosophe ensement,
Que nettement, honnestement
Tout homme en ce monde se vive ;
De quelconque estât qu'il estrive,
Du plus petit jusqu'au plus grant,
4160 Li loist et en doit estre engrant :
Soit riche, moien, povre ou nu,
Est de droit et raison tenu
A vivre selon ces deux poins
Nettement, que hors près ne loings
4165 Ne face a nulle créature
Dommaige, deshonneur, injure,
Ne qu'il ne mefface a autruy
Ne qu'il vouldroit qu'om feist a luy,
Et fuie tout criminel vice
4170 Tant qu'il ne soit nulle justice
Ne juge mondain ne d'église
Qui le puist en aucune guise
Gondempner de corps ne d'avoir
Par raison, et si dois sçavoir
4175 Qu'il doit Dieu amer et servir
Et soy par sa rente chevir
Ou son labour, et qu'il labeure.
L'autre point, qu'honnestement cuevre
Son corps, ses jambes et ses piez,
4180 Et se ses habis estoit viez,
Qu'il ne soit ors ne descousus,
Taichiez, soilliez ne desrompus :
Se povre ' est, ait de gros drap cotte,
Et quant il doit porter la hôte
4185 Ou faire aucun labour de bras,
Ait ung surpeliz de bourras ^
I. poures.
a. Grosse laine.
LE MIROIR DE MARIAGE I Sg
Qui sa robe honneste ^ lui tiengne ;
5ig a En sa povreté se maintiengne,
Aux festes qu'om va entre gent
D'un simple habit honneste et gent, 4190
Long et large comme un ouvrier,
Et ne face pas Tescuier;
Car li homs qui se contrefait,
S'onneur et son estât deffait;
On le het, on dit qu'il est lays. 4195
Mais se ' tel com tu es te vays,
Et chascuns selon son office,
Il en semblera plus propice ;
Car c'est laide chose en nature
Que de toute contrefaicture, 4200
Et les bestes qui nul sens n'ont
Quant a ce ne se contrefont :
A chascune souffist sa forme.
La feille souffist a son ourme
Et la cerise au cerisier; 42o5
Pas ne veult devenir pommier
Ne le pommier devenir pin,
Ne l'aubespine grant sapin ;
Li chiens ne veult pas estre chievre,
Ne le connin devenir lièvre ; 42 1 o
Le cerf ne veult estre sangler;
Le cinge ne veult ressembler
Le renart a tout sa grant queue,
Ne le heriçon, qui se neue ^
Et se fait ront comme pelote, 421 5
Ne veult pas changier a la cotte <=
Du chevrel ses poingnans espines ;
Changier ne veulent les gelines
Leurs plumes aux grues volans ;
a. Propre. — b. Se met en boule. — c. Robe {en parlant d'un
animal).
140 LE MIROIR DE MARIAGE
4220 Aussi ne font les cogsmarans ^
Aux sigoignes noires et blanches;
Les suettes *, qui vont es granches, 5ig b
Ne veulent leurs oiseaulx changier
A l'ostoir ne a l'esprevier;
4225 Les tarins et les frionceaulx (^
Ne veulent pas aux estourneaulx
Estre semblans, mais leur souffit
D'estre telz comme Dieu les fit.
Pour quoy veult estre un paisant
423o A un noble homme ressemblant?
Pour quoy se veult il contrefaire?
Autres qu'il n'est son habit faire,
Semblant a cil d'un chevalier?
Pour quoy fait garçons l'escuier?
4235 Pour quoy fait le clerc uns chetis
Qui n'est pas a lettre apprentis ?
Pour quoy se fait moines mondain ?
Pour quoy se fait nobles villain?
Pour quoy se fait phisicien
4240 Uns maleureus qui n'en scet rien ?
* Pour quoy se fait fevre masson ?
Pour quoy se fait un fruiteron <^
Vendeur d'oint ^ et d'espicerie?
Et uns bouchiers de boucherie,
4245 Pour quoy se fait il charpentier?
Souffise a chascun son mestier,
Sanz vouloir estre ce qu'il n'est;
Et saiges sera, s'il se vest
Selon ce qu'a lui appartient.
425o A homme ne sçay dont il vient
Tel orgueil, tele oultrecuidance,
Tel foleur, tel desordonnance
a. Cormorans. — b. Chouettes. — c. Sortes de bruants. — d.
Marchand de fruits. — e. Pommade.
LE MIROIR DE MARIAGE 141
D'entrechangier leurs bénéfices,
Comme il soit vray que sanz offices
Et sanz genz de divers estas 4255
5igc Ne puist ' de cemonde li cas
Estre promptement soustenuz
Quant aux gens ne estre tenuz
En estât, pour vivre et régner
Et pour les vivens gouverner, 4260
Sanz le moien d'iceulx estas.
XLIV. — Des chevaliers errans ayant jeusnes femmes,
ET DE l'eFFECT QUI s'eN ENSUIT.
Se chevaliers yes et tu vas *
Par le monde, et as juene famé.
Tu la pourras laissier en blâme.
Car, en faisant aucun voyage, 4265
S'elle brise son mariage
Pour ton voiage d'oultre mer,
Jamais ne la pourras amer :
Tu demourras trop longuement.
Si ara puet estre un enfant 4270
D'un varlet ou d'un classelier «.
Pour ce se vouloit marier
Que tu lui rendisses son deu :
Or a par mainte foiz veu
Que trop souvent en es aie, 4^75
Et si scet que tu as balé.
Et avec autre femme qu'elle.
Et si est juene, douce et belle,
Bien vestue et bien gouvernée :
Si est plus tost entalentée, 4280
* Vers 4262-4337 publiés par Tarbé, Mir., p. 79-82. \
I. puis.
a- Sommelier.
142 LE MIROIR DE MARIAGE
Pour oiseuse ^, des maulx d'amours
Que celles qui vont es labours
Mondains, car la char mal peue
Labourant ne sera ja veue
4285 Quant a pechié si vicieuse
Gomme de la personne oiseuse.
Et se tu es juene mari, ^^9 <^
Et tu demeures delez li,
Sanz quérir honneur et vaillance,
4290 On dira : « C'est par recreance ^
Que cilz n'ose aler nulle part !
Il en est dit, c'est un cornart <^,
Un maleureux, par Nostre Dame,
Qui toudis crout ^ delez sa femme ! »
4295 Ainsis par jeune femme prandre
Ne puez tu vacquer ne entendre
A chevalerie n'a elle.
Vez cy une dure nouvelle.
Que feras tu donques et quoy ?
4300 Ne prans juene femme, et me croy,
Pour convoitise de ton corps,
Jusques tu aies esté hors
Et poursuy en pluseurs terres
Joustes, tournois, voyages, guerres,
43o5 Et que tu soies par tes fais
Tenuz uns chevaliers parfais
En poursuiant, si com j'ay dit
Des chevaliers et plus escript
La manière de leur poursuite
43 1 o Cy dessus. Et quant tele suite
Yert par toy faicte bel et bien.
Lors en ton pais t'en revien :
En l'aage moien te marie.
Lors sera ta chevalerie
a. Par oisiveté. — b. Lâcheté. — c. Niais. — d. Croupit.
LE MIROIR DE MARIAGE 148
Congnue et ton nom exaucié, 43 1 5
Et la seras tu advancié
A ung seul coup et en une heure
Plus que le riche qui demeure
Cent mille fois, et c'est raison.
Ne te pars plus de ta maison, 4320
520 a Se ' ce n'est pour ton grant honeur,
Quant ton maistre et ton droit seigneur
Chevauchera : la yras tu,
La verra "* toy et ton escu.
Quant il s'en vendra, t'en revien ; 4325
Ou tu seras, fay tousjours bien ;
Aime ta femme, se tu l'as;
De moien eage la prandras.
Et tu seras d'eage moien :
Lors sera plus doulz le lien 43 3o
Entre vous deux de mariage,
Et pourrez terre et heritaige
Acquester, et yir voz enfans
En bon estât encores grans,
Ne nulz ne te reprouchera 4335
Ta demeure ^^ car l'en sçara
Que tu aras par tout esté.
XLV. — A QUELZ NOBLES MARIAGE EST PERMIS
ET EN QUELZ CAS.
Et s'en juenesse as povreté,
Et tu ne puez ton fait chevir
Pour ta povreté ne suir, 4^40
Et tu ne treuves bon servise.
Aucune riche vieille advise
I. Si. — 2. verras.
a. Ton inaction,
144 LE MIROIR DE MARIAGE
Qui ait terre et gouvernement
Et grant finance promptement,
4345 Mais que du corps ne soit blâmée,
Et fay d'elle ton espousée :
Pran lors argent, or et finance,
Et ton corps en honeur advance.
Honoure la selon son temps ;
4350 Elle fera petis dépens.
Quant d'un voyage revendras,
Finance preste trouveras.
Tiens la en amour, se tele est ;
Remonte toy, soies tout prest
4355 D'enquérir, d'encerchier et querre
Joustes, tournoisou une guerre,
Et y va sanz faire demour.
Ainsis pourras tu sanz cremour
Estre fais par la vieille famé,
4360 Et si n'as garde que diffame
Te puisse par elle venir :
Celle sçara trop bien tenir
Le tien, garder et gouverner,
Et si aras au retourner
4365 Toudis or et nouvel argent,
Et ne seras ja indigent;
Grant honeur de ton bien ara,
Et pour ce tousjours t'amera.
Et s'elle muert, pour hériter ^
4370 Te pues a femme marier,
Qui avra des enfans de toy.
Or advise, or pense et si voy
Se ' c'est le mieulx que je te dy;
Onques ma bouche ne vendi
4375 Ne ma parole, mais le vray
I. Si.
a. Assurer ta succession.
LE MIROIR DE MARIAGE l^^
Si com je truis descouvreray
Et diray selon l'Escripture
A toy, a ' toute créature
A mon pouoir en gênerai,
Sanz parler en especial. 438o
Si te pri qu'il ne t'en desplaise,
Car mieulx vault que li homs se taise
Que se qu'il mente par faveur
52 0 c Ne qu'il donne cause ou couleur
A ceuls qui après lui venrront 4385
De mentir par ce qu'ilz verront
Es escrips que ceuls avront fais
Qui tendroient pour vrais leurs fais.
Dont li acteur blâmé seroient
Qui tel mensonge escript avroient. 4390
Veritez vint de paradis.
Et les bons la veulent toudis,
Et les mauvais la menterie :
Ailleurs va qu'en courraterie ^^
Et monte sur les haulz degrez 439^
Es clercs, es chaperons fourrez
Qui fait en ont dieu et dieuesse.
Et l'orde vieille manteresse
Sousiiennent contre vérité.
XLVI. — Exemple que vérité et loyaulté vaint,
PROUVÉ PAR SUSANNE ET LES FAULX PRESTRES QUI FAUS-
SEMENT l'accusèrent.
Mais vray est que l'iniquité 4400
Qui les grans clers et vieilars dampne.
Si comme il est leu de Suzanne,
Vint des vieilz juges ordonnez,
i.eta.
a. Métier de courtier.
T. IX 10
Ï46 LE MIROIR DE MARIAGE
Dont li peuples fut gouvernez
4405 En Babiloine long temps a;
Dont leur faulx conseil condempna,
Ardens en la concupiscence
De Suzanne et son innocence :
Icelle qui de leur pechié
4410 Ne voult son corps estre entechié,
Traiteusement et a tort
La jugierent digne de mort.
Ce fut sentence trop amere
De lui sus mettre un ' adultère 52o d
4415 Et la mander lors pour ardoir.
La saincte femme usa de voir :
Dieu reclama et ot plus chier
Son corps ardoir ou escorchier
Que sa char polir ^ et corrumpre
4420 Ne que son mariage rompre
Au consentement des veillars ;
Car se ses povres corps fust ars
Sanz cause, po y encomptoit,
Mais son ame perdre doubtoit.
4425 S'ot plus chier celle saincte dame
Périr le corps et sauver Tame
Que l'ame dampner pour le corps,
Et encor dist, je m'en recors :
« J'ay plus chier mourir en tristour
4430 Que mon Dieu et mon creatour
Offendre ne la loy brisier. »
Ainsis que Ten l'aloit jugier.
Et la mener a son tourment.
Estes vous un petit enfent,
4435 Dont Dieux l'esperit suscita,
De .III. ans, ou corps lui bouta
I. un manque,
a. Souiller.
LE MIROIR DE MARIAGE I47
Vérité, qui puis fut saint homme
(Daniel prophète le nomme
L'Escripture saincte et appelle)
Et cria : « Ne touchés a elle ! 4440
Retournez, peuple et vous, jugent! »
Lors fut esbahie la gent
De si jeune enfant qui parloit,
Qui a paines encores aloit :
Lors fut apportez en la place. 4445
Quant les vieillars ^ vit en la face :
« Faulx juges, » dist lors Daniel,
'21a « Pour quoy la fille d'Israël,
Semence de Canaan née,
Avez vous a tort condempnée? » 445o
Hz respondent : « Pour l'advoultire
Qu'elle a fait. » Lors prinst il a dire :
« Vous mentez ! Séparez les moi. »
Lors dist a l'un : « Parole, toi,
Vieillars de maulx jours envieillis ! 44^5
Au jour d'ui seront espannis ^
Les grans péchiez, dont vous ouvriez.
Quant vous ce grant peuple jugiez.
Di soubz quel arbre ou arbrisel
Tu vis parler le jouvencel 4460
En la pommeroie o Suzanne. »
Lors dist li faulx, qui se condampne :
« Je les vi soubz le cerisier. »
Daniel commence a crier :
« Faulx desloiaulx, tu as menti ! 44^5
La sentence est faicte sur ti
Et donnée par l'ange Dieu %
Qui te couppe par le milieu ! »
Oster le fait, et l'autre appelle ;
I. li vieillart. — 2. de dieu,
a. Mis au jour.
148 LE MIROIR DE MARIAGE
4470 De Chanaam lui renouvelle
La semence, non de Juda :
« La biauté te déçut, dy, va;
Péchiez de char te nuit yci.
Vous, faulx juges, faisiez ainsi
4475 Aux femmes d'Israël et filles,
Faisens jugemens inutiles
Contre droit et les innocens,
Les maulx des pécheurs allevens ^,
Sanz pugnir, contre l'Escripture
4480 Qui dit : « L'ignocent créature
Ne le juste aussi n'occiras. »
« Certes la fille de Judas 52 1 b
Ne fist pas vostre voulenté,
Mais soustint vostre iniquité,
4485 Qu'elle ot le cuer plus froit que marbre.
Or me di donques soubz quel arbre
A ton advis, et qu'il te samble.
Tu les veis parler ensemble.
— Soubz un pommier, » a respondu.
4490 Quant Daniel l'a entendu
Qui vit de la chose le chief :
« Tu as menti par mi ton chief, »
Dit il, « faulx homs, plain de dolour :
Li angles de Nostre Seignour
4495 O son espée qui bien tranche
Viengne, et d'ambedeux vous ' se vanche ! »
Lors dist le peuple a haulte vois :
« Li Dieux d'Israël soit benois.
Qui sauve par juste sentence
4500 Ceuls qui ont en lui espérance ! »
Lors li peuples et près et loings
Encontre les deulx faulx tesmoings,
I. de vous ambedeux.
a. Protégeant.
LE MIROIR DE MARIAGE 149
Condempnez par bouche d'enfent.
De Daniel, les tesmoings prent :
Pour leur fausseté les occient ; 45o5
Entr'eulx voient, jugent et dient
Que ilz ont fait faulx jugement,
Si les font mourir ensement
Comme ilz vouldrent faire périr
Suzanne et a honte mourir 45 10
Sanz nul respit et sanz faintise,
Et selon la loy de Moyse.
Ainsi fut le sang innocent
Sauvé ce jour, Dieu congnoiscent,
Qui nul temps ne laist ses amis, 45 1 5
52 1 c Et les faulx juges a mort mis.
Helcheel adonc et sa famé,
Père et mère aussi de Suzanne,
Les parens d'elle et si voisin,
Et son vray baron Joachin, 4520
Et tous li peuples qui la yere «,
Loent Dieu de sa grant lumière,
Qui la fut briefment espandue
De sa grâce et qui fut rendue
Par l'esperit de Daniel 4525
A Suzanne, fille Israël.
Dont chascuns le loe et gracie,
Car en nul temps les siens n'oublie.
Veoir puez que la manterie
Fut en ces deux ' juges perie, 453o
Et que vérité au derrain
Par le vray juge souverain
Obtint * encontre le mentir.
Juges, vueillez ci advertir * ^ :
* Vers 4534-4544 publiés par Tarbé, Mir., p. SI2.
I. deux manque.
a. Etait. — b. Obtint gain de cause. — c. Faire attention.
i5o
LE MIROIR DE MARIAGE
4535 Ne faictes mie com l'yraingne ^
Qui ses fix tent, afin que praingne
Mouches pour soûler son venin :
Les petis mouches met a fin
Si tost qu'ilz viennent en sa toile,
4540 Mais, quant gros mouche hurte au voile,
Tost a toute sa toile route :
Adonc en son trou se reboute
L'yraingne : pas n'iert si hardie
Qu'elle au gros mouche contredie.
XLVIL — Comment ceuls qui ont l'administracion de
JUSTICE contre VERITE OPPRIMENT LES POVRES, ET LES
RICHES LAISSENT SANZ PUNICION.
4545 Ainsi est il, si com je luy * ^,
De justice au monde au jour d'ui :
Justice pugnist petis cas ;
Petites gens prant a ses las,
Qui emblent par force de rage
4550 Un pain, un pot ou un frommage,
Ou vivres pour la faim qu'ilz ont.
Et puis tantost pandre les vont.
Mais, quant il vient une fort mouche
A la toile, cil fait le louche ^
4555 Qui la deust prandre et happer ;
Et li laist sa toile acraper ^,
Emporter, froissier et desrompre.
Ainsis n'est justice c'un ombre,
Qui ne pugnit les grans larrons
4560 Qui font les povres pais rons ^,
521 d
* Vers 4545-4578 publiés par Tarbé, Mir., p. 83-84.
a. Araignée. — b. Je lus. — c. Regarde ailleurs. — d. S'accro-
cher à. — e. Ruinés.
LE MIROIR DE MARIAGE l5l
Qui emblent, pillent et destruisent,
Qui a Dieu et au monde nuisent,
Et qui font vivre en grant durté
Les bons et en grant cruauté ;
Et pour ce qu'ilz le font a force, 4565
Chascuns met paine et si s'efforce
D'eulx honourer comme seigneurs ;
On donne aux mauves les honeurs
Et aux bons la pugnicion.
Et scés tu la conclusion 4^70
Qui de ceste chose advendra ?
Si tost que justice fauldra,
Qui ja fault en greigneur partie,
Adonc verras la seignourie
Du lieu partir, et par justice, 4^75
Par contumelie, par vice
De rios et baras couvers,
Qui sont souvent trop descouvers.
Ce dit Salemon en son livre
Qui ceste sentence nous livre 4580
522 a Des diverses mutacions
Des pais et des régions.
Ou ces trois choses sont touchées
D'estre seignouries muées
De gent en gent en autre lieu. 4585
Or y advisons donc, pour Dieu ;
Faisons droit aux bons et mauvais.
Et ne laissons passer jamais
Justice, que ne soit gardée
Sanz estre ainsi dissimulée ; 4^90
Ne soions pas des vieillars faulx,
Qui donnèrent les durs consaulx
Contre Suzanne l'innocente ;
Tenons de justice la sente;
Mourons de soif, mourons de faim, 4^95
Pour la faire régner a plain.
l52
LE MIROIR DE MARIAGE
Selon le dit de l'euvangille :
Benois serons, a Dieu habille ^.
« Aussi », dit David, « en tous temps *
4600 Fay justice, et ce sera sens
Et vray jugement et entier. »
Ces mos verras tu ou psaultier,
Mais chascuns n'y est pas ydoine:
Aux deux vieillars de Babiloine
4605 Ressemblent pluseurs au jour d'ui,
Car ilz tolent l'avoir d'autrui
Par leurs sentences favorables
Et par leurs langues decevables,
Et le plaidier des advocas
4610 Qui soustiennent icy un cas.
Demain soustendront le contraire,
Pour l'argent si le seulent faire,
De ce qu'ilz aront soustenu
Le jour devant et maintenu
4615 En un cas et chose pareille,
Dont l'en doit avoir grant merveille.
Et n'y a nulle différence
Fors que cil d'hier ' avoit nom Sance,
Et cil d'ui a a nom Martin.
4620 Nulz d'eulx ne lieve si matin.
Qui vueille fin en cause mettre :
Donner leur fault, paier, promettre,
Que la cause ne voise mal ;
On laisse tout le principal
4625 Pour venir a une accessoire
Le droit du povre est abbaissié,
Le tort du riche est soubhaussié ^,
522 h
* Vers 45gg-4664 publiés par Tarbé, Mir., p. 84-86.
I. cel de hier,
a. Dignes de. — è. Élevé.
LE MIROIR DE MARIAGE l53
Car au povre tout perdre fault
Pour faire un trespovre default 463o
Ou une povre négligence,
Qui est faicte par indigence
De non pouoir venir a jour.
Ou monde n'a péril majour
Que de plaidier au temps qui est : 4635
Li riches a pour lui arrest;
Or est li povres confundus,
Lerres sauvez, preudoms pandus,
Et voluntez règne pour droit ;
Povres paie et riches acroit : 4640
Ainsis est il entre la gent.
On ne tent qu'a avoir argent,
Du plus juene jusqu'au plus vieil,
Règne couvoitise et son fieil,
Ne je ne voy fille ne fil 4^45
Qui ne soit au jour d'ui subtil
Entre les princes et les roys
De demender la Saincte Crois « ;
Neis ceulx qui n'ont pas .xiiii. ans
522 c Sont de demander plus engrans 4650
Et d'amasser argent en somme,
Que ne font encor li vieil homme.
Quant li homs larges a esté
Et il vient en escharseté *,
L'en dit que c'est signe de mort, 4655
Et le monde a ce point s'amort
Qu'il ne veult qu'argent et or fin.
Si puet on jugier que la fin
De ce monde vient et approuche ;
Mais ceuls qui en tiennent la broche 4660
Ne veulent leur or desbrochier;
Ne on n'ose ceuls approuchier
a. Jeu de mots sur la cxo'w figurée sur les monnaies. — b. Avarice.
l54 LH MIROIR DE MARIAGE
Qui ont mains d'or, langues d'argent :
L'en ne tient compte d'autre gent.
XLVIII. — Contre les prelas d'au jour d'uy qui trop
sont curiaux et mondains sanz servir dieu et
l'Eglise.
4665 Mais j'ay trop fort mal en ma teste *
De ce qu'evesque et archevesque,
Qui ont si nobles bénéfices,
Atrapent les mondains offices,
Car, pour le couvoiteus pechié
4670 D'avoir gaiges, leur eveschié
Laissent, et sont entre les princes,
Gouvernens l'argent des provinces.
Plus tyramps, plus particulers ^
Que ne soient les seculers.
4675 Ceuls font leurs moes * et leurs fronces ^
Et les griefs et dures responses
Aux gens d'armes, aux souldoiers
Et aux povres officiers ;
La scet Dieux ou veritez est ;
4680 La scet dont manterie nest;
La fault double respons entendre ; 52 2 d
La fault deux ou trois mois attendre
Ainçois qu'om puist avoir denier,
Et quant ce vient au derrenier
4685 Qu'ilz aront le leur despandu,
Adonc leur sera respondu
Tout a plain : « Vous n'en arez rien ! »
Helas! s'eust esté tresgrant bien
De le dire au commencement,
*. Vers 466 5-4'] 5 4 publiés par Tarbé, Mir., p 87-gi.
a. Persécuteurs. — b. Grimaces, mauvaises figures. — c. Fron-
cements.
LE MIROIR DE MARJAGE l55
Sanz les tenir si longuement 4690
N'avoir a poursuir gasté
Ce qu'ilz avoient emprunté
En espérance de leur paye.
Et n'est nulle chose plus vraye
Que telz prelas moult se resjoient, 4695
Quant grosses tourbes de gens voient
Après eulx : la moustrent leur roe ^,
Et font aux povres gens la moe,
Pays perdre et roys déserter
Par leurs durs respons demoustrer, 47^0
Car ilz tolent les cuers des gens,
Nobles chevaliers et sergens.
Mais or n'argent en grosses sommes
Ne vault tant que les cuers des hommes,
Car chascuns puet et doit sçavoir 47^5
Qui a les cuers, il a l'avoir,
Mais qui a l'avoir sanz les corps,
Ce n'est pas li plus sains trésors.
Se les princes y advisoient,
Jamais gaiges ne leur donrroient 4710
Que ilz prannent si excessis,
Et si seroient tous jolis ^
De venir, se on les mandoit
Sanz argent, et ce seroit droit.
523 a Hz ont cent ou quatre vins mille, 471 5
Pour eulx croupir en une ville :
Ainsis est l'argent despendu,
Par ma foy, c'est argent perdu ;
Mieulx vaulsist que paie en fust fecte
En acquitant aucune debte 4720
Aux bons chevaliers de la terre,
Pour la frontière et pour la guerre
Ou pour le prince du pays,
a. Se pavanent. — b. Réjouis.
l56 LE MIROIR DE MARIAGE
Qu'a telz chaperons esbahys,
4725 Quant ilz voient œuvre de fait.
Uns princes pluseurs prelas fait
A ses despens : d'un secrétaire
Ou d'un simple clerc le fait faire,
Un autre abbé, l'autre archediacre,
4730 Et l'autre prieur de Saint Fiacre;
Et sont si subgect naturel,
De lui tiennent leur temporel
Et ont .XII ^. a despendre
Par son pourchas, et veulent vendre
47.35 Leur corps a leur lige seigneur !
Par ma foy, c'est grant deshoneur.
N'ont ilz pas assez pour eulx vivre ?
Fault il que le prince leur livre
En leur pais et en leur terre
4740 Gaiges pour les chasteauls acquerre
Des nobles et gens du pais
Pour leurs parens, qui sont hais
Comme gens nez de povre lieu?
Advisez y, princes, pour Dieu :
4745 Hz espargnent leurs bénéfices
Pour prandre argent sur vos offices.
Et laissent au lieu un vicaire.
Mais l'en ne verra ja tant faire
D'abus, d'excès, d'extorcions 523 b
4750 Es layes juridicions
Comme l'en fait aux cours d'églises.
La sont trestoutes gens de prises,
Abbez, prieurs, prestres, nonhains
(De ceuls prant on a toutes mains),
4755 Curez, chapellains et chanoines.
Doyens ruraulx, maregliers, moynes,
Caloiers ' ^, clercs, gens mariez
I. Cabuiers.
a. Moines âgés
LE MIROIR DE MARIAGE lOy
Y sont chascun jour tariez ^ :
Ceuls qui jurent villainnement,
Femmes qui brisent sacrement 4760
De leur lit ou leur mariaige ;
Et homme de félon couraige,
Qui amble, tue ou qui mourdrit
Clerc se fait, sanz sçavoir escript :
On le requiert, il est rendus *, 4765
Ou il n'est clercs fors que tondus.
Chargié de ses griefs faiz le pranncnt,
S'il a argent, ne le condempnent;
Mais qu'il soit baillié trestout secs,
Adonc lui fait on son procès. 4770
Les faiz nye du promoteur :
Accuseresse n'accuseur
Ne lui font pas trop grant dommaige,
Puis qu'il a or, argent ou gaige ;
On lui eslargit ses prinsons ; 477^
On fait ses proclamacions
Aux lieux ou sont faiz les deliz :
L'official est amoliz,
Et l'accusé n'est pas si beste
Qu'il ne s'offre et mecte en l'enqueste 4780
Du promoteur, car il scet bien
Que du fait vray n'enquerra rien
5-23 c Fors aux estrangiers et absens.
Qui l'a pincé, il fait grant sens,
Car dès le jour qu'on est en fosse <^, 47^5
Gomposicion se fait grosse
Selon le cas et la personne ;
Tout veu, sentence se donne
En la fin qu'om n'a riens trouvé
Ne contre le mourdreur prouvé. 4790
Ainsis est absoulz le larron,
a. Poursuivis. — b. Il est cloîtré. — c. Prison.
58
LE MIROIR DE MARIAGE
Et ne lui fault aultre pardon :
Et si est le fait tout notoire.
Lors ne sont plus en inventoire
4795 Ses biens, on lui délivre a plain,
On lieve de son corps la main
Et s'en va du fait non pugnis,
Vraiz coupable ' absolz : trop honnis
Seroit un juge seculer,
4800 S'il vouloit ce chemin aler :
Il est tout certain, par saint George,
Qu'om le panderoit par la gorge.
Eaue triste et pain de doleur
Leur est converti en douceur,
4805 Et l'argent porte ^ le péril
De leur fosse et de leur exil ;
Et ce qui en piteus usaiges
Tant de ce com des mariages
Deust par eulx estre converti
4810 Et aux povres Dieu départi
Des paines par pluseurs commises
Sont en leur propre bourse mises
En telz usaiges que Dieux scet.
Qui est povres, la cour le het ;
4815 Se leurs registre "* ^ assez ne vauh,
Un nouvel registreur leur fault
Qui le saiche faire valoir,
Et s'ilz en puelent un avoir
Lymosin, c'est bien leur besongne,
4820 Qui jamais sentence ne dongne,
Mais les vende bien chierement.
Entredit, escommuniement
Y sont faiz, inhibicions ^,
Procès de grandes missions;
523 di
1. coupables. — 2. registres.
a. Emporte. — b. Rôle de greffe. — c. Défenses.
LE MIROIR DE MARIAGE 169
Les prestres y sont suspendus. 4825
Et civilement sont pandus
Aux bourses des officiauix,
Et s'en y a pluseurs de ciaulx
Qui tiennent bien en leur maison
Femmes com vaiches a moison ^, 483o
Et scevent qu'ilz en doivent rendre :
Pour ce s'enhardissent du prandre.
Mais s'ilz fussent de tel pechié
Bien pugni, jamais entechié
N'en fussent, ainçois, ce me semble, 4835
Eulx et autres, par cest exemple,
Et pour la grant correpcion *,
Laissassent dissolucion ;
Et li peuples, qui par eulx erre,
Quant il leur voit tel voie querre, 4840
S'amendast et devenist bon.
De cellui vault pou le sermon
Qui reprant les vices d'autrui
Et refraindre ne veult en lui
Les propres péchiez que il blâme : 4845
Trop laidement acroist son blâme,
Et ' son corps et autrui empesche,
Quant il ne fait tout ce qu'il presche ;
Et dient : « Veez nostre curé,
Nostre prélat et nostre abbé, 4850
524 a Qui nous font jeûner les vigiles !
Hz manguent, ilz ont les filles,
Hz ont tous les deliz mondains !
Se ce fussent peschiez villains.
Certes ne s'i voulsissent traire. 4855
Pas ne fais mal, se ^ je vueil faire
Autel comme mon curé fait. »
1. Souuent. — 2. si.
a. Vaches laitières. — b. Punition.
l6o LE MIROIR DE MARIAGE
A l'exemple ainsi se meffait
De son curé ou de son prestre,
4860 Mais il ne doit pas ainsis estre',
Car nulz pour exemple mauvais
Ne doit delessier ses bons fais
Ne la saincte voie ordonnée,
Pour la vye desordonnée
4865 Du ministre ou du souverain.
Chascuns doit aler droicte main,
Et obéir a l'Escripture ;
Dieux mesmes dit a créature
Par les docteurs euvangelistres,
4870 Ou il parole des ministres :
« Faictes ce que ilz vous diront^,
Mais ne faictes ce qu'ilz feront. »
Pour ce devons nous obéir
% eulx et leur parole oir
4875 Es commendemens de la loy ;
Et s'ilz sont de petit aloy,
Ne doubtez, que Dieu congnoit tout
Et les paiera tout sec au bout;
Et saichez que le doulz aignel
4880 Suscitera un Daniel
Contre les faulx et hors du sens,
Qui accusent les innocens,
Jugent et laissent les coupables.
Vraiz juges est et véritables,
4885 Qui rendra par la loy escripte 524 b
A chascun selon sa mérite,
Aux bons bien, et aux mauves perte.
Et ' c'est clere chose et apperte
Que cellui qui le bien fera,
4890 Que Dieu lui guerredonnera,
Et les mauvais seront pugnis.
I. Et manque.
LE MIROIR DE MARIAGE l6l
Se ces deux estoient unis
Et pesez a une balance,
Et fussent en equipolence
Bien et mal en un mesme point, 4895
Puis qu'il seroient si conjoint
Qu'ilz aroient un mesme port *',
Un mérite sans droit ne tort.
Autant vauldroit mal com le bien.
Autrement va, ce saichiez bien, 4900
Car Dieu rendra, comme dit est,
Sur mal et bien son droit arrest
Et sa droituriere sentence,
Car il a réservé vengence,
Et a chascun rétribuera 49^5
Bien ou mal, se desservi l'a,
Aux clercs, aux prestres et aux lays
Et aux grans princes des palays,
Aux chevaliers et aux sergens.
Aux peuples et a toutes gens : 4910
La ne vauldront nulz subterfuges
Aux rois, aux prelas ne aux juges
Terriens, car jugez seront.
Selon ce qu'ilz desserviront.
D'une sentence sanz rappel; 49^5
Au derrien *, le corps et la pel
O l'ame des juges mauvais
Seront dampnez a tousjours mais,
524 c Et les justes par leur victoire
Aront la couronne de gloire. 4920
a. Valeur. — b. Finalement.
T. IX
l62 LE MIROIR DE MARIAGE
XLIX. — Comment les sains prelas du temps passé
n'aquistrent pas paradis par faire ainsi que les
PRELAS DE maintenant.
Advisez vous, seigneurs prelas,
Li evesques saint Nicolas
N'usoit pas au temps qu'il vivoit
De telz péchiez ; cure n'avoit
4925 Saint Martins aussi ne saint Brices
De telz estas ne de telz vices
Gomme il court en ce monde cy :
Pitié avoient et mercy
Du peuple qui commis leur yere,
4930 Et leur moustroient la lumière
De vérité, car ilz faisoient
Mieulx encor qu'ilz ne leur preschoient,
Et donnoient par leur saincté
Aux malades toute santé,
4935 Et suscitèrent pluseurs corps
De terre, puis qu'ilz furent mors.
Dieu fist pour eulx mains granz miracles
Et pour autres, qu'a leurs signacles ^
S'en fuioient les ennemis *
4940 Des corps ou ilz s'estoient mis.
Leur vie fut saincte et peneuse <^,
Et après leur mort glorieuse
A leurs tombeaux fist Dieu pour eulx
Mains miracles aux langoreux ^,
4945 Qui la furent de leurs langours
Guaris et obtindrent vigours.
Les aucuns confesseurs moururent ;
a. Exorcismes. — b. Les démons. — c. Pénible. — d. Malades.
LE MIROIR DE MARIAGE l63
Martiriez les autres furent
Pour la saincte foy soustenir.
524 d Mais je ne voy mais devenir 49^0
Evesque martir en ce monde :
Aussi chier ont que la loy fonde ^
Que ilz fussent décapitez ;
En petit point est veritez,
Que pluseurs ne veulent pas dire * 4955
Pour paour d'encourre martire,
Que Giezy deffent et Simon.
Cil duy truant ont le renon
De gouverner la cour de Romme,
Et si ne sont ilz pas prodomme : 4960
L'un achate et li autres vent ;
Tout ont emputé * le couvent
Et mis si grant discencion
Par leur fausse vendicion
En tous les lieus qui s'en despendent, 4966
Que tous a ceste hart se pandent,
Et ont poilu le sainctuaire
De Dieu, dont je ne me puis taire,
En vandent, comme il est escript,
La grâce du sainct Esperit, 497©
Car ja prodoms, bons clers ne sains
N'ara qui vaille .11. messains <^
En l'église de bénéfices,
Ne aussi seculers offices
Ne seront ja aux bons donnez. 497 5
Est ly mondes bien ordonnez?
Nennil \ se bien y advisés :
Destructes sont pluseurs églises
* Vers 4g55-4g70 publiés par Tarbé, Œuvres inéd. d'Eustache Des-
champs, t. II, p. 747.
I. Nennil pas.
a. S'anéantisse. — b. Empesté. — c. [Deniers] de Metz.
164 LE MIROIR DE MARIAGE
Par les souvencions ^ nouvelles,
4980 Par services et par gabelles
Et par autres exactions ;
Plus n'ont nulles élections
Les abbayes, les collèges ;
Abatu sont les previlleges ; 525 a
4985 La grant court a tout réservé.
Par tout courent comme dervé
Aux priourez couventuaulx
Et aux dignitez cathedraulx,
Aux patronnaiges des pays,
4990 Et font jouer aux esbahis *
Pluseurs moines, prieurs et clers.
Ce qui jadis fut franc est sers ;
Les cardinaulx evesques sont,
Et chascun jour prieur se font,
4995 Voire chanoines, trésoriers.
Certes il est pluseurs moustiers,
Ou l'en ne chante ne ne lit.
Car religion ne habit
Ne moines n'y puet demourer;
5ooo La grant court veult tout devourer
Et baille a loyer ou a censé
Pour son estât, pour sa despense.
Aux gens lais \ c'est grant maleurté,
Ou patronnaige ou prieurté
5oo5 A pris d'argent ou a censive.
Ne leur chault dont le prieur vive.
Ne comment Dieux y soit servis.
Mais que leur cuer soit assevis <^
D'estat, de mesgnie et de pompe,
5oio Et que leur fait ne s'entrerompe.
I lois.
a. Impositions par quote part. — b. Provoquent l'ébahissement
de {allusion au jeu de Z'esbahi). — c. Assouvi.
LE MIROIR DE MARIAGE l65
Si fault que les moines s'en fuient,
Et le prieur; genz laiz les huient ^
Et moquent, quant tout voient fondre.
Une foiz les fauldra respondre.
Se, pour rouge chapel avoir, 5oi5
Leur fault ainsi Dieu decepvoir
Et frauder la fondacion
525 b Des fondeurs et l'entencion
Qu'ilz orent du divin service
Et des mors ; c'est trop cruel vice 5o2o
De tant vouloir mangier a deux,
Qu'ilz en font mille fameilleux
Et gouvernent en leur servise
Leurs servens des biens de l'église.
Dont les povres religions 5o25
Deussent avoir réfections,
En chantant et en sarmonnant.
Mais je m'en débat pour noyant,
Qu'autre chose ne s'en fera
Jusqu'à tant qu'un ' pappe sera, 5o3o
Que Dieux a préservé, saint homme,
Qui son trosne mettra a Romme :
Preudoms sera, povres, pénibles ^ :
Ses cardinaulx et ses disciples.
Par les bonnes meurs qu'il ara, 5o35
A droicte voye ramenrra,
Et leur plessera <^ si le col,
Que puis saint Pierre ne saint Pol
Ne furent mis a meilleur voie.
Or vueille Dieux que je le voie ! 5040
Car tant a veir le désire
Que je ne le pourroie dire.
Mais encor ne sera ce pas :
I. qun.
a. Huent. — b. Dur à la peine. — e. Fera courber.
i66
LE MIROIR DE MARIAGE
Avant seront plus mis au bas
5045 Les piliers qui pas ne soustiennent
L'Eglise, ainçois se maintiennent
Envers lui com frains et fendus ;
Tant font que leurs sons entendus
Est et sera par toutes terres,
5o5o Semens erreurs, contens et guerres,
Et en la fin yert entendue
Des terres leur descouvenue.
Geuls de l'église preterite ^,
Pierres et Polz furent plus rite ^,
5o55 Et ne troverent onques tour *
Qu'ilz eussent fors un seul pastour;
Et li seus qui d'eulx .xii. yssi
Ne fut pas telz comme est cest ci,
Ainçois fut plus doulz et meilleur
5o6o Ou resgart de Nostre Seigneur.
Damps Giezy et sires Symons
Furent chaciez de leurs ramons <^,
Et si déboutez qu'a leurs temps
Ne firent noise ne contens ;
5o65 Les grans provinces conquesterent,
Martirs pour Jhesucrist régnèrent,
Vérité preschierent et foy,
Mourens de faim, mourrans de soy,
Nuz piez, deschaux et mal vestus
5070 Alerent, et maintes vertus
Fit Dieux pour eulx et leurs sergens.
Hz ne doubterent nulles gens.
Mais en tous lieux ou ilz venoient,
L'erreur des princes reprenoient;
5075 Hz les en firent advertir,
525 c
* Vers 5o55-5o64 publiés par Tarbê, Œuvres inêd. de Deschamps, t. II,
p. 147-
a. Passée, d'autrefois. — b. Réguliers. — c. Balais.
LE MIROIR DE MARIAGE 1 67
Pluseurs grans peuples convertir
Firent a la loy chrestianne,
Et reprindrent le loy payenne
De l'erreur qu'elle maintenoit;
Pour paour nulz ne se tenoit 5o8o
D'eulx .XII. que n'alast preschier
Et les provinces despeschier
Des diables et des ennemis.
Ceulx furent bien de Dieu amis,
Qui par parole et par signacles 5o85
525 d Firent adonc tant de miracles
Que tout en est la terre plaine.
Mais au jour d'ui n'ont pas tel paine
Ceuls de ceste Eglise présente :
Hz veulent bien qu'om leur présente 6090
Fins draps, pannes '», toiles de lin,
Gras bestaulx, garnisons de vin,
Vaisselle, pos d'argent et d'or,
Dont chascun veult faire trésor,
Grans chevaulx, mules et mules, 6095
Paons, chapons, oes et poules,
Ostoirs, faucons, gerfaulx, lanniers,
Chiens de chasse, alans ^ et lévriers,
Anneaulx a pierres précieuses ;
D'abbez, moynes, prieurs, prieuses, 5 100
Ont fines touailles et nappes.
Des evesques ont riches chapes,
Pour soustenir leur fait a court,
A vuide main fait on le sourt ;
Nulz n'a ce qu'il a demandé 5io5
Qu'om ne lui die : « Ostende ! »
Lors vient do das ^ de son esconse "^i
Cilz fait avoir bonne response,
Car il est de la court amis ;
a. Fourrures. — b. Dogues. — c. Donnant donnant- — d. Cachette,
l68 LE MIROIR DE MARIAGE
5i 10 Maint foui et maint coquart a mis
Et met chascun jour en office,
Et fait tenir maint bénéfice
A pluseurs qui ne scevent pas
A la lettre que c'est do das^
5 1 1 5 Car décliner ^ ne le sçaroient,
Mais a la pratique s'arroient ^,
Pour ce que qui de do das sert
Une grant eveschié dessert,
Qui le scet faire a l'examen ;
5 1 20 Mais qu'il saiche après dire amen^ 526 a
Passer doit, estre ' archediacre,
Acolite, prestre ou dyacre,
Doyan, trésorier ou chanoine,
Cathedral : c'est bien sa besoigne
5 125 Que de ce mot interpréter
Pour grant bénéfice impetrer.
Ne sçay comment le scevent tant,
Car je ne voy nul impétrant.
S'il a bénéfice obtenu,
5i3o Qui n'ait bien ce mot retenu :
Mieulx vault a court que fort latin.
Au temps du pappe Celestin,
Ce mot n'estoit pas si commun :
Or l'ont tant aprins un a un
5 1 35 Ceuls qui en avoient mestier ;
Dignes sont d'avoir un moustier
Et de faire la beneiçon.
D'avoir annel et peliçon.
Mitre, croix et crosse en ses bras,
5 140 Qui se scet aidier de do das.
Mais qui veult fort latin parler,
Ne doit pas a la court aler,
I. et estre.
a. Conjuguer. — b. Se mettent.
LE MIROIR DE MARIAGE 169
Ne qu'il soit emflez de clergie.
Car ly maistre en tlieologie,
Li juriste, li clerc lettré 5 145
Y ont trop petit impetré ;
Logicien decretalistre ^
N'aroient jamais a ce titre
Pour leur seule ' altercacion *
Sanz do das impetracion : 5 1 5o
Hz ont bien avec eulx rogo^
Qui du stile scet par ' trop po.
526 b Et aussi petit gouverneur
Sont grans clers, bacheler, docteur
Et maistre, ce dient a court ; 5 1 55
On les en renvoie ^ tout court :
Hz ne sçaroient gouverner
Un monastère n'ordonner.
Lors pour le bien de leur science
Les retient en sa proveance 5 160
La court in diebus nullis.
Heu ! heu ! autem et ve illis
Qui les cuers ostent de l'estude.
Qui donnent a ung homme rude
Ce que les clers dcussent avoir, 5i65
Pour les bons engins esmouvoir
A deffendre la loy divine,
Qui chascun jour fault et décline !
Par deffault de vraiz défendeurs
Et par la coulpe des pasteurs, 5170
Sont les ouailles en péril
D'aler a perte et a essil,
Pour ce qu'elles n'ont point de garde.
Pour Dieu, vueillent cy prandre garde
Geuls qui sont commis au tropel 5175
I. seule manque. — 2. par manque. — 3. reuoie.
a. Docteurs en droit canon. — h. Soutenance de thèse.
lyO LE MIROIR DE MARIAGE
Garder, ne ressoingnent Papel
Pour le soustenir et deffendre !
Vueillent a Andrieu garde prandre.
Que l'en fist tout vif escorchier :
5 i8o II le souffrit et ot plus chier
Mourir pour la loy soustenir
Que vivre et vie retenir,
Pour dissimuler vérité;
Et de tant que Tauctorité
5x85 Estoit plus grant en sa personne,
Son exemple et sa vertu sonne 526 c
Que ceuls qui sont présentement,
Peulent, et a moins de tourment
Garder leur tropel, s'ilz vouloient,
5190 Qu'au commencement ne faisoient
Les apostres, considéré
Que le tourment est modéré
En tant que les âmes conquises
Et les gens subgez des églises
5195 Sont plus qu'ilz n'estoient adonc.
L. — Comment les prelas d'au jour d'ui en leur vie
DESORDONNÉE VEULENT ESTRE APPELLEZ TRESSAINS.
Sains, tressains appeler se font ;
Mais dont ceste sainctité vient,
Quant a présent, ne me souvient :
Je ne voy miracle qu'ilz facent
5200 Ne maladie qu'ilz effacent.
Ne nul vray signe qui les suye ;
Leurs faiz sont plus amer que suye.
Leur miroir est trouble et pâli
Tant que nul ne se mire en li,
52o5 Qui ne se hée et desconforte
I
LE MIROIR DE MARIAGE I7I
Et trouble face n'en apporte.
Or ne puet ce miroir curer
Les aultres, sanz soy escurer ^^
Que par son obscurté obscure 52 10
Mainte abbaye et mainte cure /
Et mains autres vont obscurant,
Par ce que d'eulx ne sont curant
Les griefs taiches de ce miroir,
Qui fort nous empesche a veoir,
C'est assavoir femmes et hommes, 52 1 5
Au jour d'ui quele et quelz nous sommes.
526^ d Et si est tout vray et certains
Que li homs qui a ordes mains
Ne puet aultruy bien nettoier ;
Ainçois ne le fait qu'ordoier ^ 5220
Nettoyons nostre conscience,
Amons dotrine, amons science,
Donnons bon exemple de vivre,
Ne soyons couvoiteus ne yvre
De convoiter d'avoir estât ; 522 5
Soyons bon et juste prélat,
Et n'alaictons plus la nourice
Qui porte le laict d'avarice
Faulx, desloial, vert ^ et pourry,
Dont nous avons esté nourry, 52 3o
Et qui tant nous a diffamé
Et corrompu et affamé.
Chassons la, prenons autre mère.
Car trop nous a esté amere ;
Alaittons par bénignité 52 35
Les mamelles de Charité,
Qui tant est loée en escript,
Criens mercy a Jhesucrist;
Tenons vérité à la ligne ^ ;
a. Nettoyer. ■- b. Salir. — c. Gâté. - d. Tout droit.
172 LE MIROIR DE MARIAGE
5240 Donnons a celle qui est digne
Les estas de prelacion;
Ostons prevaricacion ;
Laissons, laissons a promouvoir
Ceuls qui ne sont dignes d'avoir
5245 Les dignitez de saincte Eglise ;
Alons faire nostre servise,
Noz ordres et noz sacremens
Es lieux ou nous sommes prenens
Les biens de Dieu, les bénéfices;
525o Laissons aux laiz mondains offices ;
Reformons le temple de Dieu ;
Soit chascuns content de son lieu ;
A preschier nous alons esbatre ;
Ne tiengne l'un le lieu de quatre,
5255 II ne pourroit pour tant mangier ;
Giezi, Symon vueillons changier
A pité et miséricorde ;
Nourrissons paix, ostons discorde,
Laissons noz grans estas hautains,
5260 Donnons vray exemple aux mondains
De vivre par humilité ;
Fuions toute chetiveté ^ ;
Faisons comme nostre ancien
Pierres, Polz et saint Julian,
5265 Saint Andrieu, saint Rémi, Nicaise,
Tant que li doulz Dieu se rapaise
Et nous soit si larges et doulz '
Que sa fille n'ait qu'un espoux,
Qui tant est a déclin alée,
5270 Sique qu'adultère clamée
Ne soit de ce jour en avant,
Mais soit en Testât de devant
I. si d.
a. Bassesse.
LE MIROIR DE MARIAGE l'j'i
Vraie fille Dieu et espouse ;
Et que chascun de nous arrouse
Son front de larmes et de plours 5275
En regehissant ^ noz errours
De cuer contrict, d'amere bouche,
Et que tel pechié ne nous touche,
Que ne soions jour de no vie
En tel doleur n'en tel envie 5280
Comme nous avons tant esté !
Car vray est comme auctorité
Que qui n'a la paix temporelle,
A paine a l'espirituelle ;
Et l'une et l'autre de Dieu vient. 5285
Pour ce traveillier nous convient,
Par sainctes euvres Dieu ' requerre
Qu'il l'envoie du ciel en terre
Et nous remette * en union,
Et la saincte religion 5290
Vueille flourir et par tout croistre
En la court, ou secle et ou cloistre ;
Et soyons de lui servir prest,
Ainsis comme mestier nous est ;
Et nous doint tel jugement faire 5295
Au monde, qui lui doye plaire,
Et soyons de tel heure né
Que nous ne soyons condempné
Par nos meffais, comme ceuls furent
Qui pour Suzanne se déçurent, 53oo
Les faulx vieillars, juges meffais,
Que li peuples pour leurs meffais
Et leur fausse accusacion
Mistrent en condempnacion,
De mort par Daniel l'enfant, 53o5
I. et dieu. — 2. remettre.
a. Confessant.
174 LE MIROIR DE MARIAGE
Qui pour leur mauvais jugement
Les convainquit et sépara
Et tous deux menteurs les prouva !
Certes ^ ainsi pugnis seront,
53 lo Ou plus fort, ceuls qui jugeront
Les innocens contre raison,
Et ceuls qui feront desraison.
LI. — Ci est prouvé par anciens philosophes que
BEAUTÉ DE FEMME EST COMMENCEMENT DE TOUTE RAIGE
ET PERVERTISSEMENT d'oMME.
La forme et beauté de Suzanne *,
Qui fut fille du viel Helcanne,
53 1 5 Print et deceut les deux vieillars.
Je treuve aussi entre les ars
De Seneque avec d'Aristote,
Ou ilz ont fait de la riote
Livres parlans de mariage,
5320 Que beauté de femme est de rage
Le principe et commencement.
Et desvoie l'entendement
Des saiges et le conseil fraint ;
Les haulx engins art et estaint,
5325 Et leur fait laissier la pensée
De la science désirée ;
Les fors et les puissans desvoye
Et les met a dolente voye ;
Les iracondes, les hureux,
533o Les diligens, les pareceux.
Les doulz, les beaux, les amiables,
52 7 c]
* Vers 53 13-5358 publiés par Tarbé, Mir., p. 91-92.
i.Etc.
LE MIROIR DE MARIAGE l'jb
Les soutils et les decevables,
Les roys, les princes, les barons,
Les grans, les petis, les félons,
Clers, nobles, bourgois, chevaliers 5333
Et personnes de touz mestiers
Sont tuit fraint par beauté de femme,
Et maint en ont esté infâme,
Mutilés ', mors et affolez,
Detranchiez, batuz, decolez 5340
Et mis en mains aultres perilz.
Perdu corps, dampnez esperiz,
Abregié le cours de leur vie.
Beauté est merveilleuse envie
De convoiter en convoitant, 5345
C'est ou le couvoiteus s'attant,
Qui ne descroist, mais croist toudis,
Dont les cuers sont moult affadis,
Jaloux, envieux, complaingnans.
52 y d La poursuite d'amour est grans, 535o
Ce dist Platon et Lysias,
Qui en ses escrips sur ce cas
Termine et met les grans dommaiges
Venens de ces amours sauvaiges :
Tel amour par vray jugement 5355
Ne se maine, mais autrement
Par fureur ; et ancor a pis
Qui est de sa femme entrepris.
I. Inutiles.
176 LE MIROIR DE MARIAGE
LU. — Exemple que par sa femme en pert tout sens et
ENTENDEMENT, JA SOIT CE QUE LA CAUSE d'aMOUR SOIT
HONNESTE.
Et pour ce Seneque raconte *
536o Qu'il congnut un grant fil de conte,
Aourné de beaus vestemens,
Qui n'avoit ses entendemens
Fors a sa femme, et en publique
Avoit en lui telle pratique ^
5365 Que partout ou il la trouvoit,
Sa face en ' son sain lui tenoit.
Et ne pouoit une seule heure
Sanz sa femme faire demeure,
Tant estoit plains d'ardant amour;
5370 Et sa femme faire demour
Ne pouoit que cuer n'eust marri,
Se n'estoit delés son mari.
Et tant s'amerent d'ardant raige
Que l'un devant l'autre buvraige
5375 Ne preist, que chascune bouche
N'eust au vessel chascun sa touche.
Aussi tost l'autre comme Tune :
Leur sote amour estoit si une,
Improveue * et d'ardant désir,
5380 Gomme vous pouez cy ouir.
Jherome de ce mesme exemple, 52S a
Contre Juvenel, ce me semble,
Dit : « La naiscence de Famour
Fut honneste, mais la grandour
5385 Estoit assez plus dissolue. »
* Vers 535g-54i g publiés par Tarbé, Mir., p. gS-gS.
I. et.
a. Habitude. — b. Extraordinaire.
LE MIROIR DE MARIAGE I77
Et dit par parole absolue,
Qu'il ne loist ^ pour la cause honneste
A nul faire la deshonneste.
Ancor dit par sentence clere
Que le mari est adultère, 5390
Quant il de trop grant ardour aime
Sa femme, et pour ce ainsi le claime.
Et en toute autre femme estrange
Est encor plus mauves le change
Et l'amour plus laide et plus dure, SSgS
Descendent de mauvaise ordure ',
Et encor y a plus diffame *
Qu'en celle de ta propre famé.
Saiges homs doit sa femme amer
Pour avoir hoirs, non pour errer 5400
Es delis de la char mauvaise,
Pour délecter et quérir aise ^ :
Nulle chose n'est plus amere
Que ta femme comme adultère
Amer desordonnéement *. 54o5
On prant femme communément
Pour avoir hoirs, et c'est raison,
Et pour gouverner sa maison
Et les choses qui s'y affierent :
Maleureux sont ceuls qui se fièrent 5410
A leurs femmes, comme les bestes.
Par nulles voies deshonnestes.
Toutevoies les bestes ont
Que, depuis ce qu'empraintes ^ sont,
528 b Elles n'aront de mascle cure; 5415
Mais femmes ont autre nature :
Plus sont grosses,' et plus désirent
I. odurc. — 2. desordonnement.
a. Qu'il n'est permis. b. Honte. — c. Plaisir. — d. Pleines.
T. IX 13
178 LE MIROIR DE MARIAGE
Les hommes qui enfans leur firent ;
Plus veulent ce chetif mestier
5420 Et la compaignie traictier
De leur mari ou leur amant.
Et tien que ce naturelment
Leur vient aveuc leur volunté,
De quoy eulx ont le cuer tempté
5425 Et principal entencion.
Non pas pour fornicacion
Eschuer, prannent pluseurs famé
Au jour d'ui, mais que pour le blâme
De luxure et de leur désir
5430 Traicter et aveuc eulx gésir.
Encores prant aucuns aucune
Plus pour argent et pour pecune
Qu'il ne fait pour lignée avoir ;
Ce nous fait Marcia sçavoir.
LUI. — Exemple comment au jour d'uy en mariage l'en
QUIERT plus l'avoir PAR AVARICE QUE LE BON CORPS
DE FEMME.
5435 Marcia, la fille Cathon *,
Puis qu'elle ot perdu son baron
Et elle fut admonestée *
D'autre fois estre mariée
Comme fille de jeune eage,
5440 Elle dist : « Me marieray ge,
Comme tout mari, par mon ame,
Quiere plus l'avoir que la famé ?
Et, puis que je voy et advise
•
* Vers 5435-5 5 og publiés par Tarbé, Mir., p. g5-Qj.
a. Mais rien que pour faire l'acte blâmable. — b. Exhortée.
I
LE MIROIR DE MARIAGE 1 79
Que ma chevance est plus requise
Que mon corps, ma conclusion ^445
528 c Est, et aussi m'entencion,
Que jamais mary ne prandray,
Mais a marier me tendray. »
Et par ce moustra clerement
Que l'en requiert présentement 5430
Plus l'avoir, quant on se marie,
Que l'en ne fait Jehanne ou Marie;
Qu'elle soit preude femme ou chaste,
Borgne, boiteuse, nette ou gaste ^,
Fors a l'avoir y regarde on. 5455
De ce regart ci nous gardon,
Car c'est saine chose et propice
D'estre non lié d'avarice
En mariage et chose sure
Qu'on ne quiere ce pour luxure. 5460
Economiques, qui traicta
Et qui moult sçavoir couvoita
Des livres sur tous mariaiges.
Dit que sur les communs ouvraiges
Homme et famé ont labour pareil : 5465
Dehors fait l'omme l'appareil
Des charrues et des labours
Aux champs, aux vignes et aux bours ;
Femme doit dedans ordonner
La maison, bestail gouverner, ^470
Les chamberieres, les sergens,
Restraindre, reslargir * ses gens
Selon les temps, selon leur paine;
Femme a ce doit pener et paine.
Ainsis fut anciennement, 54/5
Mais il va trestout autrement,
Qu'elles veulent oiseuses estre
a. De mauvaise santé. — b. Diminuer, augmenter les gages de.
l8o LE MIROIR DE MARIAGE
Et dominier en leur estre '^.
Columelle de ce tesmoingne
5480 Que plus ne leur plaist la besoingne 528 d
De prandre cure de maison ;
Tendres ^ sont en toute saison
Pour leur plour et port des enfans ;
Les estas veulent avoir grans
5485 De draps de robe et d'aultre chose ;
Il n'est nulz qui parler leur ose
D'avoir de la charrue cure;
Ort office ne leur procure
Nulz homs qui vueille vivre en paix,
5490 Car ne l'ameroient jamais,
De tourtrer <^ pain blanc ne pain bis
Ne d'avoir cure des brebis,
Des gelines ne des pourciaux,
De mettre le fiens par monciaux,
5495 De faire maton ^ ne frommaige
Ne de penser du labouraige ;
A chose nulle soir ne main
Qui leur puist ordoier ^ la main.
N'ont au jour d'ui talent /d'entendre,
55oo Pour ce que chascune est trop tendre.
Pou veulent estre en une ville s'
Champestre, pas n'est ce ' le stille '' :
Elles désirent les citez.
Les doulz mos a eulx recitez,
55o5 Pestes, marchiez et le théâtre.
Lieux de deliz pour eulx esbatre,
Et qu'elles y voisent souvent,
Si comme il est dit cy devant
Ailleurs, en un autre chapitre.
I. ce manque.
a. Maison. — b. Délicates. — c. Pétrir. — d. Lait caillé en gru-
meaux. — e. Salir.—/. Volonté, —g-. Ferme. — h. Le bon ton.
LE MIROIR DE MARIAGE l8l
Or VOUS mariez a ce tiltre : 5 5 i o
Elles voient et, qu'om les voie,
Veulent toudis aler par voie.
D'oiseuse femme l'apresure ^
52q a Est engendrement de luxure;
Et aussi est li homs oiseux 55 i 5
Plains de vices et orgueilleux,
Et quant telz péchiez les sousprannent,
Tous deux en telz vices se dampnent.
Mais trop plus est li homs affliz ^
En ces doleurs, en ces confliz 552o
Assez que la femme ne soit,
Car des labours prant et reçoit
La cure et le gouvernement
De Tostel, et semblablement
Les souspirs, les dangiers ^, les plains - 5525
De sa femme et les griefs complains
Qu'elle fait pour estât avoir.
LI V. — Conclusion par manière de conseil de rebottter
MARIAGE, PROUVÉE PAR LES SAIGES ANCIENS QUI FRAIN n'y
SCEURENT METTRE.
Filz, vueilles cy appercevoir :
Tu n'es pas plus fort de Sanson
Ne plus saiges de Salemon, 553o
De Theofastre plus expers,
Du roy Philippe plus appers,
Qui de Macédoine fut roys.
Es tu d'Erculès plus adrois?
Es tu plus grans clers d'Aristote, 5535
a. Le commerce habituel. — b. Atteint. — c. Les résistances.
- d. Les plaintes.
l82 LE MIROIR DE MARIAGE
De Seneque ne d'Auréole?
Es tu plus saiges de Platon?
Es tu de Socrate ' et Cathon
Plus constans ? Non "* certes, nenil.
5540 N'es tu pas en autel péril
Comme Agamenon se bouta?
David par femme se doubta
De perdre de son Dieu la grâce :
Foie femme toult et ^ efface
5545 Honneur, sens et chevalerie, 52g b
Puissance de corps et clergie.
Juveniaux, Cathulus, Ovides
Ne li phillosophes Virgiles
Ne autres, pour eulx esprouver,
555o Ne sceurent onques frain trouver
Ne estre par leurs sens si gais ^
Qu'ilz ne fussent par les agais *
Des femmes prins, mors ou desers <^.
Et quant rois, chevaliers et clers,
5555 Dont je t'ay recité les dis,
Sont par femme ainsi affadis ^,
Destruis, mors ou persécutez.
Et que par leurs auctoritez
Et les exemples de leurs livres,
556o Conseillent que tu ne te livres
A telz maulx, puis que tu les sens.
Tu seroies plus hors du sens
Que ceuls qu'on maine a saint Acaire,
Se tu veulz ouvrer du contraire,
5565 Car les exemples anciens
Nous sont et cordes et liens
De nous garder des grans perilz,
I. socrates. — 2. non manque. — 3. bien et.
a. Capables de résistance. — b. Ruses. — c. Ruinés. — d.
Amollis.
LE MIROIR DE MARIAGE l83
Que nous trouvons par leurs escrips
Et que nous veons clerement,
Qui nous puelent mettre a tourment 5570
Du corps et de Tame en la fin.
Or enten, mon tresdoulz affin,
Ancor te vueil je par droicture
Et selon la saincte Escripture
Moustrer ce qui pourroit par femme 5 57 5
Corps périr et destruire l'ame :
Clerement te le moustreray,
Et, se Dieux plaist, te retrairay
S2q c De Tentencion périlleuse
De marier, qui trop doubteuse ^ 558o
Est plus a l'un que n'est a l'autre.
Autant comme un chapiau de fautre
Vault moins d'un de perles, je trui,
Qu'autretant vault pis au jour d'hui
Marier clerc ou chevalier 5585
Encontre un autre séculier,
Bourgois, marchant, ouvrier de bras
Qu'autre, et te ' moustreray les cas
En Tepistre que je t'envoye:
A quelz gens l'escripture avoye * 5590
Eulx marier, et aultres non,
Et a quelz princes de renon
Il chiet de prandre femme et querre
Pour avoir en chascune terre
Vray seigneur par ligne héritier, 5595
Car a tous peuples fait mestier
De l'avoir par succession
Pour leur deffence et tuicion <^
Plus que de l'avoir par eslire;
Et la pourras mes raisons lire 56oo
I. te manque.
a. Redoutable. — b. Conseille de. — c. Protection.
184 I^E MIROIR DE MARIAGE
Que sur ce chapitre mettray,
Quant plus a plain le t'esclorray ^.
LV. — Autres exemples de ce mesmes et que le plus
SEUR est fuir femme, SOIT PROPRE OU ESTRANGE.
Treschier filz, le commencement
De pechié et le dampnement
56o5 Fut par maie femme jadis :
Eve et Adam de paradis
Par elle furent gettez hors,
Par elle fumes nous tous mors :
Le juste femme subverti ^
56 10 Le saige et le fort départi <^ 52() d
De Dieu par sa decepcion.
David, qui l'ours et le lion
N'espargna et au Philistien
Par sa fonde et par son engien
56 1 5 Le front et le chief minua ^
Et qui saiges continua
Le service Nostre Seignour,
Par le regart et foie amour
De Bersabéefut sousprins,
5620 Par Gad le prophète reprins
Et en péril, pour celle femme,
De perdre corps, honneur et ame,
Se Dieux ne lui eust secouru.
Qu'a a Sanson force valu
5625 N'a Salemon sa sapience?
Si com li feux la bûche avance
Et la couvoite pour ardoir,
Et avarice quiert l'avoir,
a. Exposerai. — b. Mit à mal. — c. Sépara. d. Coupa.
LE MIROIR DE MARIAGE l85
Et n'en puelent estre assovis.
Par ce semblable et plus envis 563o
Ne sera du vice de vie
A nul jour la femme assevie ^,
Ne délit ne lui souffira,
Mais toujours plus le desirra.
Propre ^ femme est fastidieuse; 5635
Femme estrange est tresperilleuse
Et ne la puet on pas dombter :
Par paroules fait ahonter
Homme l'une, l'autre rendir <^;
Par doulz sermons et par blandir 5640
Séduit souvent le cuer de l'omme.
Et pour ce dit Salemon, comme
Il soit escript que chascun fuie
53o a Estrange femme comme pluie,
Pour son blandir et sa malice, 5645
Que sa maison maine par vice
Et encline jusqu'à la mort,
Et aux enfers met et amort
Ses semences par ses meffais,
Dit que nulz demours ne soit fais 565o
Avec elle par quelque voie,
Et dit aultre nulz ne s'avoie
En tel lieu, car cilz qui yra,
Du chemin ne revertira
Ne n'ara de vie semence. 5655
« Encor », dit il, « regarde et pense
Que leurs bouches samblent le miel
En douçour, mais c'est piz que hel,
Ains que soit au département;
Doulz samble le commencement, 566o
Quant tu commences a l'amer,
Mais tu y trouveras l'amer
Cl. Assouvie. b. Légitime. — c. Etre anblé.
l86 LE MIROIR DE MARIAGE
Et au derrain le glaive agu,
Et y perdras toute vertu :
5665 Les piez d'elles en mort descendent,
Leurs alers en enfer les rendent,
Leurs péchiez sont innumerables
Et leurs voies non enserchables ^. »
LVI. — Comment Répertoire de Science amoneste Franc
Vouloir, son disciple, de fuir souverainement le délit
DE femme ESTRANGE.
Treschier filz, donques je te prie
5670 Que de ce que ma bouche escrie
Départir ne te vueilles pas ,:
Foie femme plus que le pas
Eslonge ^, fuy et te transporte
Plus loing que tu puez de sa porte,
5675 Et ne la vueilles approuchier. 53o b
Ton eur, que dois avoir chier,
Ne tes ans a doleur ne met;
De telz labeurs ne t'entremet
De ta force et de ta louenge
568o Destruire en la maison estrange,
Car, se tu le fais, tu diras.
Quant ton corps exillié verras :
« Pour quoi n'ay je crut discipline?
Pour quoy laissa mon cuer dotrine,
5685 Qu'il n'obéit et qu'il ne crut
Celle dotrine qu'il reçut?
Que n'obey je aux enseignans.
Aux maistres dotrine donnans?
Que n'enclinay je a eulx m'oreille ?
a. Mauvaises à suivre. — b. Évite.
I
LE MIROIR DE MARIAGE 187
Foulz suy, foulz est qui se conseille 5690
Et neveult bon conseil tenir;
Conseillier et non retenir
Bon conseil est soy exillier,
Et honte de soy conseillier,
Quant on ne veult croire conseil. 56c)S
Tresdoulz filz, pour ce te conseil
Qu'a bon conseil jamais n'opposes.
Ou ' fait des ées a deux choses,
Cire et miel : si sont "' en la face
De la femme beauté ^ et grâce; 5700
L'une ^ est beauté dont je parole,
L'autre est douceur de sa parole ;
La cire fait le feu ardoir
Et le miel la douceur avoir ;
Aussi la beauté de la femme SjoS
De luxure art et si enflame
Le corps de l'omme, et sa pensée
Est par le blandir trop cassée
3o c De la femme, qui le déçoit
Par son doulz parler qu'il reçoit. Sjio
Or vient lors de cire le miel,
Quant femme, en doulz parlant, son fiel
Boute en l'omme et blandissement,
Qui est cause de son tourment
Temporel et perpétuel 57 1 5
Par le vice et fait actuel
Du ' délit de la char mal saine,
Qui a dampnacion le maine.
Or vueilles donques ^ garder t'ame
De maie et de blandissant famé, 5720
Ne couvoitier ; ne ne resgarde
Sa beauté, mais de lui te garde.
Ne soies laciez de ses las
I. On. - 2. si sont manqnent. — 3. de beauté. — 4. Bouche. — 5. De.
- 0. donc.
l88 LE MIROIR DE MARIAGE
Qu'en la fin n'en dies helas!
5725 Femme aime afin qu'elle déçoive,
Et déçoit pour ce que reçoive
Le tien, qu'elle aime, et non pas toy.
Salemon met aultre chastoy
Et dit dolent au jouvencel,
5730 Auquel foie femme mortel
Fait de divers adournemens ^,
De baisiers et d'embracemens,
De doulz regars, de plains piteux.
De doulz parlers trescouvoiteux,
5735 De soy moustrer en mainte place
Et de faire paroir sa face,
Resgardans, pensans pour sçavoir
Qui elle pourra decepvoir;
Lors dit a cellui qu'elle treuve,
5740 En faingnant nouvelle contreuve * :
« Au jour d'ui suy alée orer,
Afin que te peusse trouver;
J'ay fait veu et donné offrande, 53o d
A celle fin que Dieux me rende
5745 Ton encontre, que j'ay trouvée.
M'orison a esté levée ^
Et receue, Dieux le me monstre.
Quant je te voy en mon encontre :
Mon lit tissu est ordonné
5750 Et pour ton amour aourné
De tapis d'Egipte bien pains;
Chambre tendue y a de poins
De fin or, d'argent et de soye.
Cordes, courtines, belle toye ^
5755 De cendal et de blanc choton,
Carriaux fins de belle façon,
D'or fin d'ouvraige de Damas ;
a. Parures. — b. Mensonge. — c. Acceptée. — d. Taie d'oreiller.
LE MIROIR DE MARIAGE lS[)
En ma chambre a bon aromas
De cynamon, mirre, alloé,
Qu'espandu ay, et alloé 5760
Sur mon lit escarlatte ^ dTpre,
Balme et encens, oyseaulx * de Chipprc :
Vien au lit de nouvel paré
Que je t'ay ainsi préparé;
Enyvrons illec nos mamelles 5jôb
D'embraciers et des baisiers d'elles ;
Usons des delis et douçours
Du corps jusqu'à ce que li jours
Luira clers, n'ayons achoison
De paour, hors est de maison ^77^
Mon seigneur a tout sa pecune :
Jusques au decours de la lune,
Ne revendra, je le sçay bien.
Or te délivre, et si t'en vien. »
Ainsi par son chant la seraine 5775
De mort a son hostel le maine;
Par son parler, par sa blandice <^,
Le treuve si mol et si nice
Qu'elle le rouille ^ comme un œuf ;
Prins et lié comme ' le beut 3780
La suist c'om maine au sacriiice.
Ou comme la povre genice
Que l'en maine au bersault '^ pour traire.
Mais li las ne s'en scet retraire
Qui est plus liez qu'il ne cuide; 5785
.Jusqu'au juisier/se gaste et vuide,
Et se boute la hart ou coul
Plus que l'oisel qu'om prant au voul &,
I. com.
a. Drap fin de couleur écarlate. — b. Pâtes parfumées en forme
d'oiseaux. — c. Caresse. — d. Fait rouler. — e. Tir. — /. Gésier.
— g. Avec des oiseaux de proie.
190 LE MIROIR DE MARIAGE
Et fait tant o ce, qu'il se gaste,
5790 Que finant a la mort se haste
Et ne scet que l'ame fera,
Qui en grant péril demourra.
LVII. — Gomment beauté de femme est comparée a
LA rose qui incontinent PASSE, SEICHE ET PERT SON
ODOUR, BEAUTÉ, ET AMORTIST.
Treschiers filz, je te pri pour Dieu *,
Ne va en ce perilleus lieu ;
5795 Fuy de tele femme la voye,
Et fay que ton œil ne la voye :
Elle degette les foulez ^
Et n'a cure des affolez ;
Sains les prant et rent inhabiles.
58oo Telz poursuites sont inutiles
Destructions d'ame et de corps :
Par femme sont les puissans mors ;
Sa maison est voie d'enfer^
Plus aspre qu'aguillons de fer.
58o5 Pour quoy amons nous la douçour
De femme plus que de la flour.
Gomme il soit que flour et la femme
Soit une honeur et un diffame ? 53 1 b
En la flour seult couleur avoir,
58 10 En femme puez beauté sçavoir.
Dont de l'une et l'autre j'entens
Beauté passer en po de temps.
La rose rouge est espanie
En un jour, douce et raplanie
58 1 5 D'odeur, et la blanche autressi;
* Vers 5'jg3-5865 publiés par Tarbé, Mir.,p. gy-ioo.
a. Maltraités.
LE MIROIR DE MxVRIAGE I9I
La violette donne aussi
Douce odour; si fait la soussie,
La marguerite, l'angorie ^,
Le glay, la douce flour de lis :
En ces flours a moult de delis, 582o
De déduit, de joliveté ;
Au mieulx venir, n'ont c'un esté ;
Et encor la rose du main
Est flétrie d'ui a demain,
Et pert ses fueilles de legier, 5825
Que le vent fait par le vergier
Amatir *, perdre et mettre a Hn.
Et quant vient vers la Saint Martin,
Fueille et flour et toute verdure
Convient tourner en pourreture 583o
Pour le froit et les temps divers
Qui s'approuchent, pour les yvers
Qui trenchent d'arbres et de prée
Tout le vert a leur froide espée,
Et se boute Tumeur en terre : 5835
On ne scet lors la flour ou querre,
Tant est sec, perdu et desmis.
Et certes, beaux tresdoulz amis,
Ainsis que l'esté enlumine
Le rosier et de sa racine 5840
Fait fueilles, flour et rose ' yssir,
Ainsis est juenesse en désir
Aux hommes des femmes adont.
Qui beauté comme la rose ont.
Par jeunesse sont coulourées; 5845
Mais si que les fleurs sont brûlées
Par geler ou qu'elles matissent ' ^,
Ainsis les femmes se flétrissent
I. roses. — 2. martissent.
a. L'ancolie. — b. Se tiétrir. — c. Se flétrissent.
i^2 LE MIROIR DE MARIAGE
Par vieillesse ou par accident
5 85o D'avoir porté un seul enfent,
• Ou par trop eulx habandonner
Aux deliz de char et donner
A leur corps trop paine et traveil,
Ou par autre cas non pareil,
5855 D'avoir po a boire et mangier,
Ou par leur calité ' changier,
Estre malades longuement,
Ou par mourir soudainement
Est leur beauté perie et casse ^,
586o Qui en aussi po d'eure passe
Que la rose fresche et nouvelle
Qui est en une saison belle,
Et l'autre après sa beauté pert :
Trop moins est femme, et bien y pert,
5865 Ou aussi po comme est la rose.
Et si a ancor autre chose :
Se femme muert, et tu l'amas,
Tu en seras tristes et mas,
Et se tu attens sa vieillesse,
5870 C'est desplaisir que trop te blesse,
Et dont chascuns a cuer amer
En ce cas, de vieillesse amer.
Donques ne doit on pas quérir
Vieillesse, ou nulz homs n'a plesir
5875 Et qui est de legier haye,
Ne l'en ne doit quérir aye 53 1 d
Fors tourment en juene qui muert;
Qui ces chemins prant, il se tuert *
Et desvoie de bonne sente.
5 880 Advise ci chascuns et sente
De celle qui ses crins divise
I. calice.
a. Brisée. — b. Détourne.
LE MIROIR DE MARIAGE IQS
A aguille d'or qu'ell' a prinse,
Et fait de pierre ses tresoirs ^
Et de perles, et ses ' miroirs
D'yvoire, et espingles dorées, 5885
Frontiaux et coifes bien ouvrées,
Qui sa face paint et couleure ;
Et que devendra elle en Teure?
Viande a vers et a serpens,
Et pis ancor, si com je pens : SSgo
Les couleuvres son coul prandront,
Et les serpens l'alaitteront;
Plus ara esté tendre et aise,
Plus sera pourrie et punaise
Sa charoingne, et plus corrumpue, 5895
Et lors couvendra que plus pue :
Elle souffrira en la terre.
Or va a Ysaie enquerre
Qu'elle fera aux infernaulx :
Elle y ara durs apparaulx, 5900
Selon les filles de Syon.
Or oy la declaracion :
« Les coulz orent moult estendus
Et de leurs yeulx les las tendus
Et les piez a aler par gré. 5905
Ghascune selon leur degré
Eslevées furent forment
En orgueil, en atournement. »
Ysaie lors s'escria :
'32 a « Nostre Sires chauves fera 5910
Les testes des filles Syon,
Et mettra en dispersion
Leurs cheveulx, car nulz crins n'aront;
Leur chaucemente * deffauldront ;
I. ses manque.
a. Ornements de coiffure. — b. Chaussures.
T. IX ,3
194 LE MIROIR DE MARIAGE
5915 Leurs tressoirs, leurs aournemens
Et tous leurs riches garnemens,
Leurs bobans ^ et leurs cuevrechiefs,
Leurs mittes ^, et dessoubz leurs chiefs
Leur osteray de leurs oreilles
5920 Les biaus anneaulx, et les armeilles ^,
Les persides ^, discriminables ^
Et les muremiles / flairables ^
Qu'elles portent en leurs narines,
Les pierres pendans aux poitrines
5925 Et es frontiaux sur leurs sourcis,
Mutatoires ^, pailles ^aussis;
Leurs aguilles et leurs miroirs
Seront convertiz en plouroirs ;
Je leur donrray, n'en doubtez mie,
5930 Pour douce odeur grant punesie J ;
Pour la belle zone ^ averont
Or funicle ^ et s'en couverront;
Pour la cheveuleure crispine "^
Avront chauve teste sanz crine;
5935 Pour la face et pour le beau pis
Aront cendre et encores pis ;
Elles aront et feu et vers,
Puours, autres tourmens divers
A tousjours, sanz terme et sanz lin. »
5940 Ly vers qui ne va a déclin,
Qui s'appelle de conscience,
Nourris es deliz de l'enfance
De char, en desespoir menrra
Ces filles, et les livrera 532 b
5945 A doleur perpetuelment.
a. Habits luxueux. — b. Mitaines. — c. Bracelets. — d. Garni-
tures de manches. — e. Ornements d'or dans les cheveux. —
/. Flacons d'odeur. — g. Sentant bon. — h. Robes précieuses.—
i. Bandelettes de soie. —j. Grande puanteur. — k. Ceinture. —
/. Corde. — m. Frisée.
LE MIROIR DE MARIAGE IQS
Regarde quoy et voy comment,
Et par quel tour tu as amé.
Ainsis seras tu diffamé :
Tu es cendre et un po de pourre ^
Que li vens fait lever et courre SgSo
Par orgueil dont li vent t'eslieve,
Qui en la fin te nuit et grieve.
De femme nuist prochienneté ^ :
Qui trop prouchains en a esté,
Encheus en est en grief crime. SqSS
Pour ce saint Grégoire reprime
La voix qui blandist par Toye,
Et la face des yeulx moillie
De femme, qui nuisit ' jadis
A son baron en paradis, 5960
En terre nuist : le chief estoupe.
Sage, pourvoy ci, ne t'assoupe ^\
En my les femmes ne demeure,
Car ainsi que tigne '^ deveure
Les vestemens et les mangue, SgôS
Ainsis femme, qui ne se jue,
Destruit les hommes et sousprent
Par iniquité qui la prent
A ymaginer et sçavoir.
Pour homme prandre et decepvoir. 5970
Es proverbes dit Salemon
Gomment ne puet prandre 11 hom
En son sain feu, et qu'il ne s'arde
Et sa robe; or pran a ce garde :
« Puet il sur vif charbon aler 5975
Sanz la plante du piet casser?
Aussi ne puet aler en fin
532 c Sur la femme de son ahn
I. nuisa.
a. Poussière. — 6. Accoirftance. — c. Ne bronche pas. —ff. Teigne.
196 LE MIROIR DE MARIAGE
Li homs ne a elle atouchier
5980 Que trop ne le faille pechier :
Lors ne sera ne net ne monde. «
LVIII. — Exemple par la femme Job, que l'en ne doit
POINT POUR DELIT CHARNEL PRANDRE PROPRE FEMME.
Quant Job souffrit tant en ce monde
De dommaige et de pouvreté,
Qui fut sur le fiens porté
5985 Malades et plains de grevence,
Qu'il perdit toute sa substance
Et pour la mort de ses enfans
Fut moult afflix ^ et fut souffrans
De sa char grief affliction,
5990 Plus lui fist de dérision *
Sa femme crueuse et perverse,
Et plus son couraige reverse ^
Que chose qu'il eust a souffrir :
Reprouches lui venoit offrir,
5995 En lui disant : « Ton cuer radresse '^,
Qui encor mains ' ^ en ta simplesse ;
Bénis Dieu, afin que tu muires. »
Maintes autres paroules dures
Lui dist, pour ce qu'il amoit Dieu
6000 Qui l'avoit versé de son lieu
Pour esprouver sa pacience
Et congnoistre sa conscience,
Ainsi que s'elle voulsist dire :
(( Tu sers Dieu qui te veult despire /;
6oo5 Tu l'as servi et redoubté,
I. moins.
a. Affligé. — b. Moquerie. — c. Abat. — d. Corrige. — e. De-
meures. — /. Faire du mal.
LE MIROIR DE MARIAGE I97
Et au derrain t'a tout osté,
Et encor ne te puez tenir
De sa louange maintenir.
532 d Or pran ce qu'il t'en advendra,
Car jamais bien ne te rendra. » 6010
Ainsi l'arguoit celle foie,
Et irritoit par sa parole
Celle qui plus maulx lui offry
En ramponnant qu'il ne soutfry
De ses grans persecucions. 601 5
De paradis ja dit avons,
Comment femme y nuit et le cas;
Sur le fiens, n'en doubtez pas,
Nuisit a Job ceste ensement.
Ou prétoire semblablement 6020
Greva fort saint Père l'aucelle
Qui le congnut, et fut par elle
Qu'il ' fut meus de Dieu regnier;
Et si ne puet on pas nier
Qu'en palais Herodiadine 6o25
D'Erode, mauvaise et indigne,
N'empetrast par son caroler ^
Le chief saint Jehan decoler :
Par son dancer a celle feste
Fist que du Baptiste ot la teste, 6o3o
Si comme il est ailleurs escript
En ce livre et plus a plain dit.
Et encore ^ dit Salemon
Qu'o le serpent et le dragon
Demourer a milleur pratique 6o35
Qu'avec maie femme et inique :
L'iniquité de femme maie
Son visaige fronce et avale ^,
I. Qui. — 2. encor.
a. Sa danse. — b. Fait baisser.
igS LE MIROIR DE MARIAGE
Comme Tours et la lyonesse ;
6040 Lors tent son sac la felonnesse
Et Testent entre ses prochains,
Et tousjours souspeçonne au mains '
Qu'elle a autruy quelque grief face. 533 a
Oste donc de femme ta face,
6045 Qui est couteuze et si festrange ^
En regart de la femme estrange,
Car, par le resgart de la femme.
Ont maint perdu et corps et ame
En Tardent convoitent amour.
6o5o D'un resgart Amon sa serour
Thamar congnut, filz de David,
Maugré elle ; quant il la vit.
Et en sa chambre fut venue.
De lui fut prinse et corrumpue,
6o55 Et en la fin en fut destruis,
Mort et occis, si com je truis.
Aussi ardit en convoitise
Du feu de char que femme atise
Sichem, filz Emor, et pour Dine,
6060 Fille Jacob, belle meschine,
Et en périt au derrenier.
Par beauté de mainte mouillier ^
Sont pluseurs mors et esbahis,
Povres, maleureus et hais,
6o65 Reprouchés, destruis et desers :
Il vauldroit mieulx vivre es desers
Qu'avoir tel vie, et rungier herbes.
Et n'est il escript es proverbes :
Femme foie est fosse parfonde ?
6070 L'estrange est puis de mauvese onde,
Angoisseus et tresperilleus ;
I. moins.
a. Eloigne-toi. — b. Femme.
LE MIROIR DE MARIAGE I99
Tousjours aguette comme uns leux «
Par mi les champs, par my la voye
A ce qu'elle puist prandre proye,
Comme larron, et s'elle voit 6075
Ung non causte ^, elle le déçoit
Et le tue par son resgart.
Dont, biau filz, li doulz Dieux te gart !
Qui n'a qu'un pain et l'abandonne.
Il ne puet nourrir sa personne, 6080
Et la femme, dont je me claim.
Ne comparage a un seul pain.
Vray contraire sont cil dui vice;
Luxure ^ l'un, l'autre avarice :
Luxure veult vivre a plenté, 6o85
Avarice en escharseté ^.
De ces deux dit saint Augustins
Qu'ilz quierent deux divers chemins.
Avarice dit : « Garde bien. »
Luxure dit : « N'espargne rien I 6090
— Se tu donnes, tu perderas.
— Se tu retiens, amour n'aras. »
Habiter avec créature
Féminine nourrist luxure,
La force baille et la manière 6095
Du feu emprandre et la matière;
Et certes qui n'oste la paille,
Qui l'embrasement du feu baille
Et l'esteule, ne cessera
Ce feu, ainçois alumera 6100
Tant comme les deliz charnelz
Seront en la char encharnez.
Ces mos de Salemon retins ;
Li feux ne sera bien estins.
a. Guette comme un loup. — b. Non prudent. — c. Prodigalité.
— d. Parcimonie.
200 LE MIROIR DE MARIAGE
6io5 En deux manières s'estaindra
Li feux, quant la bûche fauldra
Par ce qu'aucuns l'ara ostée,
Ou quant eaue y sera gettée.
Ainsis feux de luxure estaint,
6110 Quant désirs de char se restraint
Des maies cogitacions, 533 c
Ou que les inundacions
De pleur par vraie repentence
Estaingnent la perceverence
6 II 5 Du penser qui tout alumoit,
Quant OU regart perseveroit,
Qui par celle eaue est suffoquez :
Ne doit il ^ plus estre évoquez «.
LIX. — Gy parle Répertoire de Science a Franc Vou-
loir DE LA FONTAINE DE COMPUNCTION ET PAR QUELLE
MANIERE l'en Y PUET ET DOIT VENIR.
Treschier filz, vien a la fontaine
6120 Qui est de compuncion plaine,
Qui naist ou val d'umilité
Et qui defïlue ^ par pité
Ou val des cuers humilians,
Qui estaint la flambe et lians
6125 Des vices^ et tempre <^ l'esté
Et les tasches qui ont esté
Des charnelz deliz avec toy,
Qui cesse ^ et qui restraint la soy
Et arrouse com bonne et saige
61 3o De chasteté le jardinaige.
Par vertu d'elle et de ses antes ^
I. il manque.
a. Ressuscité. — b. Découle. •— c. Modère. — d. Fait cesser.—
e. Greffes.
LE MIROIR DE MARIAGE 201
Sont la bonnes toutes ses plantes :
L'olive de miséricorde
Nourrist ceste humeur, si ^ recorde
Mon livre, et la rose ensement 6x35
De martire, et semblablement
De chasteté le tresdoulz lis,
Les violiers ^ doulz et polis
Fait naistre, et douces violettes
De virginité pures nettes, 6140
Et d'autres diverses couleurs
533 d Naissent au vergier toutes flours,
Perses, indes *, blanches, vermeilles.
Douces, odourans, despareilles <^
Aux flours de ces jardins mondains ; 6145
Et si comme li ruisseaulx plains
D'yaue douce arrouse la terre
Et qu'elle fait par Tumeur querre
Et par la vertu du souleil
Au vergier fruit gros et vermeil 61 5o
Plus habondant et plus valable
Au cultiveur, par ce semblable
Le jardin de l'ame divine.
Quant de larmes fait sa crétine ^
Et les espant par influence 61 55
Sur son pis en grant repentence
Et en vraie contriction,
Et le fruit 2 d'operacion
Est arrousez avec la grâce
Du saint Esperit qui efface 6160
La seicheresce du jardin,
Et le souleil dès le matin
De charité ou vergier raye ^
I. se. — 2. finit.
a. Giroflées. — b. Bleues. — c. Dissemblables. — d. Déborde-
ment. — e. Rayonne.
202 LE MIROIR DE MARIAGE
Et rousée, avant qu'il ait raye ^
6 1 65 Celestial la terre arrouse ;
La maison en est plus jalouse
Qui les palmes de vertu porte ;
Croissement flourir leur ennorte *
Et contraint que de la terre isse
6170 Verges et palmes de justice,
Les cepiaulx <^ es vignes acroist
Et les raisins et le vin croist,
C'est a dire l'entendement
Du divin admonnestement,
6175 Les pensées qui sont es vaulx
D'umilité hors des travaulx, 534 a
Lesquelles le saint Esperit
Enlumine, et riens ne périt
Des raix de contemplacion
6 1 80 Par breze de temptacion,
Et par compunction est digne
De l'intelligence divine.
Si comme au doulz ruissel sonnant
Sont sault de pierre ' a li donnant,
6x85 Et que par le tresdoulz "" murmure
De Feaue aux escoutans procure
En leurs oreilles tresdoulz son,
Ly ruisseaulx de compunction,
Quant li pécheur ses maulx recorde,
6190 Donne si doulx son qu'il n'est corde
Qui vaille les sanglouz du cuer
Et les psaumes qu'il met defuer ^,
Qui tant sont doulz a ses oreilles.
Quant par mémoire aux péchiez veilles,
6195 Sangloz, souspirs, pensée donne
Ly ruisseaulx, de lui s'abandonne,
I, des pierres. — 2. très manque.
a. Pluie. — b. Les pousse à. — c. Ceps. — d. Dehors.
LE MIROIR DE MARIAGE 2o3
Et les saulz d'icelluy ruissel,
A ruminer ^ de son vaissel
Pseaumes par ruminacion *
De tresgrant delectacion ; 6200
Sur ce ruissel et sur la rive
Qui de la fontaine desrive
Douce et clere, luisant et belle,
Fait bon resgarder et sa selle ^
Fichier illec et demourer, 62o5
Et en ce ruissel bel et cler
Fait gracieus mirer sa face
Et c'om recongnoisse par grâce
Le jour de sa nativité
34 b En ce miroir d'umilité, 6210
Afin que, se l'en a taiche orde
Ou visaige, que l'eaue sorde ^,
Lave, nettoie, efface ' a plain
Le visaige de taiches plain ;
Et s'aucune fois la fontaine, 62 1 5
Qui est de compunction plaine,
Pour la terre n'a pas son cours.
Pour ce qu'empliz sont ses decours
Et les vaines de ses conduis
De limon qui illec s'est ' duis, 6220
Penser doys et tost secourir
Tant que dehors ne puet courir.
La fontaine est plaine de terre,
Pour ce que li cuers veult lors qucrre,
Prandre et retenir comme siennes 6225
Les povres choses terriennes :
De ce met Ezechie exemple
De la montaigne grant et emple
Ou Tedifice fut veu ;
I et efface. — 2. ses.
a. Répéter. — b. Récitation, —c. Siège. — d. Jaillisse.
204 ^-^ MIROIR DE MARIAGE
623o La terre estoit, je l'ay leu,
Jusqu'aus ' fenestres deFostel ;
Closes "* furent de ce costel.
Par l'édifice donne entendre
L'Eglise, et après pouons prandre
6235 Les menistres par les fenestres
Et les prelas, qui ont leurs estres
Ou nom de servir a l'Eglise ;
Et la terre qui estoit mise
Jusqu'aus ' fenestres la closture
6240 D'elles monstre en ceste escripture,
C'est a dire que les prelas
Ententis par cure de las ^
A mondains désirs acomplir
Et des richesses raemplir, 534 c
6245 Cessent * la paroule divine,
Et ainsis fortraient ^ doctrine
Des subgés et en pluseurs choses ;
Et la sont les fenestres closes.
Ainsi celle inundacion
6250 Du missel de compunction
Et de celle douce fontaine,
Tant comme elle est de terre plaine,
Seiche, se n'est évacuée ;
Mais quant absoulte est la pensée
6255 De cuer et par confession,
La coulpe est en remission
Et redecourt l'eaue et desrive
De la saincte fontaine et vive,
Laquele de nouvel curée
6260 Est par trois choses obscurée ^
De rechief : par profundité.
I. Jusquau. — 2. Choses.
a. Dans leur désir malheureux. — b. Renoncent à. — c. Sous-
traient. — d. Troublée.
LE MIROIR DE MARIAGE 2o5
Par limon, par vent exité.
Par profondité trop s'eslieve ;
Par limon se trouble et se lieve
Pour le vent qui fort la demaine. 6265
La profundeur de la fontaine
Est de péchiez perceverance
Et de charnele copulance
Delectacion de pensée
Longuement conue et usée; 6370
Car combien qu'on ait renuncié
Aucune fois a son pechié,
Toutesvoies par la coustume
Du précèdent aucuns se tumc -^
En douce delectacion, 6275
De quoy il fait retempcion *,
Par la vertu d'acoustumance.
Elle est par le vent en balance
Qui celle pensée balie <^,
Qui de nouvel est convertie; 6280
Et lors par la subjection
Du penser et l'estourbillon ^
Qui lui vient de la chose alée,
Est un petit meue et troublée.
Mais quant li vans cesse et la boe, 6285
Et la profundeur et la roe ^
De la fontaine dessus ditte
Est du ray rayent et remplitte,
De vraie contemplacion
Reçoit lors quietacion 6290
La pensée et n'est plus obscure,
Ainçois est la fontaine pure.
Encor est fait pur et trespur
Et plus pur ce qui fut obscur ;
a. Tombe. — b. Qu'il garde. — c. Agite. — d. Tourbillon. —
e. Circonférence.
206 LE MIROIR DE MARIAGE
6295 Le pur par congnoissance est fait
De congnoistre soy et son fait;
Le trespur en ce cas habonde
Par tresbien congnoistre le monde ;
Et le plus pur et le meillour
63oo Est congnoistre Nostre Seignour,
Nostre Sauveur et Nostre Dieu.
Soy congnoistre en temps et en lieu
Humilité nourrist et gendre ^ ;
Congnoistre le monde est entendre
63o5 Que chascuns le fuie et despite ^;
Congnoistre Dieu art ^ et incite
En nous de charité l'ardour,
Qui est feux de tresgant douçour
Et sanz lequel nulz biens parfais
63x0 Ne puet en ce monde estre fais
Par prince, bourgois ne chanoinne
Ne autre ; et saint Poul le tesmoisgne 535 a
Es epistres qu'il nous envoyé
Pour mieulx tenir la droicte voye :
63 1 5 Soy congnoistre clarté ramaine
Ou parfont de nostre fontaine,
Fuir le monde et despiter
Nous fait, tout délit débouter ;
L'ardeur de charité parfaicte
6320 Reboute les vens et degette
De nous temptacion mouvoir.
Pour ce le doit chascun avoir,
Et lors sont en une unité
Clarté, purté, transquilité ;
6325 Clarté est en intelligence,
Purté demeure en conscience,
Transquilité en meurs parfais.
Ainsis puet on estre parfais
a. Engendre. — b. Méprise. — c. Allume.
LE MIROIR DE MARIAGE 207
Ou ruissel de la fontenelle
De compuncion tresisnelle ^. 633o
Or y venez vous, non ydoine *,
Qui sur le flum de Babiloine
Estes situez et assis.
Gomment vendrez vous si massis ^?
Recorder vous fault de Syon : 6335
Et ' le psalmiste mencion
Nous fait, disant, si com je treuve,
Que sur Babiloine le fleuve
La avons sis, plaint et plouré.
Tant que nous eussions recordé <^ 6340
De la grant misère Syon.
Qui suira de confusion
Les fleuves mondains en ce monde
(Flux sont de Babiloine et onde].
En grant perdicion sera ; 6345
!>35 b Mais cellui qui contemplera
Par désir les celestiaulx
Biens de Dieu, il sera de ciaulx
Qui en douces larmes fondront
Et a Dieu se convertiront 63 5o
Et osteront du grant péril
Du fleuve mondain ort et vil,
Incertain, vuid et decourable ^,
Chascun jour estrange et muable.
Et prandra le flum de Jourdain, 6355
C'est paradis le souverain,
Du quel l'Esperit saint influe
Sur pluseurs sa grâce et afflue,
Mais qu'ilz la saichent retenir
Par bonnes œuvres maintenir. 636o
I. Et manque.
a. Très rapide. — b. Dignes. — c. Lourds (de péchés). — d. En
souvenance. — e. Qui s'écoule.
208 LE MIROIR DE MARIAGE
Aussi que le fleuve de Sayne *
Decourt, la richesce mondaine
Deperii ainsis et decourt
Au monde et en mainte grant court :
6365 L'un pert a présent sa richesse,
Honeur l'autre en po d'eure lesse;
Les édifices sont corrups ^
Les vestemens sont interrups ^,
Les ors, les pierres précieuses
6370 Et les grans vaisselles coûteuses
Sont perdues ou engaigées,
Les grans dragoirs pour les dragées
Aussi, dont on fait grans remors <^,
Les parens et amis sont mors,
6375 L'un par glaive, l'autre en vieillesce
L'un par malage '', l'autre en presse <^,
L'un en bois et l'autre en rivière ;
L'un muert devant, l'autre derrière.
L'un mueurt par un cas d'accident,
63 80 L'autre muert par un incident 535 c
Du mangier chose qui lui nuit.
L'un muert de jour, l'autre de nuit.
L'un muert juene, l'autre vieillart,
L'un est pandu et l'autre s'art/,
6385 Li autres est décapitez :
Ainsi par ce flum tempestez s"
Sont les cuers de ceuls qui s'aerdent ^^
Aux biens mondains, et tous les perdent.
* Vers 636 X -638 8 publiés par Tarbé, Mir., p. loo-ior.
a. Ruinés. — b. Déchirés. — c. Regret. — d. Maladie. —
e. En combattant. — /. Se brûle. — g. Tourmentés. — h. S'at-
tachent.
LE MIROIR DE MARIAGE 209
LX. — Gomment pour admonester Franc Vouloir a
BIEN FAIRE, LUI MOUSTRE REPERTOIRE PAR SON EPISTRE
LA BRIETÉ DE NOSTRE AAGE ET LA DOLEUR DE VIEILLESCE.
Tost passe la beauté de l'eage * :
Uns enfes devient tantost sage, ôSgo
Croist ou devient malicieus
Et jouvencel, et puis est vyeux,
Et puis est tantost décrépis,
Et n'a lors bras, jambes ne pis,
Cuisses, costez, teste, forcelle ^ ôSqS
Qui ne lui dueille, et sur sa celle *
Tuit si membre vont deffluant <^,
Et est lors en estât d'enfant
Quant a entendement mondain,
Et la languist en grant desdain, 6400
Impaciens de sa vieillesce ;
Po voit et plain est de sourdesce ^;
Il se courresse de legier,
Po puet ne boire ne mangier,
Du nés flue, sa bouche sent, 6405
Et tresfort li flairent li dent,
Le temps passé loe toudis.
Le présent est de lui hais ;
Il est tardis d'avoir oye ^,
Tousjours parle, n'en doubtez mie; 6410
535 d Tost se course et tart se rapaise.
En ce monde a trop petit d'aise.
Ainsi muert homs au mieulx venir ;
Mais nous ne devons escharnir
' Vers 6389-6458 publiés par Tarbé, Mtr., p. ioi-io3.
a. Poitrine. — h. Chaise. — c. S'écroulant. — d. Surdité. — e. Il
est long à entendre.
T. IX. ,4
210 LE MIROIR DE MARIAGE
6415 Vieil homme riche, povre ou nu :
Tel que les jeunes jadis fu,
Et jeunes sont a estre prest,
S'ilz vivent, tel que li viel est.
Si ne doit l'un l'autre moquer,
6420 Mais doit l'un l'autre supporter,
Car li vieillart nous ont nourry.
Autrement fussons nous pourry.
Si les devons en leur vieillesse
Servir, supporter leur destresse,
6425 Amer, honourer de cuer fin
Tresdoucement jusqu'à ' la fin.
Exemple en avons et figure
D'un oisel de douce nature
Qui hupe a nom en no langaige,
6430 Dont ly poucin ont tel usaige
Que, quant père et mère envieillissent
Et que les œulx leur oscurcissent
Tant qu'ilz ne puelent plus voler,
Lors les font leurs poucins aler
6435 En creux d'arbres en secrez lieux.
Et ainsi pourvoient aux vieux ;
Leurs dures plumes leur arrachent,
La mousse et autre douceur sachent «
Soubz leurs pères et soubz leurs mères,
6440 Et de viandes non ameres
Les paissent *, reschaufent et gardent.
Et piteusement les regardent
Jusques nouvelle plume vient
A leurs anceseurs ; lors advient
6445 Que leur veue est renouvelée, 536 a
Par tout puent prandre volée
Par le secours de leurs enfans
I. )usques a.
a. Tirent. — b. Nourrissent.
LE MIROIR DE MARIAGE 211
Qui leur ont esté secourans
Ainsi que s'ilz voulsissent dire :
« Père et mère, en vostre martire 6450
Nous avez vrais enfans trouvez,
Et c'est droit, car pons et couvez,
Esclos nous avez et nourris,
Autrement fussons nous pourris,
Tant que gouverner nous sçavons ; 6455
Et semblablement vous devons
Et mieulx supporter voz annuis
Et servir de jour et de nuis.
En recongnoissant les biensfais
Que par grâce nous avez fais. » 6460
Et se tel nature ont oisel *,
Dames, chevalier, damoisel
Et toute humaine créature
Doit ensuir ceste nature
Par plus grant raison et plus forte. 6465
Saige est qui vieillesce supporte,
Car tous nous fault juenes fenir ^
Ou vieulx en la fin devenir;
Et certes c'est tresgrant noblesce
De finer en dame Vieillesce, 6470
Et d'avoir bien vescu son temps
Sanz deshoneur et sanz contemps,
Et d'emporter, quant on est mors.
Bien pour Tame et renom au corps.
Filz, tant com tu seras en vie, 6475
N'aies de marier envie :
Qui se marie, il siet sanz doubte
Sur les flums de luxure, et boute
536 b Les ruisseaulx de courroux et dMre
En son cuer, et encor puis dire 6480
* Vers 646 J -6474 publiés par Tarbé, Mir.,p. Jo3'Jo4-
a. Mourir jeunes.
212 LE MIROIR DE MARIAGE
Que tempest de gueule ^ le tue,
Et couvoitise s'esvertue
De le plungier es griefs tourmens
De ce monde, s'il a enfens;
6485 Si non, et il vit en oiseuse.
Tant est sa vie plus doubteuse,
Car oiseuse, si com j'entens.
Est comme sont ces grans estans
Habondans de divers poissons,
6490 Et semblablement nous lisons
Qu'oiseuse est l'estanc des pensées
Et des choses desordonnées
Qui en soy mesmes se nourrissent.
Dont maintes personnes périssent :
6495 Ce sont les flums de la boe orde.
Dont il fault que tout pechié sorde *.
LXI. — Comment Franc Vouloir est admonesté de soy
desister et getter hors du flum de luxure par prier
Dieu, et des .vu. fontaines d'Israël.
Treschier filz, pour ce dois clamer
A Dieu que de ce lac amer,
De ce vil flume et sa misère,
65oo De son fane <^ et de l'eaue amere
Qui en decourt, oster te vueilles ',
Et que doucement te recueilles 2^
Afin que tu puisses puisier
Et boire jusques au juisier ^
65o5 Et du cuer arrouser le prael
De la fontaine d'Israël
I. vueille. — 2. recueille.
a. Trouble de gloutonnerie. — b. Sorte. — c. Sa fange. •— d. Gé-
LE MIROIR DE MARIAGE 2l3
En joie, en paix et en leesce !
De Dieu vient celle eaue et adresce,
Fontaine est de compunction ;
536 c Santez en vient, salvacion ; 65 lo
Et de celle saincte fontaine
But Pierres et la Magdelaine :
Pierres y trouva son salu;
Tant a Magdelaine valu
Qu'elle fut garie et lavée 65 1 5
De Torde boe deslavée ^,
Dont elle avoit esté pourprise
Du pechié de char et reprinse.
Sept fontaines d'Israël sont,
Qui toudis decourent et vont 652o
Et arrousent par leur douceur
Les amis de Nostre Seigneur ;
En ces ruisseaulx nulz ne périt.
Sept dons sont du Saint Esperit :
Le premier est de sapience, 6525
Le second est d'intelligence,
Le tiers de conseil *, quart de force,
Le cinq a science s'efforce,
Le sizismes est de pité,
Et le septisme en vérité 65 3o
Est de craindre Nostre Seignour
En tous temps et par vraie amour.
De sapience la fontaine
Vient l'eaue de doctrine plaine,
Et ï l'esperit d'intelligence 6535
Fait le ruissel de providence.
De la fontaine de conseil
Sourt la vaine et doulz appareil
De soûlas; et puis après vient
I. Et manque,
a. Souillée. — />. Bon sens.
2l4 LE MIROIR DE MARIAGE
6540 La fontaine ou il se couvient
Appuier, c'est force qui fait
L'omme vertueus en bon fait.
Science donne paine et plour :
Qui aprant, moult a de dolour. 536 d
6545 Pité donne compassion,
Double fruit de coftfession,
Car l'ame est par paour compointe,
De l'amour de Dieu est empointe
En considérant son exil
65 5o Par enfer et son grant péril :
Lors est de larmes cravantée ^,
Lors est de souspirs tourmentée
De la longue angoisse qu'elle a
Et de paour qui la tient la.
6555 Par repentence et par pardon
Lui fait Dieux de seurté don,
Ains que du corps ysse la lasse *
Se par contriction pourchasse
Et par contemplacion digne
656o De penser au lieu qui ne fine,
C'est le règne de paradis,
Ou l'en puet advenir toudis,
En. laissant les choses mondaines
Et en pensant aux souveraines
6565 Ou chascuns de nous doit gésir
Par pensée de vray désir,
Ou l'esperit des bons labeure
Par nuis, de jours et a toute heure.
Et * de ces .iiii. affections
6570 De couraige '^, dont nous lisons,
Viennent .iiii. fleuves ^; descendent
Deux du souverain ru ^ qui tendent
I. Et manque. — 2. fleuues et. — 3. ruisseau.
a. Brisée. — b. La malheureuse. — c. Cœur.
LE MIROIR DE MARIAGE 21 5
A abuvrer les cuers des gens,
Et .II. qui montent par dedens.
C'est cdmpunction des péchiez, 6675
Quant li couraiges est seichiez
Et par eaue de repentence
SS'j a Vient a œuvre de pénitence,
Que chascuns doit cerchier et querre.
Et scez tu que c'est? C'est la terre 658o
Que Caleph a Axe sa fille
Donna, qui fut sage et soutille.
Séant sur Fasne et souspirant ;
Lors dist a son père en criant :
« Ta beneiçon me soit donnée ! 6585
La terre austral habandonnée
M'est de par toy ; or vueil rouver «
Un ruissel pour lui arrouser. »
Lors lui donna dessus rivière
Et dessoubz, a s'umble prière. 6590
Par Axa enten ce notable
Et par l'asne ou Axa seoit
La char qui l'ame obéir doit;
La terre austral interprétée ôSgS
Est ardeur de bonne pensée ;
Les ruisseaulx dessoubz et desseure,
Deux compunctions dont l'en pleure.
Sont de craindre Dieu et l'amer.
Et de ses souspirs vient l'amer 6600
Du cri Axa ; c'est pénitence,
Ne je ne voy autre sentence
De ces .11. ruisseaulx, fors amour
Et crainte de Nostre Seignour.
En considérant la misera 66o5
De la présente vie amere
a. Demander.
2l6 LE MIROIR DE MARIAGE
Et ses paines après la mort
Du feu jehannel « qui nous mort
Par les larmes que nous plourons,
6610 Deux fleuves en nous decovrons,
Qui a compunction divine
Nous font venir en brief termine :
L'un est la paour devant dicte, 53^ b
Et l'amour de Dieu nous exite
661 5 A nostre pensée amolir *,
Qui tout pechié nous doit tolir.
Vez cy l'eritaige d'Axa,
Fille Caleph, fil Jeffonnea :
Cilz qui l'ara en mariage
6620 Yert douez de tel héritage.
Caleph est li cuers entendus,
Qui est convertis et rendus
Aux ruisseaulx de compunction
D'avoir en recordacion
6625 La terre austral * délicieuse,
Par une chaleur précieuse
Du saint Esperit dominent
Par humble désir et fervent.
En ces ruisseaulx sont lavez lors
663o Les dolens péchiez vils et ors
Et les taiches de la povre ame,
Et purgiez du corps li diffame <^,
Et par dedenz ce ruisselet
Sont li vestement ort et let
6635 De l'ame monde ^ et de l'ordure
Des gros péchiez et leur laidure ;
Et puis ou hault ruissel amont
Encores plus mondes se font
Et en la terre austral, c'est haulte,
I. austras.
a. De la géhenne. — b. Adoucir. — c. Les hontes. — d. Purifiés.
LE MIROIR DE MARIAGE 217
Qui est ferme comme une vaulte ^, 6640
Se seichent les péchiez mondains.
La paour lave amour au mains ',
Les monde et la chalour les seiche
Par dedenz, par quoy nulz ne pèche.
Ou lieu souverain est amour 6645
Et en la terre austral chalour.
Sj c La paour procède de paine,
L'amour de pensée certaine;
La chaleur vient du feu sanz doubte
Et la sensualité doubte; 665o
La raison se délite en tant
Que la pensée contemplant
Va par le ray de discipline,
Qui lors l'esprant et enlumine.
En l'un des ruisseaulx sont laissées 6655
Ordes taiches et abaissées,
En l'autre sont les choses mondes;
Si doit on bien amer telz undes.
Ou tiers est l'esclarcissement :
Paour reprime proprement 6660
Les faiz des péchiez et reboute ;
Amour les pensers vilz agoute ^
Des deliz de tout son pouoir;
Li feux deseche et fait ardoir
L'umeur des charnelz voluntez, 6665
Quant courraiges en est temptez.
Prouvé avons ceste ^ besongne.
La le ^ psalmiste le tesmoigne,
Qui dit la et en certain leu :
« En ma pensée ardit le feu », 6670
C'est a dire le feux seicha
D'amour mon cuer, quant il pécha,
I. moins. — 2. en ceste. — 3. le manque.
a. Voûte. — b. Égoutte.
2l8 LE MIROIR DE MARIAGE
Ancor par simulacion
Prinst de ceste lavacion
6675 Esperitel exemple mettre.
Du moustrer me vueil entremettre :
L'en voit souvent que lavandier * ^
Font leurs draps desur "" le gravier
Laver premiers en Teaue froide,
6680 Pour ce qu'elle est un petit roide,
Puis en la chaude et au souleil 53'j d
Pour seichier leur font appareil.
L'eaue est a la cendre meslée,
Mais elle est par avant coulée
6685 Sur le cendrier *, si que ne passe
Si tost et par ce point efface
Les taiches qui sont sur les draps
Plus de legier sur le bourras c,
Et les rent beaux, buez ^ et blans.
6690 Ainsis quant li désirs est grans
Par amour vers Dieu nostre père
De la compunction amere
Qu'on doit de ses péchiez avoir,
Les larmes font lors leur devoir ;
6695 L'eaue est adonc sur le feu mise
Quant la char fraile est ademise ^ ;
Lors est la mellée la cendre
Avecques l'eaue de plour tendre;
Lors est par le drap decoulée,
6700 Quant la char fraile et défoulée/
Considère la vanité
De sa povre fragilité
Par mémoire qui li ennorte
I. lamandier. — 2. sur.
a. Blanchisseurs- — b. Linge où se mettent les cendres. —
c. Grosse toile où on met les cendres. — d. Lessivés. — e. Mise au
fond. — /. Abaissée.
LE MIROIR DE MARIAGE 219
D'avoir toudis nette sa porte 6705
Par lavement de conscience
En paour et en pacience.
Ainsis est l'ame nettoiée
Des taiches dont fut ordoiée
Du pectiié, du sang omicide,
D'envie qui n'a frain ne bride, 6710
De l'orde puour de luxure,
De la legiere pourreture
Et du fiens de convoitise.
De Tort monstre qui flue a guise
538 a D'une vile et orde singesse 6715
Que pour horreur déclarer lesse.
LXII. — Epilogacion en brief des choses et chapi-
tres DEVANT TRAICTES POUR RETRAIRE FraNC VoULOIR
DES NOPCES TEMPORELLES, ET PARLE DES ESPIRITUELES.
Treschier filz, nous avons laissé
Le chemin de Tomme lassé
Qui près a trouvé la fontaine
Belle, reluisant, clere et saine : 6720
Si s'est sur la rive ' acousté,
La a estendu son costé.
Sent les odeurs souef flairens
Et voit les ruisseaulx ressonnens,
La douce graine, les flourettes 6725
Saillir, la grève et les pierrettes
Parmi la duis du fonteniz ^;
Lors est a moitié asseviz *,
La gette souvent son regart :
1. larrive
a. Courant de la source. — b. Contenté.
220 LE MIROIR DE MARIAGE
6730 A sa soif de Teaue départ;
La refroide le chaut esté
Ou il a par avant esté ;
La refroide et mouille sa face,
Sa grant soif, sa chalour efface;
6735 La mouille ses mains et ses piez
Et la est tout rasaziez.
Et certes par autel raison
Fontaine de compunction
Lave l'ame et sa face aussi
6740 Et a la pensée embelli;
Lave les œuvres de ses mains,
Lave tous ses désirs mondains.
Ainsis que les piez portent l'omme
En alant le chemin de Romme
6745 Ou ailleurs a sa voulenté,
Puelent li bon estre porté 538 k
Par désir a ce doulz ruissel
De compunction bon et bel
Qui monde et lave toute ordure
6750 De l'ame ou corps de créature.
Dont je diroie plus avant,
Se ' je vouloie, mais j'ay tant
Ce chapitre a parler tenu
Que ung autre m'est survenu
6755 Que je vueil ci après descripre
Pour continuer ma matire.
Treschier filz, je t'ay exposé
Et a mon pouoir proposé
Des noces mondaines l'assault
6760 Et les merveilles qu'il y fault,
Les grans perilz de femme prandre,
La doleur qui en puet descendre,
La briefté de l'eage et la fin
I. Si.
LE MIROIR DE MARIAGE 221
Et du mesnaige le hutin ^,
Ainsis que requis le m'avoies; 6765
Je t'ay moustré par maintes voies
La durté des enfans avoir,
Et si t'ay assez fait sçavoir
Par escripture et par exemples
La manière d'aler aux temples, 6770
Les meurs de femme et sa nature,
Dont j'ay touché mainte escripture,
Pour toy retraire du lien
Ou li juene et li ancien
Ont perdu corps, estât et vie, 6775
Prouesse de chevalerie.
Science, sens, force et vertu
Par marier; et ce pers tu,
Se tu ne crois aux sains escrips
538 c Que je t'ay cy devant escrips ; 6780
Et moult long temps a que je lui *
Que beaus chastois est par autrui <^.
Beaux lîlz, vueilliez y prandre garde,
Pour Dieu de marier te garde.
Laisses ces noces temporeles; 6785
Venons aux espiritueles
Dont les embracemens sont doulz;
Faisons de paradis espoux,
Ne courroçons père ne mère.
Ysaac, ce fut chose clere, 6790
Ot .11. filz, si com j'ay leu
(L'un fut Jacob, l'autre Esau),
De Rebeque, la saige dame.
Esau print plus d'une famé;
Deux en ot, Judich la première, 6795
De Berithey fille chiere;
Bersamath l'autre fut nommée,
a. Tapage, —b. Je lus. — c. Les bonnes leçons viennent d'autrui.
222 LE MIROIR DE MARIAGE
Fille Helon : choçe est approuvée
Que toutes les deux offendirent ^
6800 Ysaac et Rebeque maudirent.
Jacob .11. autres femmes ot,
Filles Labam sanz nul riot ^,
L'une Rachel, l'autre Lyan.
Par ces deux frères, filz, retien
68o5 En homme avoir deux mouvemens :
Concupiscence de tourmens
En la char, l'autre est l'esperit
Qui pas ne mœurt, mais tousjours vit.
Par les femmes d'Esau prandre
6810 Pouons la louenge et entendre
De l'amour naturele immonde
Et du mauvais sens de ce monde ;
Par les femmes de Jacob truys
La vie active, après et puis 538 d
68 1 5 La contemplative ensement.
D'Esau est dit proprement
Qu'en chaçant aux bestes sauvaiges
Est fais homs, hardis ses couraiges,
Et par Jacob qui demouroit
6820 Es tabernacles et vivoit
Est entendu simplicité.
Douceur et debonnaireté.
La char ensuient li veneur,
De la char vivent li chaceûr,
6825 Et ainsi vient la convoitise
De char aux hommes et par tel guise
En suiant ' les désirs charnelz ;
Et lors en sont ilz encharnelz
Et repeuz contre raison.
683o Jacob habiteur de maison
i.fuiant.
a. Offensèrent. — b. Dispute.
LE MIROIR DE MARIAGE 223
Est l'espirituel pensée
Repeue de douce rousée
Par larmes de contriction,
Venenz en delectacion
De contempler choses divines ; 6835
Doulz est cilz pensers et bénignes.
Esau chaçoit les cerfs bis ^,
Les sangliers, Jacob les brebis;
Esau espandoit le sanc,
Jacob espandoit le lait blanc ; 6840
La laine des brebis tondoit,
Esau les peulz arrechoit
Inutiles des sauvagines ^,
Ses las tendoit et ses crétines ^
Pour les prandre et o l'arc aussi 6845
Les prenoit sanz avoir mercy;
Jacob de sustantacion
Portoit pour consolacion
La verge et le bâton joli
Pour la correction de li . 685o
Esau povre garde y pran,
Que les filles de Chanaam
N'eust jamais ses pères prises,
Oultre celles qu'il ot soubmises :
Devant print la fille Hismael 6855
Qui fut tilz non pas d'Israël,
Mais filz d'Agar la chamberiere.
Par Agar chascun la char quiere ^,
Et par ' Hismael l'appétit
De la char qui dure petit; 6860
La fille Hismael désigne
La cure ^ de la char sanguine,
I. Par.
a. Fauves. — b. Bêtes sauvages. — c. Pièges en osier.
d. Recherche. — e. Désir.
224 LE MIROIR DE MARIAGE
Qui la maine aux charnelz delis
Et es péchiez, si com je lis.
6865 Les femmes Jacob sont louées
Et endeux ^ assez esprouvées,
En la première, sa féconde ',
Beauté de face en la seconde;
Aux aucuns plaist Rachel la vie,
6870 Aux autres plaist la face Lie;
Beauté de contemplacion,
Repos de meditacion,
Pure leçon de sapience
Et le miroir de conscience
6875 Aiment aucuns, et n'ont pas tort.
A la clarté divine au fort *
S'aerdent ^ tant comme a Rachel
Et restraingnent dedans leur pel
Les foulz désirs de leur couraige;
6880 Lie aux autres par son visaige
Plaist et par sa fécondité \
Et ceuls la ont bien proufité 53g b
Qui gendrent, dont c'est grant proufis,
De predicacion les fils ;
6885 Ceuls ont esté nourris du lait
De consolacion et fait,
Dont pluseurs font pour le labour
Mondain souffrir et a leur tour
Menistrer et avoir la cure
6890 De leur famille, et couverture
Sont com le voile au tabernacle.
Qui lui font deffense et ostacle
Contre les vens, contre la pluie.
A Rachel et Lie t'appuie,
6895 Tant que labour intollerable
I. faconde. — 2. facondite.
a. Toutes deux. — b. Après tout. — c. S'attachent.
LE MIROIR DE MARIAGE 2 2;)
Ne soit a Lie et par semblable
Le repos Rachel par ennuy,
Mais succèdent en eulx cil duy :
L'oroison au labour succède
Et le labour, si com dit Bede, 6900
Succède aussi a l'oroison;
Leçon et predicacion
Et pensée soient ensemble,
Car ainsi venoit, ce me semble,
Jacob avec Rachel avant ; bgoS
Mais avec Lye plus souvant
Avoit acoustumé d'entrer.
Et ceste chose vueil moustrer
Que l'en doit prandre tele famé
Qui ne trouble du père l'ame, 6910
C'est assavoir la bonneurté
Du pais d'eternalité,
C'est le souverain paradis
Et la joye qu'orent jadis
Et tout noz pères anciens, 691 5
Comme bons, justes et sciens
Par leur sens et par leur mérite.
Par Ysaac est joie dicte
Et ris est entendu par luy,
Si comme en pluseurs lieux le luy ; 6920
Item chascuns doit eschuer
De femme prandre et espouser
Que la loy divine deffent.
LXIIL — Comment il fut deffendu au peuple qui
PARTIT d'EgIPTE d'eSPOUSER FEMMES DES .VII. NASCIONS
Chananées.
Nous lisons qu'au département
Du peuple qui partit d'Egipte, 6925
T. IX i5
2 20 LE MIROIR DE MARIAGE
Que ceste paroule fut dicte
De Dieu pour sept des nascions,
Cananées ' et Ferezeons,
Et a cinq des autres lignées
6930 Qui estre durent expugnées :
« Tu ne feras nulle aliance
Avec eulx ; aussi ne t'avance
De faire mariaige o eulx;
Ton fil a la fille d'iceulx
6935 Ne donne, ne ta fille au fil
Ne marie, tant soit subtil
De séduire par leurs malices
Autruy gent et leurs maléfices
Faire sentir et apparoir. »
6940 En ce puet sens moral avoir,
Dont vez cy la moralité :
Geuls qui d'Egipte en sont aie
Puis comparer, et la me fonde,
A ceuls qui ont au présent monde
6945 Renuncé : ces sept leur font guerre
Et ont pourprins toute leur terre
Et délivré de seignourie 53g d
Leur cuer; .vu. vice sont de vie :
Cil .vil. peuple sont il or tel?
6950 Ouil, sept sont vice mortel
Auxquelz nous est de conscience
Deffendu de faire aliance
De mariage par pechié,
Que nous ne soions entechié
6955 De délit de consentement
Ne d'eulx compaignier nullement
En euvre ne en autre chose.
Les filz de Cananeans glose ^
I. Cacanees.
a. J'explique.
LE MIROIR DE MARIAGE 227
Par euvre subgecte et perverse
De pechié qui Famé reverse ^ 6960
En enfer et es obscurs lieux;
Les filz et filles des Hebrieux
Sont bonnes operacions
Et douces cogitacions :
Lors est bonne euvre mariée 6965
A sugestion et liée
Et la bonne pensée a l'euvre
Qui de Dieu la grâce requeuvre.
Mais certes c'est trop grant péril,
Quant la fille déçoit le fil 6970
Des Hebrieux, a ' lui se marie,
Quant le bon conseil lui varie *
Et a pechié le convertit.
Par sugestion pervertit
Le bien au mal, ainsis le rente <^, 6973
Que nostre ^ première parente
Mua trop le conseil de l'omme :
Inobedient par la pomme
Le rendit, foible et transgresseur
Du commandement le Sauveur, 6980
Qui trespassa, quant le fruit mort <^^
Dont nous fumes depuis tuit mort.
Mais cilz qui tant a de pité
Nous en a depuis rachaté
Par le saint sanc, qui de la vaine 6985
De son corps, et par mort humaine
Que soufrir voult, nous délivra
Par vraie amour qui l'enyvra
Et qui le contraint a ce faire
Pour nous et no vie refaire. 6990
Par Eve autre chose n'entens
I. et a. — 2. no.
a. Rejette. — b. Le fait agir contre le bien. — c. Gratifie.
d. Mordit.
228 LE MIROIR DE MARIAGE
Fors celle qui offre en tous tems
Et chascun jour a homme et femme
Et tent la pomme de diffame ^ :
6995 C'est la chars qui tousjours périt ^
Par sugection Fesperit
Et lui offre et lui administre
Toute doleur, dont maulx puet ystre ^
Par temptacion decevable
7000 Et par vanité trespassable
Et par temptacions mondaines
En fin de dampnacion plaines.
En la pomme trois choses a,
Qui bien regarder y sçara :
7005 Couleur, odeur, savour y sont ;
Et en volupté si ' se font
Trois choses que je vueil retraire :
Faveur, honeur, amour ; contraire
Ne sont pas en comparaison
7010 Pour venir a vraie raison
Et exemple reprehensible,
Que chascuns doit avoir visible.
La faveur que l'en a premier
Au monde est l'odeur du pommier
701 5 A la pomme et du fruit qu'il porte, 540 b
Qui la faveur mondaine ennorte ^,
Dont la couleur nous abellit ^ ;
L'oneur en amour nous nourrit,
Ainsis qu'as narines retraire
7020 Se suelt l'odeur; a l'exemplaire/,
Le penser du couraige humain
Désire et attrait le mondain ;
Mais lors fault beauté de la pomme,
I. si manque.
a. Honte. — b. Fait périr. — c. Sortir. — d. Nous pousse vers.
- e. Plaît. — /. Semblablement.
LE MIROIR DE MARIAGE 229
Quant puissance mondaine a homme
Est ostée ' par accident; 7025
La saveur lors par incident
Suit l'odeur, quant l'euvre au désir
Fait la voulenté acomplir.
La couleur de pomme dampnable
Moustra a Eve le diable; 7o3o
Par euvre de sugestion
Odoura ^ delectacion
Celle Eve, et Adam consenti
Semblablement et offendi ^.
Ces trois choses sont sanz séjour 703 5
En nostre corps et nuit et jour :
Le diable nous tempte et déçoit,
Nostre char le délit reçoit
Et l'esperit pechié consent.
Lors nous faut il garde fréquent 7040
Que sensualité no vie
Par son pouoir ne dominie ^ *,
Mais succumbe en toute saison,
Si que la char n'ait ochoison
Par sa foleur de nous priver 7045
De raison, qui doit estriver <^
Pour les vertus contre les vices.
— Exemple de non prandre seconde foiz femme
PAR LES meurs DE LA PREMIERE.
Treschiers filz, or ne soies nices;
Je t'ennorte a non femme prandre :
Pour Dieu, vueilles moy bien entendre. 7o5o
Et puet estre as tu femme prinse
I. Est estre. — 2. Odoura en. — 3. domnie.
a. Commit une faute. — b. Gouverne. — c. Lutter.
230 LE MIROIR DE MARIAGE
Autre fois : beau filz, or t'advise,
Se tu l'eus, s'elle te plut
Et s'elle onques jour te déçut,
7055 S'elle fut chaste ou adultère,
S'elle ensuy de meurs sa mère,
S'elle fut laide ou gracieuse,
S'elle fut douce ou despiteuse ^,
S'elle se courça de legier,
7060 S'elle te fist onques dangier *,
S'elle fut couvoiteuse ou foie,
S'elle t'esmut onq par parole
A courroux ou crudelité.
Se tu trouvas fidélité
7065 Et repos en sa conscience,
S'elle rendit obeissence
Et services a toy ou non,
Advise aux diz de Salemon,
Pran bien garde qu'en dit Moyse
7070 En Bible et en la loy juise ^ :
« Cilz, » dist il, « qui femme prandra.
Puis qu'avec lui la retendra
Et elle ait pueur en sa face.
Si que pour ce n'ait pas sa grâce,
7075 Escrive li, baille ou lui die
Le libelle de répudie ^
En sa main, sa maison delesse,
Et, s'a autre mari s'adresse
Qui la praingne, et puis la harra,
7080 Autre libelle lui baurra 540 d
Et la larra en sa maison
Répudiée de raison,
Ou, se mourra par adventure,
Ses premiers maris de droiture
a. Querelleuse — • b. Résistance. — c. Juive. — d. L'acte de
répudiation,
LE MIROIR DE MARIAGE 23 1
N'en ' jamais tenus d'elle prandre, 7085
Car pollue ^ est. » Vueillez entendre
Sur ce l'exemple saint Grégoire :
« Terrienne cure en mémoire
Est la femme ^, que l'omme prant.
Le désir avant le sousprant 7090
De terre avoir et l'action;
Et puis quant la possession
A, et sent le labour et paine
Qui croist le jour et la sepmaine
De gouverner en gouvernant, 7^9^
De couvoiter en couvoitant,
De po dormir, de tost lever,
De soy en soussi eslever,
Quant il congnoist la puour d'elle,
Adonc lui baille il son libelle, 7100
En sa maison laisse sa cure
Et l'action qui trop est dure
Comme chose répudiée
Qui estoit devant désirée,
Sanz congnoistre d'elle le fruit; 7io5
La cure terrienne nuit
Qui estoit par avant amée :
Or est lors du mari blâmée.
Et ^ c'est l'entendement de l'omme
Qui congnoist les faiz et la somme 71 10
De la terrienne doleur,
Dont il ama trop la couleur ;
En sa maison la voult laisser,
541 a Car pollue est lors par pechier,
Et sa pensée est la maison 711 5
De la terrienne action
Qu'il laisse, et un autre la prant.
I. Nest. — 2. Et manque.
a. Souillée. — b. Il en est de la femme comme de la terre dont
on prend soin.
232 LE MIROIR DE MARIAGE
Et tele action or ' descent
Du désir de concupiscence
7 1 20 Que l'un laisse, et l'autre s'avance
A elle prandre et retenir;
Et po voit aucuns advenir
Qu'elle desplaise pour laissier,
Mais au fort fault le cuer plaissier ^
7125 Quant il dit que le mari muert;
Car ou la volume s'estuert ^
De laisser la cure mondaine,
Ou l'en la lait par mort soudaine,
L'un par vouloir, l'autre par mort.
7i3o Foulz est donc qui a lui s'amort ^
Ne qui en tel lieu se marie,
Et saiges qui la répudie "*,
Qu'encor vault mieulx tart que jamais
Soy repentir de ses meffais ;
7135 Car, se li désirs est estains
Une fois et en soy restrains.
Comme le mari trespassé ^,
Le premier qui est respassé
Ne doit tele cure reprandre. »
7140 Beaux tresdoulz fils, c'est a entendre
Qu'il ne doit jamais retourner
A convoitise n'atourner
Son cuer a cure terrienne.
Puis qu'il a poilu l'ancienne
7145 Voulenté qu'il ot de pechier;
Il ne s'en doit plus approuchier.
Or ay en ma descripcion
Cause de separacion, 541 b
C'est occasion de pueur.
71 5o Et quoy est ce ? La grant ardeur
I. or vianqiie. — 2. répudiée.
a. Fléchir. — b. Se tourne. — c. S'attache. — ^. Qui y a échappé.
LE MIROIR DE MARIAGE 2 33
Assiduele d'avoir qucrre,
Qui aux narines toult et serre
Par celle cure seculere
L'odeur flairant, luisant et clere
Du bon fruit d'operacion, 7 1 5 5
Qui par son odoracion
Et par les fleurs de bonnes œuvres
Et des vertus les pueurs cueuvres
De la char immonde et mauvaise
Par purté de cuer; lors est aise 7160
La povre ame, qui se delicte
En sa purté et se voit quitte
De lataiche de pechié orde
Qu'elle eschue ^, et si ' se recorde
De la superfluité vaine 7 1 65
Qui tant lui a donné de paine.
Oste celle femme et met pueur *,
Et tu osteras la pueur '
De ta maison, c'est la pensée
De chose terrienne amée 7^7^
Et la cure solicitaire <^
Qui fait celle pueur attraire ;
Et certes c'est chose tresclere
Que ja la cure seculere
Et le courraîge esperitel 7175
Ne tendront ensemble un hostel;
Mais lors est le couraige sain,
Quant il se départ tout a plain
Du terrien, et pense hault
Au règne de Dieu qui ne fault, 7180
Contemplans les choses divines
41 c Hors de pechié, pour estre dignes
De la grâce Dieu recepvoir.
I. si manque. — 2. peur.
a. Evite. — b. Dehors. — c. Préoccupation inquiète.
234 LE MIROIR DE MARIAGE
LXV. — Cy est ennorté Franc Vouloir de laissier le
MARIAGE TEMPOREL ET DE PRANDRE l'eSPIRITUEL.
Chier filz, vueilles toy esmouvoir
7185 A courre avec les jouvencelles,
Et di a Dieu avec ycelles :
« En Todeur de ces oingnemens,
Qui sont plus souefs que pimens,
Avons treslonguement couru
7190 Et tant t'avons de cuer queru ^
Et amé, que trouvé t'avons. »
Or sont aucuns que nous sçavons
Qui ne courent qu'a la pueur,
Qui est en eulx ; la bonne odeur
7195 Ne leur laisse sentir ne querre
Pour les vanitez de la terre,
A quoi ilz sont trop ahurté *.
Les autres qui n'ont pas purté,
Vont a l'odeur a trop lent pas
7200 Et pour ce ne l'aprouchent pas,
Car a paine advenir y puellent.
Aucuns autres venir y veulent
Lentement, et ceuls sont ' vestus
Du monde des mendres vertus;
7205 Autres courent, dont l'un parvient %
Par la droicte voie qu'il tient,
Sanz fléchir a destre ou senestre,
Au droit lieu de l'ostel celestre,
Ou jardin vray et délectable
7210 Duquel le fruit est proufitable
Pour l'ame repaistre et nourrir,
I. ont. — 2. par nient.
a. Cherché. — b. Obstinés.
LE MIROIR DE MARIAGE 235-
541 d Qui ne pourra jamais mourir :
La est elle donc arrousée
De grâce, la est espousée
Au benoist espoux Jhesucrist. 7215
Autres courent, mais le délit
D'aucuns qui les vont encontrant,
Et tant de fables racontant,
Les retient sanz venir au lieu
Ou ilz tendent, c'est devers Dieu, 7220
Et s'entroublient en chemin :
Si ne puent mener a fin
La voye par eulx entreprinse.
Cornille de meilleur emprinse
Et Zachée tous deux coururent, 7225
En euvre et en foy apparurent
Vraiz chemineurs de paradis;
Saphire, Ananies jadis
Coururent, mais pas ne parvindrent
Au chemin que ces deux la tindrent. 7280
Aussi courent, si com moy semble,
Séculiers et cloistrés ensemble.
Mais ne viennent pas au degré
Souventefois du lieu secré
Ou toute personne doit tendre : 72 35
Les séculiers veulent entendre ^
Aux mondaines possessions.
Qui leur font les occasions
D'y remanoir sanz départir,
Jusques la mort les fait partir 7240
De ce monde ; et l'ame dolente
Ne scet du lieu trouver la sente
Qu'elle avoit désiré longtemps.
Quant du corps se part par contemps,
Pour ses maulx, dont la fist coupable, 7245
a. S'appliquer.
236 LE MIROIR DE MARIAGE
Et ainsis est lors misérable, 542 a
Quant la mort la départ du corps.
D'autre part ceuls qui sont mis hors
Du secle en leur religion
7250 Plaingnent ^ la delectacion
De la char, pour eulx retourner
Aux delis et la séjourner ;
Et ainsi la char corrumpue
Se ' fait de bonne euvre repeue
7255 Et empesche le cours isnel
Du vray espoux, du jouvence!
Qui tient la bonne ame a amie ;
Et de ce dit, n'en doubtez mie,
L'apostre : « Vous courriez bien tuit! »
7260 Or dictes qui vous a si duit,
C'est a dire qui vous retint
De courir, et pour quoy ne vint
Vostre penser par vostre fait
Au souverain bien et parfait,
7265 Qui aviez sa santé apperte
Et la grant voie descouverte ?
Il ne tint qu'a vostre périsse *,
Dont il fault que l'ame périsse,
Quant du bon chemin hors se boute
7270 Et qu'il ne tient la droicte route
Et le sentier espiritable
De la grant joie pardurable.
La doivent tous malades courre,
Qui de mort se veulent rescourre S
7275 Car seulement par délecter
En l'odeur puellent profiter
Des oingnemens ceuls qui les sentent;
Par y touchier garis les rendent.
I. Le.
a. Regrettent, — b. Paresse. — c. Sauver.
LE MIROIR DE MARIAGE 287
L'odeur et flair des oingnemens
54^ b Est des vertus li jugemens, 7280
Et la bonne operacion
Des œuvres est l'entencion,
Dont la douce unction descent,
Que chascun bon crestien sent
En la vie contemplative, 7285
Non pas ci en la vie active.
LXVI. — Des trois oingnemens propices a guarir les
BLECIEZ ou mariage ESPIRITUEL.
Trois espèces d'oingnemens sont
Espirituelz que ceuls ont
Qui en leur griefté ^ les requièrent,
Et qui aux gens bleciez affierent : 7290
La première est compression,
Qui restraint moult la lésion;
La fraction * est solidée <=
Par la seconde et droit menée;
Et la tierce la douleur trait 7^95
Des membres, par son doulx atrait :
C'est l'oingnement d'umilité,
Qui a de tous poins rebouté
La tumeur et l'elacion '^
De vainne cogitacion ; 7800
Consolacion, le secont,
Sur celle lésion infont «
La vraie unction par lui faicte,
Tant que, se la pensée est fraicte /
Ne rompue, elle la rejoint 73o5
Et la remet en son droit point.
L'oingnement de confession
a. Etat de souffrance. — b. Fracture. — c. Rendue solide. —
d. Enflure. — e. Verse. — /. Brisée.
238 LE MIROIR DE MARIAGE
Est le tiers, qui sanz lésion
Trait la viez ^ doleur ancienne
73 10 De crestien et crestienne
Bleciez par pechié et par vice, 542
Et les purge de leur malice *;
Et quant plus assiduelment
Les touche de cest oingnement
73x5 Et que leur couraige en exhortent,
Tant mieulx les malades se portent.
Car, aussi com par le buvraige
Se purge l'ardeur et la raige
Que Pomme a dedans les bouiaulx,
7320 Semblablement se purgent ciaulx
Par confession nette et pure
De l'orde pensée et obscure
Et du touchement des péchiez
Dont ilz sont dedenz entechiez,
7325 Cartousjours par chose contraire
Fault maladie des corps traire.
Donc, quant vices sont des gens hors,
Lors entrent vertus en leurs corps,
Non pas quant les vices y sont,
7330 Car adonc les vertus s'en vont;
Et qui pèche par habondance,
Purgier le fault par abstinence ;
Qui par froit prant la maladie,
Par chaleur doit estre garie,
7335 Et la chaleur par la froidure,
Selon la raison de nature.
Et mesmement selon science
Se doit purgier la conscience
Des vices parmi les vertus,
7340 Dont chascuns doit estre vestus :
C'est li cours isneaulx et parfais,
a. Vieille. — b. Mal.
LE MIROIR DE MARIAGE 289
Qui est aux jouvencelles fais
Et aux vieillars qui la cheminent
Et aux vierges que ja ne finent
5-^2 d De courre pour la parvenir /M^
Par bonnes œuvres maintenir,
En laissant la vie mondaine
Et la temptacion soubdaine
Des mondaines mondanitez
Et des soudaines vanitez 735 o
De la char, du diable et du monde,
Qui font l'âme passer par l'onde
Des delis qui sont transitis
Et des faulx biens vuis et fuitis ^,
Ou par le corps est si plungée 7355
Qu'en la fin en est submergée.
Quant le corps ort et corrumpable
Avec li de ses maulx coupable
Est charoingne morte et pourrie,
Ouquel ele ' a esté nourrie, 7360
Et cheminer aux infernaulx,
Pour pugnicion de ses maulx,
Fault aler celle ame dolente :
Mieulx vault le chemin et la sente
De ce vergier esperitable. 7365
LXVII. — Cy est encores ennorté Franc Vouloir
DE PRANDRE LE MARIAGE ESPIRITUEL.
Soions donc a cellui courable *,
Juenes et vieulx, vierges et non.
Avec les plus jeunes de nom.
C'est assavoir les ignocens ;
1. cle manque.
a. Vides et fugilifs. — b. Courons donc vers celui-là.
240 LE MIROIR DE MARIAGE
7370 Ayons le mémoire et le sens
D'acquérir ce qui touvsjours dure,
C'est paradis; fuions l'ordure
Du monde qui trop nous empesche,
Faisons ce que l'apostre presche,
7375 Querons les choses supernelles ^,
Ne nous chaiile des temporeles; 543 a
Car ces deux, si comme il lui semble,
Ne sont pas paisibles ensemble :
L'une est a temps ^, l'autre n'a fin;
7380 Le temporel va a déclin
Par mort, ou par aultre ordonnance.
Ou par fortunele <^ puissance ;
Mais l'espirituel demeure
Perpétuel, n'est qui le queure '^
7385 Ne qui le puist adommaigier ^;
La puet on vivre sanz dangier
A tousjours pardurablement.
Mais qui aime plus ardemment.
Plus tost court et vient a ce lieu,
7390 Et plus tost puet veoir son Dieu.
Et qui précède en la venue ?
La saincte ame, qui est tenue
De Dieu la tresparfaite espouse,
Qui ses œulx de larmes arrouse
7395 En requérant merci et grâce.
Qui par confession efface,
Par paie / et par contriction
De pechié la dampnacion :
Telles ^ furent les jouvencelles.
7400 Se tu demandes qui sont elles :
Ce sont les âmes qui commencent
I. Celles.
a. Célestes. — b. Est limitée par le temps. — c. Qui dépend du
sort. — d. Lui nuise. — e. Lui nuire. — f. Punition.
LE MIROIR DE MARIAGE 24 1
Ce grant chemin et qui s'advancent
D'y venir com pures et nettes ;
Mais encor ne sont pas parfaictes.
Dont viennent elles? Quel ' part vont? 74o5
D'Egipte, et encores respont
L'Escripture, par bel arroy,
Qu'aux nopces vont du fil du Roy
Souverain, et ja soit il chose,
43 b Si comme je treuve en la glose, 74 10
Que sotes et mendiens soient
Et que innobles povres se voient,
Toutevoies le droit Seigneur
Des nopces leur fait tant d'onneur
Qu'a chascune d'elles largit ^ 74^5
Ses biens fais et leur eslargit
Ses dons et les divise ensamble
A chascun, si com bon lui samble,
Et si comme ilz l'ont desservi *.
Car ainsi en escript le vi, 7420
Si que l'odeur tant seulement
Ne les trait pas de l'oingnement,
Mais la saveur de la viande.
Que tous bons crestiens demande :
C'est le propre corps Jhesucrist. 74^5
Tel viande veult Tesperit,
Dont les bons ont la vision,
La saveur, la replection,
Qu'ilz savourent en aourant,
Qu'ilz aourent en savourant, 74^o
Et qui oyent les chans nouviaux
Délectables, plaisans et biaux.
L'ame, la saincte espouse, chante,
Qui en son doulz chanter se vante :
I. Et quel.
a. Fait largesse de. — b. Mérité.
T. IX 16
242 LE MIROIR DE MARIAGE
7435 « Cilz me baisera de sa bouche,
Ouquel il n'ot onques reprouche;
La sera veuz en sa beauté
Li parfais en toute bonté,
Le faiseur la forme des hommes,
7440 Li pères duquel filz nous sommes,
Le doulz creatour, li faiserres
Du ciel, de l'air, de l'eaue, des terres,
Li Sauveurs et li Souverains
Sanz commencement premerains, 548 c
7445 Sanz fin, en eternalité,
Cilz qui print nostre humanité
Et qui tant nostre forme ama
Depuis le jour qu'il nous forma,
Qui ça jus pour noz maulx garir
7450 Se voult de no forme couvrir :
Amours li fist nostre char prandre,
Amours le fist ça jus descendre,
Et en croix, lui qui estoit franc,
Voult il espandre son saint sanc
7455 Pour nous de la mort d'enfer traire ;
C'est le pelicant débonnaire,
Qui a ses poucins rend la vie
Par son sang, c'est cilz que l'en prie,
C'est li mires ^ qu'om doit amer,
7460 C'est cilz ou il n'a point d'amer,
C'est cilz qui donne et qui pardonne
Les pardons a toute personne
Des pécheurs qui merci lui crient,
Quant de bouche et de cuer le dient
7465 Et quant ilz en sont repentant;
C'est cellui qui nous ama tant
Qu'il se fist sers pour nous franchir ^
Et povre pour nous enrrichir ;
a. Médecin, — b. Libérer.
LE MIROIR DE MARIAGE 2^3
C'est cilz qui a la Magdelaine
Remist son pechié et sa paine 7470
Et qui sa grâce ne noya ^
A Pierre qui le renoya, *
Mais li pardonna doucement;
C'est no Dieux, c'est no sauvement,
C'est no salut, c'est no deffense, 747 5
C'est cellui que maint homme offense,
Qui n'est mie vindicatis ;
543 d C'est li grans roys judicatis.
Qui aux pécheurs sera propices;
C'est cilz qui fera trois offices 74^0
Au derrain jour tant redoubté
Ou li mal seront rebouté;
Advocat, procureur sera
Et juges, car il jugera
A ce derrain jour espouentable 74^5
Chascun, retenez ce notable,
Sanz faveur, selon ses mérites.
La ne seront pas les rois quittes,
Les clercs, les prestres ne les lays,
Ne les grans princes des palays, 7490
Les menuz peuples ne les riches
De leurs pechiés ne de leurs triches *,
Ainçois illec les jugera
Et a chascun retribura
Bien ou mal, selon sa desserte <^ : 749^
Aux bons bien, et aux mauvais perte. »
Las ! mar ^ furent corps d'Adam nez,
Qui ce jour seront condempnez
Par sentence perpétuelle.
Par leur orde vie et cruelle 7600
Et en enfer a tousjours mis !
a. Ne refusa pas. — b. Tromperies. — c. Ce qu'il aura mérité.
— d. Malheureusement.
244 LE MIROIR DE MARIAGE
Mais bien seront de Dieu amis
Ceuls qui aront couru la voye
Par laquele ilz aront la joye
75o5 Pardurable avec Séraphin,
Qui dure et qui durra sanz fin,
Avec leur Dieu, avec leur mestre
Lasus en la gloire celestre.
Par ses vestemens atouchier
7510 Puet li flux de sanc estanchier,
C'est a dire l'ardeur et cure
Des vaines choses de nature. 544 a
Bien doivent les sens du couraige
Sentir les flours du jardinaige,
75 1 5 Car le sentir et l'odourer
Fait l'odeur ou cuer demourer,
Le gouster fait la grant douceur
Retenir de celle saveur,
Et ' le veoir fait la beauté
7520 Concevoir, delectableté
Fait l'oye, et l'atouchement
Les choses tressouefs ^ comprant;
Qui pense a chose espiritele,
Il oit, l'entencion est tele,
7525 En attendant, ce qu'il quiert voit,
En entendant mangue et boit.
En delittent ce qu'il a quis
Les biens touche par lui requis
En contemplacion divine,
7530 Esperitelz, quant il est digne
De les requérir et avoir.
I. Et manque.
a. Très douces.
LE MIROIR DE MARIAGE 246
LXVIII. — Comment l'en ne devroit jamais laissier
l'espirituel mariage pour le temporel et des veste-
MENS et AOURNEMENS DES MARIS ESPERITUELZ.
Entendre devez et sçavoir
De ceuls d'Egipte qui venoient
Aux nopces, que ceuls renunçoient
Et renuncent du tout au monde ; 7535
Ce sont li juste et li cuer monde
Qui du tout y ont renuncié
Et qui ont pieça commencié
Le traicté des divines nopces,
Et qui n'acomptent deux baloces ^ 7^^^
Aux biens mondains, fuitis et faulx ;
Ce sont ceuls qui a ces biens haulx
544 b De paradis leurs pensers ' lient;
t Les âmes sont qui se marient
Au vray espoux, qui tant les aime 7545
Qu'amies et filles les claime,
Et ont par ce hault mariage
Tout ce qu'il fault a leur mesnaige,
Paix, repos, amour etleesse,
Joye, santé, toute richesse 755o
Sanz soussi, sanz paine et traveil ;
Et pour ce trop je ^ me merveil
De mariaige temporel
Encontre l'espirituel,
Et comment ceuls qui s'apperçoivent ^ 7555
Ou ^ temporel tant se déçoivent,
Ou il n'a que doleur et paine
D'ardeur, de cuisançon <^ mondaine,
i
I . pensées. — 2. je manque. — 3. Du.
a. Prunelles. — b. Ont du sens. — c. Souci.
246 LE MIROIR DE MARIAGE
Comment a Tautre ne s'aerdent ^,
7560 Ne pourquoy tant de gens se perdent
Souventefois sanz ce congnoistre,
Qu'a paine puent ceuls du cloistre
Eulx sauver. Si sont les cloistriers *
Assez plus que les séculiers
7565 En voie de salvacion,
Car tant n'ont de temptacion
Ne ' pugnicion si amere
Comme ont celle gent séculière,
Qui fait penser a leurs labours,
7570 A leurs femmes, a leurs atours,
A leurs enfans, a leurs bestaulx,
Ou ilz n'ont que paine et travaulx
Et abrègement de leur vie,
Ce que gens du cloistre n'ont mie,
7575 Qui n'ont a faire fors orer <^
Et en leur moustier demourer.
Ceuls la ont un noble et bon tiltre; 544 c
En tant comme on les admenistre.
Ne sont pas en si grant péril
7580 Comme ceuls qui ont fille et fil
Et maisgnie pesant et chiere :
Si puellent bien avoir lumière ^
Les mariez et les mondains ;
Mais a plus grant paine, ce tains ^,
7585 Acquièrent, et plus tart, la gloire
De Dieu; mais, s'ilz ont la victoire
De l'acquérir, plus grant mérite
En ont quant a leur aspérité ;
Laquel chose advient po souvent,
7590 Car, tout aussi comme le vent
I. Ne de.
a. S'attachent. — b. Moines. — c. Prier. — d. Être éclairés de
Dieu. — e. Je tiens, je pense.
LE MIROIR DE MARIAGE
247
Demaine la nave en la mer
Par fortune et la fait tumer ^,
Fendre ou ferir a une roche,
Ou qu'elle a une isle s'acroche,
Ou se trébuche par les flos, 7^9^
Pour ce que les ais sont desclos
Tant que l'eaue a dedanz entrée
Et qu'elle ne puet estre ancrée,
Que li mas est frains et fendus
Et li voiles qui fut tendus 7600
Est desroups, ne ly marinier
N'ont salut fors que de noier,
Et convient que la nef affonde *,
Aussi li homme de ce monde
Seculer, qui en telz flos sont 7605
Et en tel mer, plus de maulx ont,
Et sont en péril plus doubtable ^
Que ceuls qui ont moustier et table,
C'est a dire la vie active
Et aussi la contemplative : 7610
544 d L'active pran par le mangier,
La contemplant par le moustier.
Et aussi est chose certaine
Qu'en lieu ou il a plus de paine
Et de péril, certainement 761 5
Ouvrer y fault plus cautement '^
Qu'au lieu ou il n'a qu'un chemin.
Or revien a ce saint jardin,
Ou l'ame qui est mariée
Fait de vertus fruit et lignée 7620
Par l'acroissement de son temps.
Beau tresdoulz filz, oy et m'entens:
Ceuls qui des biens de paradis
Estoient povre et affadis ^,
a. Tomber. — b. S'abîme. — c. Redoutable. — d. Avec plus de
circonspection. — e. Dégoûtés.
248 LE MIROIR DE MARIAGE
1
7625 Et qui orent en leur pensée
Fornicacion pourpensée
Et fait bourdel en la maison
De leur cuer et de leur raison,
Les sotes qui par inscience
7630 Eurent suy la sapience
Du monde tant qu'elles fuioient ;
Dieux, que les saintes âmes voient,
Fist de la povreté richesse,
Le povre leva en hautesse
7635 Et aussi de la foie femme
Fist continent et saige dame
Et du sot par son doulz courage
Et par pité fist homme saige.
Et fait encor de jour en jour.
7640 Chier filz, vien, et ne fay séjour,
Veoir des nopces les ministres;
Ne vueilles oublier les tiltres
Des vestemens, car vestus sont
Les aucuns de pourpres qu'ilz ont,
7645 Et les autres, qui sont jolis, 545 a
Sont vestus de flours et de lis,
De roses blanches et vermeilles
Et moult d'autres flours despareilles,
Qui portent leurs touailles taintes,
7650 Et qui ont aussi leurs reins saintes
De riches baudrez a compas <',
Portans les viandes es plas
Et divers mes parmi la feste
Ou joie et paix est toute preste.
7655 Par ceuls qui sont du lis vestus.
Qui portent lis, sont entendus
Les justes qui par grant labour
Ont ensuy Nostre Seignour
a. Riches ceintures bien ajustées.
I
LE MIROIR DE MARIAGE 249
Et quis en purté de leur char
Mondainement purement, car, 7660
S'autrement se fussent tenu,
Ja ne fussent a luy venu.
LXIX. — EXPOSICION SELON SAINCTE EsCRIPTURE DES
AOURNEMENS AUX ESPOUX ESPIRITUELZ.
Bissus ^ est vers naiscens de terre
Et de boys, et ' qui le veult querre,
Quant il est du bois arrachiez, 7665
Adonques fault qu'il soit plungiez
En l'eaue, et puis traiz par defors,
Puis aux raiz du souleil tresfors
Doit estre mis et desechiez.
Et lui sec doit estre mailliez * 7670
A maillez, puis fraiez ^ aux "* mains,
Et puis ferroiez <^ sur le mains ^
Et divisez pour les arrestes «;
Puis fault que femmes soient prestes
Aux estoupes les mettre a part, 7^75
545 b Puis le fil se fille et départ,
Et s'en fait toile et draps après
En vermeil, si coulourez très
Que nulle couleur n'est si belle
Et reluist comme une estincelle; 7680
Au feu n'ailleurs ne puet ardoir :
Telz vestemens seulent avoir
Les empereurs, les roys puissens.
Par bissus puis noter le sens
Et la subtilité commise 7685
I . et manque. — 2. au. — 3. moins.
a. Lin très fin. —b. Battu au battoir. — c. Frotté. — d. Cardé.
— e. Fibres.
2 5o LE MIROIR DE MARIAGE
Du fil et la couleur pourprise ^ :
L'ame juste est ainsi vestue
De bis ' ^; bois euvre et s'esvertue
Comme sa pensée ancienne
7690 S'oste de chose terrienne,
Fait bien et pense a son salu;
Et ce c'om a le bis tenu
Longuement en l'eaue et mouillé
Et puis au souleil desechié,
7695 Signifie que la pensée
Qui estoit par pechié troublée,
Quant elle est par effusion
De larmes de contriccion
Mouillée par le dévot œil,
7700 Et puis est seichée au souleil
Des raiz de contemplacion,
Adonc la luminacion
Lui vient de la divine grâce,
Qui son pechié toult et efface
7705 Et fait l'ame clere et luisant.
Les maillés qu'om va aguisant
Par lesquelz on maille le bis
Et puis est entre les mains fris ^
Et en desjoint on les estoupes,
7710 Signifie, de ce ne doubtes, 545 c
Que la saincte ame, au parvenir,
Persecucions soustenir
Veult et puet sanz les redoubler.
Et qu'elle les seult rebouter
771 5 Par les souffrir en pacience,
Et les porter en conscience;
Ce que le bois est trait en fil
En la destre main sanz péril
Et doucement humiliez,
I. lis.
a. Imbue. — b. Lin. — c. Frotté.
LE MIROIR DE MARIAGE 25 I
Par ces poins est Tesperit liez, 7720
Quant la pensée de son corps
Vicieuse est mise dehors
Et traicte par sainctes vertus
*De bon exemple, ou, qui est plus,
Par exhortacion de bien 7725
Se convertit par bon moien.
Maint sont au monde qui se vestent
De bois, non de bis, et se perdent;
Ceuls sont vestus de bis a droit
Qui le gros filé rude et roit 7730.
Sanz plus de leurs corps n'ostent mie,
Qui pechié de char signifie.
Mais encores en eulx ruminent
Les delis et si examinent
Leurs pensées subtivement ll"^^
Pour eulx tenir plus sainctement;
Ceuls ci tissent la saincte toile
De religion et le voile;
D'icelle sont vestus et sains
Et des baudrez ont leurs dos sains 774^
Qui restraingnent les vicieus
Mortelz péchiez luxurieus.
La vesteure est perceverance
S4S d De bonnes euvres sanz doubtance
Longuement poursuir et traire, 7745
A quoy toute ame se doit traire;
Et par le baudré ensement
Est entendue ' proprement
Chasteté, que l'en doit avoir
Et que chascuns doit recevoir. 77^0
Joseph ot jadis tele cotte,
Et Jonathas le baudré note;
Autres ont la pourpre sanguine
l. entendu.
252 LE MIROIR DE MARIAGE
Vestu, car ilz en furent digne.
7755 Nostre doulz pères Jhesucris
En fut li premiers revestis;
Nostre vray Dieux et ' nostre roys
Fut le premier qui en la croys
La taingny pour nous rachater
7760 Et pour nostre ennemy mater;
Saint Estienne après la vesti,
Mais aux nopces que je vous di
Maint saint mainte chose moustrerent :
Leurs mains de ce monde lavèrent
7765 Confesseurs, martirs, sainctes vierges,
Qui devant Dieu tiennent leurs cierges,
Dont il est escript d'iceuls sains
Et sainctes : « Soient voz rains sains
Et voz lumières alumées
7770 Et de charité emflambées
En vos mains par affection
D'ardeur, dedans vo région ! »
C'est a dire dedans le cuer
Et par exemple par defuer ^,
7775 Afin qu'autres bien garde y praingnent,
Tant qu'a celle lumière viengnent,
Non pas en plourant seulement
Vos péchiez, mais semblablement 546 a
Les péchiez d'autrui et les fais,
7780 Quant aucuns en seront meffais ;
Car l'eaue donner sur les mains
Signifie secourre a mains
Qui sont comprins et entechié
De l'orde taiche de pechié
7785 Pour vous nettoier et laver;
Et vostre lanterne alumer
Signifie que la lumière
I, et manque.
a. Dehors.
LE MIROIR DE MARIAGE 253
Leur devez moustrer sanz prière,
Afin que par leur obscurté
Ne voisent ou lieu d'impurté 7790
Et ne chéent aux infernaulx
Par leurs péchiez et par leurs maulx.
Les martirs par tourmens divers
Nous moustrent leurs courages vers ^^
Et comment ilz ont Dieu suy, 7795
L'ame amé, le ' monde fuy.
Saint Estienne lapidez fu,
Saint Jehan en huile bouUu,
Saint Lorenz rostis sur charbons,
Saint Vincent batus et desrons ^, 7800
Ypolite pignez de pignes
De fer par les faulx et indignes,
Li Baptistes décapitez
Fut et saint Jaques decolez,
Et saint Denis son chief porta 7805
Depuis qu'om le décapita
Et sa vie ^ sanz son chief tint
Et tressainctement se maintint ;
Saincte Agathe pert ses mammelles
Qui tant furent douces et belles : 7810
Ou feu furent arses et cuites ;
46 b Les chars Margrite ^ furent duites ^
Par batemens durs et horribles;
Tecle * souffrit les feux pénibles ;
Mais en ces griefs tourmens seuffrent, 781 5
Par ces sains et sainctes orent
Chascun a Dieu, d'eulx fut oye
De paradis la mélodie :
La mère Dieu, la vierge dame,
Jouoit illec de son tympanne ^; 7820
I. et le. — 2. son vis. — 3. marguerite. — 4. Tede.
a. Ardents. — b. Rompu. — c. Traitées. — d. Tambour.
254 ^^ MIROIR DE MARIAGE
David, avec maint qui chantoient
Qui de joye s'esjouissoient "^
Pour les mariirs es cieulx lassus
Qui avoient vaincu ça jus
7825 Le diable, la char et le monde
Et qui s'en venoient si monde
Comme l'enfant de nouvel né
A lieu qui leur fut ordonné,
Feroit sa harpe par doulz sons
7830 Et acordoit avec les tons
Des chantans tant qu'en leur martire
En louoient Dieu, nostre sire,
Les sains que l'en martirioit,
Qui vindrent en paradis droit,
7835 Ou ilz orent par leur victoire
La digne couronne de gloire.
Après celle saincte viande
Que l'Escripture recommande.
Après le tympanne mortel,
7840 Après la douceur de l'ostel
Et de la maison pardurable,
Après celle harpe acordable <
Qui des meurs forme Tacordance,
L'ame qui a son espérance
7845 A Dieu, en sa chambre se boute
Comme espouse, et toudis se doubte ^ 546 c
Que ne soit digne d'y entrer.
C'est ou secré de son penser
Son lit paré par grant science
7850 De pure et vraie conscience ;
La gette les flours de vertus.
Lors dit : « Beaus amis, chiers tenus,
Nostre lis est beaux et jolis
I. sesjouissent.
a. Craint.
LE MIROIR DE MARIAGE 255
Et aournez de flours de lis,
De cypprès est nostre maison 7855
Et de cèdre en ' est la cloison;
A tous n'est pas communiquée. »
Auquel espoux et espousée,
C'est Jhesucrist le piteable
Et aussi toute ame feable, 7860
Tu, chiers filz, te vueilles commettre
Et vueilles de ton cuer desmettre
Le mariage temporel,
Et pense a Pespirituel,
En exuent « de toy la cure 7865
De ceste séculière ordure
Dont je t'ay selon mon pouoir
De mot a mot descript le voir
Cy devant et par mon espitre,
Ou il a maint divers chapitre 7870
De Dieu, le grant roy souverain :
Puisse a son œil venir de plain.
Et que l'ame "* vueille adopter.
Si que rien n'en doye doubter
Des tourmens de l'infernal rage, 7875
Et la vueille faire si sage
Et de lui servir si jalouse
Qu'elle puist estre son espouse
Et demourer a la parfin
Avec lui qui règne sanz fin, 7880
O le Père et l'Esperit saint,
Qui ou secle des secles maint,
Qui te vueille avoir en sa garde,
Et d'estre mariez te garde !
I. en manque. — 2.
a. Dépouillant.
256 LE MIROIR DE MARIAGE
LXX. — Comment par nostre loy nul n'est contraint de
FEMME PRANDRE EN MARIAGE TEMPOREL, MAIS EST EXPRES-
SEMENT REPUGNENT CHOSE ENTRE CLERS ET CHEVALIERS.
7885 Combien que pas ne se varie* ^
Quant a Dieu cilz qui se marie,
Car c'est ordonnance de loy,
Mais toutevoye nostre foy
Ne contraint nul a femme prandre,
7890 Se par vouloir n'y veult entendre
Et par paroules de présent;
Mais qui a tel lien se prant
De son gré, se clers est, il erre
Encontre soy; si fait de guerre
7895 Semblablement uns chevaliers,
Car nulz d'eulx ne puet les mestiers
Excercer, li uns de clergie,
Li autres de chevalerie,
Et servir aux femmes ensemble.
7900 Ainsi chascun son renom amble *,
Se destruict et apaillardit ^,
Et par soy mesmes se laidit.
Estude, dy ^, et la vaillance
Des voulens poursuir en ce
7905 Se pert en eulx par tel usaige
Et le loien de mariage,
Par les raisons dessus touchées
Et par les femmes reprouchées ^,
Qui sont de perverse nature.
7910 Lors pert li clers son escripture 54j a
Et li chevaliers sa poursuite/:
* Yen ySSS-jgSg publiés par Tarbé, Mtr., p. 104-106.
a. Fasse mal. — b. Perd sa réputation. — c. Déchoit moralement.
— d. Je dis. — e. Blâmables. — /. Recherche de faits d'armes.
LE MIROIR DE MARIAGE 267
Des armes ne fera plus suite.
Or advendra qu'entre cent mille
L'un ara l'engin ^ plus habile
Et sera plus clerc et plus mestre 79 1 5
Que cent milliers qui puellent estre
A l'estude pour enseingnier
Le bien commun et corrigier
L'erreur du peuple, et pour la loy
Soustenir et garder la foy 7920
Par les exemples qu'il dira
Et par les poins qu'il moustrera.
Et d'un chevalier ensement :
Pourra estre semblablement
Le plus vaillant de sa contrée, 7925
Dont aultre terre estoit oultrée *,
Et qui pouoit par ses grans fais
Un royaume tenir en pais,
Chacer de son pais la guerre
Et conquérir estrange terre 7980
Par son bien et par sa prouesce,
Qui tout ce bien par femme lesse,
Dont le ' peuple estoit deffendu
Et en labourant seur rendu
Par sa noble et grant diligence, 7935
Mis en paix et hors d'indigence,
Ce qu'autre mille ne feroient
Qui tele vaillance n'aroient
Gomme cilz qui met en franchise
Le peuple, la loy ^ et l'Eglise. 7940
Par son traveil, par sa valour
En paix vivent de leur labour
En ce cas; mais quant ilz ont guerre,
4^ b Cesser fault le labour de terre
1. tout le.
a. L'esprit. -- b. Vaincue. — c. Les magistrats.
T. IX ,7
2 58 LE MIROIR DE MARIAGE
7945 Et estre povrez ' mendiens,
Car il ne leur demeure riens ;
Et mille autre de son estât
N'oseront prandre le débat
Ne sçaront la guerre mener
7950 Que cilz cy pourroit terminer
En po de temps par sa vaillance
Et par sa bonne expérience ;
Et ainsi par deffault de li
Sera trop le peuple affoibli,
7955 Et les vertus, quant bons clers fault.
Et pour ce est a eulx grant deffault,
Quant ilz fuient les .11. mestiers
Et qu'ilz ne servent voulentiers
Au bien commun toute leur vie ;
7960 Car pour deux hommes, quoy qu'on die,
Se nul ja ne se marioit,
Ja pour ce la loy ne fauldroit,
Ne aussi pour leur mariage
Ne feront ja tant de parage ^
7965 Que le monde en soit gaires creu,
Mais paieront ^ de mort le treu ^
Puet estre sanz enfans avoir;
Et lors vaillance ne sçavoir
Ne pourront a leurs héritiers
7970 Laissier ne clers ne chevaliers.
Hz leur lairont bien Teritaige,
Mais clergie ne vassellaige ^
En Orient n'en Occident
Ne viennent pas en succèdent,
7975 En Midi n'en Septentrion
Des pères par succession
Aux enfans^ aux cousins germains
I. pourrez. — 2. pairont.
a. Famille. — ■ b. Tribut. — c. Valeur.
LE MIROIR DE MARIAGE 269
'^7 c Ne aux autres amis prouchains,
Fors seulement la renommée,
Pour prandre exemple a la lignée 7980
De les ressembler en clergie
Ou en fait de chevalerie ;
Mais quant a avoir leur science,
Ou leur valeur, ou leur puissence,
Par traveil les fault acquérir : 79^5
Tout ' emportent a leur mourir
Cilz qui avant les ont acquises
Par grans travaulx et par grans mises ^ ;
Leur renommée demourra,
Pour prandre exemple qui vourra, 7990
Et le bienfait, s'aucun en ont
Au monde fait, emporteront,
Et ce leur sera méritoire
A Tame en pardurable gloire.
Ancor n'ara tant travillié 7996
Chevaliers ne li clers ville ^,
Se leurs fais n'estoient escrips,
Si com j'ay leu en mains escrips,
Figurez ou mis en painture,
Qui tout revient a escripture, 8000
Ou taillez de pierre de taille.
Comme on figure une bataille,
Ou comme l'en fait voulentiers
Les ymaiges en ces moustiers
Des vierges, des sains et des sainctes, 8oo5
Ou l'en voit pluseurs choses paintes
Et les martires qu'ilz souffrirent
Pour la loy Dieu et ce qu'ilz firent.
Les gens laiz ^ de l'eage présent
Ne sceussent pas maintenent 8010
I. Tant.
a. Grandes dépenses. — b. Veillé. — c. Laïques.
200 LE MIROIR DE MARIAGE
Qui fu David ne Salemons,
Pierres, Polz, André ne Symons, 54-] d
Agnès, Agathe ou Katerine,
Magdelaine, Marthe, Cristine,
801 5 Margrite ' ne l'Egipcienne,
N'autres de la loy crestienne,
Dont les passions sont escriptes
Et souvent preschées et dictes ;
Car puis que .lx. ans passassent,
8020 Toutes telz choses s'oubliassent.
Renommée est trop transitoire ;
Mais l'en continue mémoire
Par trois choses, si comme on lit,
Et tout se ramaine a escript,
8025 Dont la première que je nomme
Est vaillance: par ceuls de Romme
Plainement veoir le pourras,
Quant Titus Livius liras,
Comment ilz conquistrent le monde.
8o3o Or est science la seconde,
Qu'eurent Athenienciens :
Resgarde es livres anciens,
En Ethiques et Polletiques
Ou il a fais moult autentiques
8o35 Pour le commun gouvernement
Des cités et l'ordonnement
De vivre, toute pollicie ^
Qui lors estoit trop esclipcie,
S'Aristote n'y eust ouvré,
8040 Qui a par son sens recouvré
Le peuple de vivre a raison
En gouvernement de maison,
Seneques, Platons, Ypocras,
I. Marguerite.
a. Gouvernement.
LE MIROIR DE MARIAGE 201
Boeces, Virgiles, Esdras
Et autres phillosophes grans, 8045
548 a Qui de cerchier furent engrans
Les secrez de toute nature
Au bien d'umaine créature,
Pour ce que ne fussion de ciaulx
Qui usent des meurs bestiaux, 8o5o
Et que nous sceussions gouverner
Nostre nature et ordonner
Si bien que noz corps peussent vivre,
Et fussion des excès délivre «,
Qui contre les complections 8o55
Sont de nos corps destructions,
Et que nostre eage fust menez
Jusqu'au temps qui nous est donnez
Selon Dieu et selon nature,
Par le bien de leur escripture. 8060
Ne firent nos loys les Rommains,
Justiniens et aultres mains,
Les drois civils que nous avons
Et que par leurs escrips sçavons?
LXXÏ. — Comment et par quelz choses nostre nom est
CONTINUÉ APRÈS NOSTRE MORT ET REPRESENTE MIEULX
QUE PAR MARIAGE TEMPOREL.
Aussi avons nous des François 8o65
La conqueste et geste des roys
Dont nostre mémoire est instruicte,
Depuis la grant Troye destruicte
Jusques a ce temps qui or ' est,
De Charlemaines le conquest *, 8070
I. ores.
a. Délivrés. — b. Les conquêtes.
262 LE MIROIR DE MARIAGE
Qui fut grans roys et empereres.
Toutes choses sont faictes cleres
Par escripture, autrement non,
Et certes maint vaillant baron,
8075 Maint chevalier et maint servent,
Qui furent ou temps cy devant 548 b
Preux, hardiz et batillereux ^,
Conquerans et chevalereux,
Sont mis en oubli tout a plain
8080 Par la faulte d'un escripvain ;
Pour ce que ceuls qui ' depuis furent
N'en escriprent pas ce qu'ilz durent,
Est l'ouir dire trespassé,
Et par ce sont leur fait cassé *,
8o85 Qui fussent voulentiers ois
Et de pluseurs gens conjouis ^,
Et proufitables pour exemple,
S'ilz eussent ^ com la loy du temple
Esté escript. Et ce ne fust.
8090 Qui deist la loy et leust,
Pour ce qu'elle a esté escripte,
Nostre loy fust assez petite ^;
Mais apostre et euvangelistre
Par euvangile et par epistre
8095 Qu'ilz ont de la loy de Dieu fait,
Nous font congnoistre nostre fait,
Et nous moustrent la droicte voie.
La tierce chose toutevdie
Qui fait renom fortifier,
8100 Est grant chastel édifier,
Cité, ville ou autre artifice
Qui se fait de grant édifice,
Car celle pierre amoncelée
I. qui manque. — 2. leussent. — 3. pite.
a. Batailleurs. — b. Négligés. — c. Bien accueillis.
LE MIROIR DE MARIAGE 203
Ne puet tost estre consummée
Ne cité si fort démolie 8io5
Qu'il n'en demeure une partie
Ou nom de celui qui la fist '.
De ce trouvons nous en escript
Que le tresgrant roy Alixandre,
i^<9 c Qui tout voult le monde comprandre 8110
Et qui par tout est recitez ^,
Fist a son temps .xii. citez
Et a toutes donna son nom
Pour continuer son renom.
Ces trois fut ce grant empereur: 81 1 5
Clerc, conquereur, edifieur,
Dont il souffist de l'un par soy
A toute personne en sa loy,
Et de tant comme il ot les trois,
Est tenuz pour plus vaillant roys 8120
Et doit este en ceste partie.
Mais quant un noble homme estudie *
Au jour d'ui, en moque de li
Et dit on qu'il a cuer failli :
C'est uns coquars *, c'est uns meschans ^, 8i25
Il ne scet aler par les champs ^,
C'est uns prestres, c'est uns chetis,
Il deust porter un superlis,
Il ne vauldra ja un grain d'orge;
Il parle latin? Par saint George, 8i3o
Il ara chaperon fourré,
Et semble ainsi qu'il ait erré *
Aux gentils hommes du jour d'uy :
Quant on parle latin a luy
* Vers 8 122-8334 publiés par Tarbé, Mir.,p. jo6-ii5.
I. la fait.
a. Rappelé. — b. Sot. — c. Misérable. — d. En campagne. —
c. Qu'il ait fait tort.
J
264 LE MIROIR DE MARIAGE
81 35 Et qu'il scet parler et respondre,
Hz veulent qu'om le face tondre «,
Comme un clerc ou bien ' comme un prestre.
LXXII. — Comment ANCIENNEMENT les princes faisoient
INSTRUIRE LEURS ENFANS EN SCIENCE ET APRES EN ARMES
EN MONSTRANT COMMENT CHEVALERIE A TOUSJOURS SUY LE
CLERGIE.
Mais pas ne souloit ainsis estre
Comme il est, en l'ancien temps :
8140 Les roys faisoient leurs enfans
Apprandre es .vu. ars liberaulx, 548 d
Ne nulz, s'il n'estoit venuz d'aulx,
N'osast nulz de ces ars apprandre,
Se frans ne fust, neis sur le pandre ;
8145 Aux gens lais ^ estoit deffendu.
Lors estoit le peuple entendu ^
Aux ars mechaniques sçavoir ;
Ainsis leur failloit recevoir
De leurs seigneurs la discipline,
8 1 5o Le droit, la loy et la doctrine,
Et entendre aux euvres mondaines,
Aux labours, aux champs et aux plainnes,
Estre l'un chapuis ^ ou maçon,
L'un fevre et autre vigneron,
81 55 L'un cousturier estre failloit,
Ly autres les bestes gardoit.
L'un fut peletier, l'autre mire,
Si que nulz n'osast contredire
Que toudis du mestier n'ouvrast
8160 Et de l'art dont il se meslast.
I. bien manque.
a. Tonsurer. -— b. Laïques. — c. Appliqué. — d. Charpentier.
LE MIROIR DE MARIAGE 265
Les chasteauls, les villes faisoient
Pour les princes qui lors estoient ;
Subgez furent humbles et doulx
Ne furent ne fel ne estoux ^^
Et leurs seigneur qui furent saige 8i65
Les maintindrent en cel usaige
Et ne les esleverent point.
Mais puis qu'ilz laissèrent ce point
Et celle voie estudieuse ^,
Et qu'ilz boutèrent en oiseuse 8170
Leurs enfans, qui jadis souloient
Apprandre jusques ilz avoient
Eage pour les armes porter,
Ne porent leurs fins supporter :
^g a Premiers leur apprindrent clergie, 8175
Après ' eurent chevalerie,
Et puis que premiers clers estoit
Uns nobles homs, il s'ensuioit,
Puis qu'il fust chevaliers après,
Que chevalerie de près 8180
Suioit, et en un mesme corps,
La clergie, c'est mes accors.
Et encor est il vray certain
Que depuis l'eage premerain
Que la clergie fut trouvée 8i85
Qui est en divers lieux alée,
Que la chevalerie l'a
Suye et suit ou elle va ;
Et ou l'estude a esté bonne,
La chevalerie s'adonne 8190
A estre grant, puissant et forte,
Et ou l'estude a esté morte
Ou perie par accident,
I. Et après.
a. Violents. — b. Laborieuse.
266 LE MIROIR DE MARIAGE
A esté, et par conséquent,
8195 Chevalerie povre et vuide :
Quant l'une s'en va, l'autre vuide ^,
L'une est pour la guerre punique *,
L'autre est pour oster vie inique
Et ramener a droicte voie
8200 Cellui qui contre droit desvoie;
Elle rent droit des heritaiges,
Des desloiaultez, des oultraiges
Que les mauvais et couvoiteux
Font aux bons et ' aux vertueux,
8205 Et fait pugnir par juste loy
Les convoitises, le desroy
Des larrons et des malfaictours,
Qui tant font de desloyaulx tours
En maint empire et en maint règne. 54g
8210 Et partout ou justice règne.
Est perpétuel seignourie ;
Mais quant justice y est perie
Ou y default, muez sera
Ly règnes ou elle faurra,
8215 Et sera ailleurs transportez.
Ly peuples est reconfortez
En guerre par chevalerie,
Car chevaliers mettent leur vie
Pour deffendre le bien commun :
8220 Ces .11. estas convient estre un :
La chevalerie et Testude.
I. et manque.
a. Part. — b. Longue, acharnée.
LE MIROIR DE MARIAGE 267
LXXIII. — Comment chevalerie est au jour d'ui des-
TRUCTE PAR CE Qu'eLLE HET l'eSTUDE, ET DE l'iNTERPRE-
TACION DU NOM DE CHEVALIER.
Comment sont H noble si rude ^
Qu'ilz ont la science en despit ?
Dont ilz sont devenu petit,
Et ' povre en sont de jour en jour. 8225
Depuis qu'ilz quirent le séjour *
Que leurs enfans n'appreissent pas,
Ont fait régner les advocas,
Et a leurs serfs donné licence
D'apprandre les ars et science ; 82 3o
A ceuls donnent leurs pensions,
Qui scevent leurs entendons
Sanz lesquelz riens ne puent faire,
Leurs consaulx scevent, leur affaire
Au long de degré en degré, 8235
Ja n'y ara si grant secré.
Et fault encor qu'ilz les terminent <^.
Ainsis se destruisent et minent
D'eulx mesmes, ne sont pas seigneur,
54g c Et si leur fault donner le leur 8240
A leurs sers et eulx afranchir,
Eulx defubler et eulx fléchir ^
Mainte foiz, quant ilz les encontrent
Pour la science qu'ilz leur monstrent,
Qu'ilz ont apprins par leur deffault. 8245
Et ainsi honourer leur fault
Ceuls qui honourer les deussent,
I. Et manque.
a. Grossiers. — b. La coutume — c. En décident. — d. Les
saluer en enlevant le chapeau et en fléchissant le genou.
268 LE MIROIR DE MARIAGE
Se de leur droit user voulussent
Ainsis qu'ilz faisoient jadis ; j
825o Car confermez en paradis 1
Fut leur droit anciennement. ]
Nous l'avons ou Viel Testament ;
Du peuple qui voult avoir roy, f
Et Dieux l'otria en la loy
8255 De Moyse; et aussi quel droit
Li roys sur ses subgez aroit
Esclarcit Dieux et publia,
N'onques puis ne les deslia,
Ainçois en sont tousjours liez, !
8260 Dont les pluseurs ne sont pas liez. ^
Mais dignement fut chevaliers
Esleuz pour le roy premiers,
Car il fut en mil hommes pris
Le milleur; et pour ce ay je apris
8265 Qu'en latin s'appelle miles.
Du divin droit estoient fès,
Et ceste confirmacion
Descendoit par succession
En la seignourie mondaine ;
8270 La science orent toute plainne,
Par eulx mesmes se conseilloient,
Et les loix aux peuples bailloient, ■'>
Et vesquirent es grans estas ^
Tant comme ilz tindrent ces trois cas : 54g d '%
8275 Chevalerie, sens, vaillance. '^
Charlemaine, li roys de France, )
Fut grans clers ; si fut Tholomée,
Julius César et Pompée,
Et maint autre qui grans fais firent ; 1
8280 N'onques pour ce moins n'en conquirent.
L'espée n'a que trois tranchans j
Des non clers chevaliers errans : '
Les deux taillans et puis la pointe; "
LE MIROIR DE MARIAGE 269
Mais chevaliers clers Ta plus cointe,
Plus puissant, plus fort et plus belle : 8285
.Iiii. taillans a sa lemelle^.
Sçavez vous lequel est le quart ?
Les escrips qu'il a veuz a part ^
Des conquestes des anciens.
La voit et les maulx et les biens ; 8290
Par engin les uns gaingnierent,
Les autres se déshéritèrent
Et perdirent par leur folie;
Et les aultres par leur clergie
Et le sens qui en eulx fut mis 8295
Desconfirent leurs ennemis
Par bon advis, a po de gens,
Pour ce qu'ilz furent diligens;
Et les aultres furent trop chault.
C'est li quars tranchans qui moult vault, 83oo
Qu'avis, prudence, expérience ;
En bataille tele science
Puet moult valoir et profiter :
En ce se fait bon delicter.
Car quant par foie hardiesce 83o5
Uns chevaliers par sa prouesce
Voult plus vaincre que par arroy ^,
55o a Se chevetaine est, son desroy
Que nulz homs ne doit avoir chier
Fait lors descendre et tresbuchier 83 10
Ceuls qui lui estoient commis
En la main de ses ennemis.
Se clers est, de bonne heure est nez.
Car comme uns asnes couronnez
Est uns rois terriens sanz lettre. 83 1 5
Or vueillent ceste chose mettre
A effet, si feront que saige ;
a. Lame. — b. Bonne règle.
270 LE MIROIR DE MARIAGE
D'apprandre reprangnent l'usaige
Et facent a leurs nobles prandre '.
8320 Je voy seigneurie descendre
Es sers, par science franchis ;
Je voy les povres enrrichis
Et les riches nobles tout perdre,
Pour ce qu'ilz ne veulent aerdre ^
8325 Leurs cuers a apprandre science;
Cheoir les voy en indigence
Et leurs terres estre vendues
Et tresfolement despendues
Et muer leurs proprietez,
833o Dont pluseurs sont déshéritez
Et seront, s'ilz ne s'i advisent;
Mais j'en voy trop pou qui y visent
Et qui n'ait science despite *,
Qui aux sers chascun jour profite.
LXXIV. — Comment par escripture vaillance, science
ET LES BEAUX FAIS DEZ ANCIENS, MIEULX EST LEUR NOM
CONTINUÉ QUE PAR MARIAGE.
8335 Or t'ay esclarci renommée :
Ne scez tu que Romme nommée
Fut de son fondeur ^ Romulus?
Et Reins et Rouen de Remus? 55 o b
Ulixebonne d'Ulixès ?
8340 Et ^ d'Angela sont maint Angles;
Paris, que l'en va escriant,
Ferma Paris qui de Priant
1. apprandre, — 2. Et manque.
a. Attacher. — b. Méprisée. — c. Fondateur.
LE MIROIR DE MARIAGE 27 1
Par mainte ligne descendi ;
Ghasteau Raoul, Chasteau Thierri
Leur mistrent leurs fondeurs a nom. 8345
Si firent aultres pour leur nom
Continuer après leur mort :
Chierebourc, dont je me recort,
Fut de César en Costantin
Fondez, et Chasteau Josselin 835o
De cellui qui l'ediffia.
Et pour ce que ces trois n'y a,
Chevalerie par vaillance,
Clergie par grant sapience,
Et grans édifices parfais, 8355
Quant ilz sont en ce monde fais
Et escrips, autrement seroit
Tout riens, qui ne les escriproit
Quant a perpétuel mémoire,
Dont doivent bien quérir victoire. 836o
Bons chevaliers et clers lettrez
Doit en tous temps estre aprestez
D'estudier au commun bien,
Sanz nul d'eulx prandre ce lien
De mariage, qui trop grieve 8365
A ceuls qui sont prins en ce piège.
Aux aultres gens communs du monde,
Afin que grans peuples habonde.
Ne loe mariage ou blâme;
Chascuns puet avoir une famé, 8370
55o c Pour croistre et pour multiplier.
Ou sanz lien ou par lier,
Ainsi comme il la vouldra prandre
De son bon gré et sanz meprandre
Contre la loy; mais qui vouldroit 83/5
Pechier mariez, mieulx vauldroit
Sanz marier pechier encores
Qu'il ne feroit mariez lores
272 LE MIROIR DE MARIAGE
Contre foy et contre serment ',
838o Quant on a prins tel sacrement,
Et mieulx vault de soy abstenir
Qu'a tel conclusion venir.
LXXV. — Comment Répertoire de Science en conclu-
sion DE son EPISTRE ADMONESTE FrANC VoULOIR , SON
disciple, de PRANDRE la vie CONTEMPLATIVE ET DE
Treschier filz, en particuler
Pour toi, qui as l'engin si cler,
8385 A ta prière et ta requeste,
Ay forment traveillié ma teste
Et resgardé en pluseurs livres,
Afin que tu fusses délivres
De marier par les exemples
8390 Que tu as devant grans et amples,
Que je t'ay mot a mot escrips,
Que veoir puez par mes escrips,
Ausquelz tu vueilles prandre garde :
Plus ne t'en di, or y resgardé,
8395 Et me rescris, quant tu pourras,
Lequel des deux faire vouldras :
Le mariaige temporel,
Ou prandre l'espirituel.
Car certes du premier aroye
8400 Grant doleur et du derrain joye,
Et tu es saiges pour eslire 55o d
Le meilleur et laissier le pire;
Et de la fin est terminée
Toute chose et a fin menée.
8405 Or fay donc que la fin soit bonne
I. serement.
LE MIROIR DE MARIAGE 278
Que doit prandre toute personne,
C'est la vie contemplative ;
Et laisse ceste vie active
Qui est périlleuse et dampnable,
Et pran la vie pardurable. 8410
LXXVI. — Comment Désir, Faintise, Servitute et
Folie vindrent a Franc Vouloir pour sçavoir sa
deliberacion sur mariage.
Atant me fina Répertoire
De mariaige et de mémoire
Son epistre qu'il m'envoya,
Par laquelle il me ravoya ^
A la saincte et la bonne voye, 841 5
A laquelle Dieux me ravoye,
S'il lui plaist, par s'umble pité,
Tant que je soie respité
Du tourment de ce mariage
Temporel, qui n'est fors que rage, 8420
Doleur de cuer, du corps exil
Et de l'ame trop grant péril,
Si comme je voy par le tiltre
Et les moiens ^ de son epistre;
Laquele com je la l'eusse 8425
Non pas si bien com je deusse,
Vindrent a moy mes enhorteurs
De mariage et mes docteurs,
Pour sçavoir se leur respondroie
Et se pour l'eure je vouldroie 8430
Conclure ou non sur leur requeste.
Et je, qui oy l'espistre preste,
a. Remit en bon chemin. — b. Arguments.
T. IX ,8
274 LE MIROIR DE MARIAGE
Leur dis : « Vueillez vous entremettre 55 1 a
De lire et veoir ceste lettre
8435 Que Répertoire de Science,
Preudoms saiges en conscience,
Et qui est mes parfais amis,
M'a pour sa ' responce tramis
Et pour adviser mon afaire ;
8440 Et se vo requeste doy faire
Ou non, veu tous ses moiens.
Or considérez les loiens
Du mariaige temporel;
Veez aussi l'espiritel "*
8445 Et la conclusion des deux.
Vous estes quatre, et je suy seulx ;
Lisez bien les auctoritez,
Advisez les desloyautez,
Les tourmens, les pleurs et les cris
8450 Que femmes font a leurs maris
Et que fait ont le temps passé :
Li vaillant en furent cassé,
Li saige en furent subverti ^.
Vous n'y avez pas adverti ^
8455 Ne aux perilz d'enfans avoir ^
Mal fait tel ordre recevoir,
Par laquele li homs se lie
En mort et en merencolie,
En servitute trespenable
8460 Et en vie dure et dampnable,
Et * mesmement a clerc lettré
• Et a chevalier non oultré ^,
Qui par ce perdent leurs estas.
Veoir pouez cy en quelz cas
8465 Et comment chevaliers et clercs
I. sa manque. — 2. lespirituel. — 3. scauoir. — 4. Et manque,
a. Perverti. — b. Fait attention. — c. Invaincu.
LE MIROIR DE MARIAGE 2jb
Par marier deviennent sers :
L'un pert par marier science,
L'autre en pert renom et vaillance,
Et le bien commun font errer
Que l'en doit sur tous préférer ; 8470
Quant par marier ces deux lessent,
Autrui grievent et autrui blessent,
Et au fort, se mariez sont,
Il puet estre que ja n'aront
Du mariaige aucuns enfans. 8475
S'ilz en ont, lors seront dolans
S'ilz n'ont beauté, santé, richesse.
Bonté, loyauté, sens, prouesse,
A quoy l'en fault communément;
Et pour conclure brevement 8480
En ces faiz incompréhensibles
Qui ne sont pas a moy possibles
De retenir et reciter,
Vueil vostre mémoire inciter,
Comme ilz soient mis plus a plain 8485
Et escript de la propre main
De Reppertoire, mon ami.
En l'espitre qu'il a a mi
Envolée pour ma doctrine.
Que nulz de vous .ini. ne fine 8490
Jusques a tant qu'elle soit leue
De mot a mot. » Lors l'ont veue
Tout au long, sanz faire séjour,
Droictement au siziesme jour,
Qu'a moy dévoient retourner, 8495
Et je leur dévoie donner
Et response et conclusion
En fait de leur monicion,
Mais que mes amis m'eust rescript.
276 LE MIROIR DE MARIAGE
LXXVII. — Gomment Franc Vouloir bailla l'epistre
QUE LUI AVOIT ENVOIÉE REPERTOIRE AUX .IIII. DESSUS
NOMMEZ, QUI LA LURENT, ET GOMMENT FOLIE PRINT LA
PAROLE POUR LES AUTRES.
85oo Et quant ilz eurent leu l'escript, 55 1 c
Adonques commença Folie
A parler pour sa compaingnie,
Et les trois aultres qui la furent
La laissent parler et se turent;
85o5 Servitute, Désir, Faintise,
Qui furent a celle entreprise.
Ne dirent mot. Et lors s'advance
Folie, par haulte éloquence
Me dist : « Qui est cilz escripvains
85 10 Qui a escript tant de mos vains
Des femmes et tant de laidure?
Il n'est pas amis de nature
Ne prodoms, qui tant de maulx dit
Des femmes; de Dieu soit maudit
85 1 5 Qui scet faire telle escripture !
Je croy que jamais créature
Ne naistroit, qui le voudroit croire,
Resgardez, vaillant Répertoire,
Qui contredit et qui empesche
8520 Mariage que la loy presche
Es trois sectes plus generaulx,
Ou il escript tant de travaulx
Et de maulx a ceuls qui s'i boutent !
Les Sarrazins ne le redoubtent,
852 5 Les Juifs mesmes se marient,
Et les Grestiens s'estudient
A avoir hoirs par mariage
LE MIROIR DE MARIAGE 277
Et successeurs en leur linage ;
C'est loy divine et temporele,
Et s'est encor la règle tele 85 3o
En ce monde, selon les drois,
Qu'il n'est pas reputez vraiz hoirs
Ne ne succède a heritaige,
Quant il n'est nez en mariaige,
Mais est ainsis c'uns loups espars, 8535
Sanz riens avoir : c'est uns bastars,
Privez d'oirie et de tonsure,
Qui lui est reprouche et injure :
S'il acquiert terre, et il se muert,
Celle terre aux amis estuert ''^ 8540
Et est au seigneur de la famé.
Or voy donc se c'est grant diffame,
Voire adjoint ce qu'il en ce vice
Soit nez en sa haulte justice
Et que sa femme soit de corps *; 8545
Et se ' non, si me faiz je fors
Que le prince et le souverain
Mettra lors la terre en sa main
Et lèvera <= par loy escripte
Comme la sienne toute quitte, 855o
Si tost qu'il sera terminez,
S'il n'a esté légitimez;
N'aussi ne puet tele personne
Prandre avoir n'obtenir couronne
Ne bénéfice en saincte Eglise, 8555
S'il ne puet tant faire par mise ^,
Par amis, par dilection
Qu'il ait legitimacion
Du pappe, qui donner la puet
A tous et toute fois qu'il veult; 8 5 60
a. Échappe. — b. Serve. — c. Prendra. — d. Argent.
278 LE MIROIR DE MARIAGE
Mais sanz lui ne se puet avoir.
Et par ce puez appercevoir
Que ceuls qui sanz marier naissent
A Dieu et au monde desplaisent
8565 Et sont en ce fait actuel
De TEglise et du temporel,
Quant aux libertez et franchises,
Laidement pugny en deux guises :
L'une, en ce qu'ilz n'eritent pas,
8570 Et en après voy l'autre cas, 552 a
^ Qui leur est dur et impropice :
Tenir ne puelent bénéfice.
Ce que les nez en mariage
Puelent faire par droit usaige :
8575 Succéder, l'en succède a eulx,
Hz ont les biens esperiteux.
Comme frans se font tonsurer,
Ne les fault point légitimer, •
Car ilz le sont par la droiture
858o De mariage en l'escripture;
Evesques puelent devenir
Et aux sainctes ordres venir
Franchement et sanz nul reprouche.
Comment a osé de sa bouche
8585 Tant de maulx des femmes descripre
Tés amis? C'est horreur du lire
Et pis de le ramentevoir.
Qui vouldroit faire son devoir,
On devroit l'epistre brûler
8590 Et lui, s'on le pouoit trouver,
Quant onques s'osa entremettre
De tele escripture avant mettre,
Qui deffend ce que loy commande.
Or me respon, je te demande,
8595 Ne fut pas espouse Marie
De Joseph? Trop est desprisie
I
LE MIROIR DE MARIAGE
279
Eve par lui, qui nous dampna;
Mais Marie nous ramena
Le doulz Jhesus, qui par sa grâce
Print en li virginalment place : 8600
Comme homs nasquit, et vierge fut
Devant, après, quant le conçupt
Celle Marie en le portant,
Et li doulz Dieux nous ama tant
Que homs voult pour nous devenir 86o5
Et comme homs en la croix mourir :
Eve fist mal, Marie bien.
Or note ce mot et retien ;
Resgarde, considère et voy
Que Dieux nasquit selon la loy, 8610
Et comment uns chascuns doit tendre
A hoirs avoir et femme prandre
Par mariage, et non laisser
De soy tenir a marier
Pour Dyannira, pour Helaine, 861 5
Se fait ont a leurs maris paine.
Ne pour les autres qu'il raconte.
Dont s'epistre fait un grant conte.
Toutesvoie fut Salemons
Mariez, qui fust saiges homs ; 8620
Et si ne fut mie moins'saige
Pour ce, s'il fut en mariaige,
Mais fit le temple et autres lieux,
Et si vesquit tant qu'il fut vieulx,
Et mourut en bonne vieillesce 8625
En grans sens et en grant richesce
Et en cremeur de ses voisins.
Tous mariez ; telz fut sa fins.
Et si avoit il pluseurs femmes
Selon sa loy, qui est diffames 863o
Et deffendu en nostre loy ;
S'aucune luy fit du desroy
28o LE MIROIR DE MARIAGE
\
Et il pécha, n'est pas merveille :
Qui a une puce en l'oreille,
8635 Elle lui fait bien de l'anuy.
L'en puet bien prandre exemple a luy,
Et aussis a David son père :
Mariez fut, c'est chose clere.
Il pécha avec Bersabée,
8640 Ce fut default de sa pensée, 552 c
Celle n'en fu cause motive :
Jamais femme a son roy n'estrive ^;
Bersabée estriver n'osa
Au roy. Ceste coulpe imposa
8645 Dieux a David, la chose faicte,
Et adonc par Gath le prophète
Le reprint et le corriga;
Et David mesmes se juga
Es paraboles des brebis,
865o Dont il fut forment esbahis,
Quant il oy la conséquence
D'Urie mort par sa sentence
Et de ce que sa brebis ot ;
Adonc s'en fuy tant qu'il pot,
8655 Plourant, crians a Dieu merci;
Et tantost qu'il le fist ainsi,
Dieux lui fist lors remission
Et remut la dampnacion
Par lui commise es trois péchiez,
8660 II fut lors ainsis empeschiez
Par lui, par Bersabée non.
L'en doit porter un tel renon
Certes nennil fors a David,
Qui la convoita quant la vit
8665 Des fenestres en son solier *.
Il est maint ribault, maint hourlier <^
a. Ne résiste. — b. Appartement élevé. — c. Débauché.
LE MIROIR DE MARIAGE 28 1
Qui souvent de soy met en blâme
Contre raison sa preude famé ;
Par mal faire et par fuitoier ^
En voit on souvent desvoier, 8670
Dont leurs maris sont près que cause.
D'autre part, ton epistre cause
Des robes qu'il leur fault avoir,
Et qu'om y despent grant avoir :
552 d De par Dieu, c'est le plus honneste 8675
Qu'onnestement chascuns se veste,
La femme, pour plaire au mari ;
J'aroie trop le cuer marri ',
Se je a mon mari ne plaisoie
Et lui a moy : miens est, je soie *. 8680
N'a Dieux la chevance donnée
A toute créature née
Pour avoir déduit ê\. plaisance ?
Veulz tu avoir maie meschance
Et espargnier je ne scé quoy 8685
Pour autrui, et non pas pour toy
Faire plaisir a ton vivent ?
Il est trop chetis qui se vent
Et livre son corps a traveil,
Sanz porter sur lui appareil ^ 8690
De quoi on puist estre honourez.
Que vous vault, se vous labourez,
Et vous tenez povres et nuz ?
Vous serés pour chetis tenuz
De tous ceuls qui vous congnoistront, 8695
Qui par tout vous despiteront ''.
1. le marri.
a. Se livrer à la débauche. — b. Sienne. — c. Habillement. —
4' Mépriseront.
282 LE MIROIR DE MARIAGE
LXXVIII. — Cy respont Folie a aucuns poins de l'epis-
TRE ENVOIÉE A FrANC VoULOIR EN RECITANT EN BRIEF
Mais qui a habit honourable,
Il est a chascun agréable,
Bien venuz et bien receuz,
8700 Et souventefois pourveuz
D'estat ou d'autre chose bonne.
Mais, quant l'en voit une personne,
Tant soit sage, qui mal se vest,
L'en lui a tost fait un arrest ^
8705 Et deffendu qu'avant ne passe.
Et lui donne l'en Vd'une masse.
Quant il s'avance en povre habit, 553 a
Si grant coup qu'il s'en ressortit
Tout confus et a sa grant honte ;
8710 Et plus povres homs de lui monte
En hault, et lui laissons la porte.
Pour ce que belle robe porte.
Ja n'iert saiges homs mal vestuz.
Mais uns cocars, uns malostruz,
8715 Uns paillars ou une paillarde,
Ja nulz d'eux gaillars ne gaillarde *
Ne seront fors que detirez <^,
Desrompuz et deffigurez.
C'est deffault d'avis et de sens
8720 Et la nature des truens ;
Quel plesir puet on en eulx prandre?
A mal gibet les puist on pandre !
i. len bien.
a. On a bien vite fait de l'arrêter. — b. Vigoureux ou vigou-
reuse. — c. Tiraillés.
LE MIROIR DE MARIAGE 283
Car ce n'est que default de cueur :
Si po n'ont qu'ilz n'aient du leur
Pour eulx sanz plus vestir entier, 8725
Mais de ce faire sont rentier ^
Pour ceuls qui aumosme leur donnent ;
Pour ce a truander * s'abandonnent.
Ou bien ' ilz sont si couvoiteux,
Si chetis et ^ si paresceux 8730
Qu'ilz ne scevent ou qu'ilz n'endurent
Faire a eulx ce que faire durent;
Et puis mœurent gueule baée.
Or est leur vie diffamée
Et leurs avoirs est tous ^ perdus, 8735
Gastez, dicipez ou vendus,
Duquel ilz n'orent onques bien.
L'en doit faire servir le sien,
Non pas que homs ou femme s'asserve
A son avoir, facent qu'il serve : ^74°
Pour ce en ont il l'usaige vis ^
553 b Qu'ilz en soient aise et servis
A leur vivant, en leur maison,
Honnestement et par raison ;
Après leur mort, voist '^ ou il doit 8745
Selon coustume et selon droit.
Des grans nopces te va blâmant
Et dit qu'elles coustent * granment :
Ne puet chaloir cest tesmoinage
A trop de gens du mariage; 8750
Li saige ancien les trouvèrent,
Et pour bonnes les approuvèrent;
Les parens des deux pars se voient
Et pour leurs atours se resjoient.
Une fois puet on, quoi qu'om die, 8755
I. bien manque. — 2. et manque, — 3. tous manque. — 4. cousteront.
a. Ont l'habitude. — b. Mendier. — c. Eux vivants. — d. Qu'il aille.
284 LE MIROIR DE MARIAGE
Faire une grant feste en sa vie,
Une foiz fault passer ce bac.
Veulz tu espouser chat en sac,
Et que nulz tes nopces ne voie ?
8760 Ce n'est pas la plus saine voie.
Se chascuns n'est servis a gré,
Hz ne sont pas tous d'un degré.
Ne t'en chaille, fay bonne feste :
Il n'est homme, puis qu'il a teste,
8765 Qui n'ait aussy s'oppinion,
L'en ne puet estre en union
Que l'un ne se plaingne ou s'en loe ;
L'un ploure, l'autre fait la moe.
L'un sault, l'autre dance devant,
8770 L'un va arrier et l'autre avant,
L'un brait, l'un chante et l'autre note ^ ;
De tant que plus y a riote
Et qu'om l'oit plus en mi la rue,
La feste en est meilleur tenue.
8775 Noble chose est de bruit en sale :
Ly uns monte, l'autres ' avale.
Ce n'est pas maison de silence, 553 c
C'est proprement la différence
Des gens laiz aux religions.
8780 Que valent "* les possessions,
Greniers de grains, celliers de vins,
Qui n'en fait bien a ses voisins
Et qui n'est richement vestus?
Tout ce ne vault pas deux festus ;
8785 L'en doit a un tel mariage
Servir sanz règle et par oultrage *,
Afin que renommée en soit.
Car l'espouse par ce reçoit
I. ly autres. — 2. Qui veulent.
a. Fait de la musique. — - b. Avec excès.
LE MIROIR DE MARIAGE 285
A tousjours de celle journée
En soy louange et renommée, 8790
Qui se pert par escharseté ^,
Quant elle a aux noces esté,
Et est trop grant la moquerie
De cellui qui lors se marie
Et qui telz noces commença, ^795
Et tel chetiveté pensa ;
Et sur toute chose lui plaise
Que les menestrelz soient aise *
Et les heraulx semblablement.
S'aucuns leur donne largement, 8800
C'est des nopces Toneur treshaulte,
Et deshoneur, s'il y a faulte,
Car telz gens sont référendaire <^
De dire le bien et non taire
Ce qui leur a esté donné ; 88o5
Ceuls cy sont plus habandonné
A porter par leur éloquence
Renom que n'est vo sapience
Qui petit vault, se n'est escripte.
Chascuns sa parole recite 8810
Des faiz presens et trespassez ;
553 d Jamais n'en seroient lassez.
Tant qu'ilz font bien par leur parole
Croire bonne femme estre foie,
Et la bonne par leur parler 88 1 5
Font ilz bien en l'empire aler ^ ;
Hz font d'un sot un vaillant homme,
Hz jugent empereur de Romme
Un chetif, puis qu'il leur donrra.
Et puis que leur parler tenrra 8820
Lieu de bien et de renommée
a. Avarice. — b. Bien traités. — c. Sont rapporteurs. — d. Font-
ils aller pis (Jeu de mots).
286 LE MIROIR DE MARIAGE
A ceuls qui leur font la donnée <*,
Supposé qu'ilz ne vaillent rien,
Puis qu'avoir porront * d'eulx ce bien
8825 Et qu'ilz en seront renommez,
Pour quoy donc ne seront amez
Les menestrelz et les heraulx, i!
Qui font ainsis que sanz travaulx ' +|
Ceuls qui largement leur donrront, î
883o Grâce et louenge au monde aront? 1
Et les puissens qui rien ne donnent,
Qui "" sont vaillant et qui s'estonnent *, ;'
N'aront pas la louange d'eulx :
Au soir diront qu'ilz sont breneux c,
8835 Ghetis, recreans (^ et faillis,
Quant ilz sont d'aucuns assaillis,
Eschars, merdeux, lâches et chiches.
Et que leur corps ne vault .11. miches;
Et quant renoms se puet avoir
8840 Par donner, on doit son avoir
Habandonner ains que son corps,
Qui est uns tresriches trésors.
Et ainsis par donner pourras
Avoir renom, se tu ne l'as,
8845 Sanz édifice et sanz clergie
Et sanz avoir chevalerie,
Par les heraulx et menestrelz, 554 ^ :■<
Desquelz tu seras adestrez ^,
Et ausquelz tu avras bien fait.
885o Or venons a un autre fait
Qu'il dit, en un autre chapitre
En celle dolereuse epistre,
Des mesnaiges de la maison.
I. portant, ■— 2. Et qui.
a. La distribution. — b. Ont les mains paralysées. — c. Souillés
d'excréments. ~ d. Misérables, lâches. — • e. Soutenu.
M
LE MIROIR DE MARIAGE 287
Saiges est en toute saison,
Ce me semble, qui est meublez, 8855
Qui ' a vins, garnisons ^ et blez,
Nappes, touailles *, Hz, vaisselle,
Qui a escuier ou baisselle ^
Et argent d'un autre costel,
Mesgnées, bestaulx, grant hostel, 8860
Que gens mariez ont souvent,
Les aultres non. Ce n'est que vent
De gens qui n'ont hostel et femme ;
Puis qu'il y a seigneur sanz dame.
L'en treuve hostel de Froitvaulx '^ ; 8865
Ce n'est qu'une estable a chevaulx,
Ou il a foing et pou litière ;
Varlet n'y a ne chamberiere
A qui il chaille rien de l'estre;
C'est droitement la court d'un prestre, 8870
Ou l'erbe est, ou d'un chevalier.
Ou c'est l'ostel d'un escolier.
Ou il n'a c'un lit et l'estuy ^.
Par ma foy, esbahie suy
Comment homs scet tenir mesnage, 8875
Quant liez n'est par mariage :
Ors est, sales et deslavez/
Et de pou de chose emblavez ë^;
Mal vont ses linges et ses draps.
Marie toy, mieulx en vauldras; 8880
Femme scet bien buer ^ et cuire,
554 b Draps filer, maisgnée conduire ""^
Penser des bestaulx, s'elle en a ;
Trop plus grasse court trouvera
Et plus grant fumier a son huis 8885
I. Et qui. — 2. duire.
a. Provisions. — b. Serviettes. — c. Servante. — d. Maison
froide [jeu de mots). — e. Étui à mettre l'encre, le canif, etc. —
/. Malpropre. — g. Embarrassé. — h. Lessiver.
288 LE MIROIR DE MARIAGE
Qui la vendra, si com je truis,
Que l'en ne fera en la court
D'un cler, ou herbe verde sourt
Et croist par droite povreté ;
8890 Et en yver et en esté
Sur ^ telz gens n'a fors que froidure.
Et se tu me diz que trop dure
Mariages est aux meschans,
A ceuls qui n'ont vignes ne champs,
8895 Rentes, meubles ne revenue,
Ainsis que celle gent menue
Qui vont devant autrui ouvrer.
Et leurs femmes vont labourer,
A telz chetis deust l'en deffendre,
8900 Non pas a toi, de femme prandre.
Qui ont des enfans .111. ou quatre
Et n'ont pas de quoi eulx embatre
Un seul œuf ou un mors ^ de pain
En leurs bouches ou en leur main;
8905 Et a telz gens puez tu sanz faille
Appliquer ton champ de bataille ^
Et ce que tu y as adjoint ;
Et encore y puet estre adjoint
Assez proprement, se tu veulx,
8910 Ton compte et ta fable des leux.
Car ceulx qui aises ne sont mie
Et languissent en grant partie,
Et espèrent plus grant dolour,
Guident avoir un an d'un jour.
891 5 Mais de toy ainsis ne va pas
Ne des riches : c'est droit soûlas
Que d'avoir femme en sa compaigne 554 ^
Par mariage; lors compaingne
Son seigneur, sert, acole et baise :
a. Chez. — b. Morceau. — c. Tes arguments.
I
LE MIROIR DE MARIAGE 289
Comment puet on estre plus aise ? 8920
.lui. ans n'y semblent pas un moys,
Et pour ce, marier te doys.
Et, quant femme s'en va par voye,
Guides ' tu pour ce qu'elle doye
Pour ce mal faire ou mal penser ? 8925
Nenil, nul ne l'en doit tenser <»,
Car jamais n'yroit sanz raison,
Mais il lui fault en sa maison
Quelque chose qu'elle va querre ;
Et aussi moins est femme en serre 8930
Et moins est du mari guettée,
Et tant sera meilleur trouvée
Que celle a laquele on deffent
D'aler au marché ou l'en vent
Ce qu'il fault de neccessité 8935
Pour le bien, pour l'utilité
Du gouvernement de maison.
Par ma foy, il est mauvais hom,
Lerres et crimineulx de lui
Qui crime impose sur nullui; 8940
Ne homs ne doit jamais cerchier
Ce qu'il ne veult et qu'il n'a chier :
A chascun de son fait couviengne,
L'obscur laist, au certain se tiengne
Et, tout courust aucun langaige, 8945
Dit le décret que l'omme saige
Doit celer le crime sa femme
Et son pechié et son diffemme
Pour son honeur, sanz révéler,
Sanz soy n'elle deshonourer 8950
Sanz cause par un faulx rapport ;
554 d L'un de l'autre le pechié port *,
I. Guide.
a. Chercher querelle. — b. Porte.
T. IX ,y
2qo LE MIROIR DE MARIAGE
Mais po advient que femme pèche,
Ainçois de courroux art et seiche,
8955 Quant on lui amet ^ villenie,
Et je ne m'en merveille mie.
LXXIX. — Gy prouve Folie que mariages est profita-
bles ET QUE l'en n'y DOIT PAS QUERIR CE QUE l'eN n'y
VOULDROIT PAS TROUVER.
Saint Bernàrt dit a ce propos
En une epistre trop beaus mos
Et qui sont tresbien apparent,
8960 Qu'il ' dicta a un sien parent
Appelle messire Raymon,
Du gouvernement de maison ;
Seigneur fut de Chastel Ambroise.
Et qui ne m'en croira s'i voise
8965 Veoir; il trouvera a plain
Que le noble cuer hault et sain
Les euvres des femmes n'enquiert,
Mais ignorance en leurs faiz quiert
Plus qu'il ne doit faire science,
8970 Car puis qu'il ara congnoissance
Une foiz prins, et esprouvé
Le crime sa femme et trové,
Jamais par mire qui soit vis
N'en sera curez ne garis ;
8975 Mais sa doleur appaisera
Un po, quant les mesfès ' orra
Crier d'autres femmes semblables ;
Autrement n'est ses maulx curables.
I. Qui. — 2. enfans. Deschamps ajoute au texte latin.
a. Impute.
LE MIROIR DE MARIAGE
291
Si ne fait dont pas bon quérir
Le mal dont l'en ne puet garir. 8980
Et encores dit sains Bernars
Que par doulz ris et par doulz ars
Maie femme est plus tost domptée
555 a Que par baston ne par colée ^;
Mais maint hommes sont si pervers 8985
A leurs femmes et si divers *
Et leur font tant d'oppressions,
Et ont si pou en leurs maisons,
Que vuides chambres les font sotes
(Advise bien ces poins et notes) ; 8990
Et qui plus est, aucuns les bâtent.
Pour ce mainte fois se debatent,
Et ont sanz cause renommée
Que chascune est la babelée c.
Mais aux maris en est la coulpe, 8995
Et s'elles leur faisoient souppe
D'autel pain, cause y averoient,
Mais a nul fuer ne le feroient :
Bonnes femmes soufrent toudis
Les injures de leurs maris 9000
Pacianment, et c'est raisons;
Bonne femme fait li bons homs.
Et li mauvais femme mauvaise
Par son orde vie et punaise.
Mais, quant chascun s'entraime bien, 9005
Mariage est souverain bien
Et sur tous la plus belle vie.
Et, quant est a avoir lignie,
Que tes amis te blâme tant
Pour les doleurs qu'on en attant 9010
D'eulx nourrir, apprandre et garder,
Qui vouldroit a tout resgarder,
a. Coup sur la nuque. — b. Bizarres d'humeur. — c. Moquée.
292 LE MIROIR DE MARIAGE
Encor pour deux qui a mal tournent,
.Ii'^. a bien faire s'atournent,
901 5 Chevaliers, clers, bourgois, marchans.
Qui lairoit labourer aux champs,
Pour les oiseaulx que ne mangassent
La semence et que ce doublassent
Les ahanniers ^, tout periroit, 555 b
9020 Et li mondes de faim mourroit;
Aussi qui lairoit a gendrer
Les enfans, pour eulx redoubler, *
Pour la peine et pour le péril,
Plus ne seroit fille ne fil,
9025 Dont il est encor de si bons,
De ducs, de contes, de barons.
De clers, de bourgois et de lais,
Lesquelz, s'ilz n'eussent esté fais
Par le moien de mariage,
9o3o Ne fussent pas or en usaige,
Toy ne li aultres qui sont nez.
Ainsis seroit li mons * finez,
Se generacion n'estoit ;
Nulz cela ressoingnier ^ ne doit,
9035 Tout est sauvé ce que Dieux garde.
Se chasteté la papelarde
Avoit ainsi le monde duit
Et a sa cordelle ^ séduit,
Jamais ne seroit créature,
9040 Et ainsis defaulroit nature.
N'ont esté mains sains nez de femmes
Et aussis maintes sainctes dames.
Dévotes et religieuses.
Vierges continens, glorieuses,
9045 Qui sont en la genologie.
Aucunes qui eurent clergie,
a. Laboureurs. ~b. Monde. — c. Redouter. — if. A sa remorque.
LE MIROIR DE MARIAGE 2^3
Et autres non, fors que la foy?
Et toutes vindrent par la loy
De mariage ou temps passé,
Qui ont leur propre corps cassé 9o5o
Et que saincte Escripture afferme
Chascune avoir esté si ferme
En martire, pour amer Dieu,
555 c Qu'ains ne départirent du lieu
De la saincte et vraie créance, 9o55
Qui les bons crestiens advance,
Mais moururent pour Dieu martir,
A la fin qu'ilz peussent partir
Et obtenir par leur victoire
La saincte couronne de gloire, 9060
Que Dieux leur donna en la fin
Joieusement et de cuer fin;
Et encores, pour le voir dire,
Trueve femmes en leur martire
Avoir esté cent mille tans 9065
Plus dévotes et plus constans
Assez que les hommes ne furent,
Qui trop plus constans estre durent
Des femmes, veu et recité
D'elles la grant fragilité. 9070
LXXX. — G Y PREUVE Folie que chasteté est en femmes
PAR LES SAINCTES QUI CHASTEMENT ET C0NTINENMENT ONT
LE TEMPS PASSÉ VESCU.
Quele femme fut en doctrine
Et en science Katherine ?
Comment fut son martire fort?
Comment fut parfait son effort?
Que souffrit Agathe et Agnès, 9075
294 LE MIROIR DE MARIAGE
Marguarite, Cristine après,
Sainte Barbe, l'Egipcienne,
Et tout pour la loy crestienne,
Et mainte autre que je ne nomme,
9080 Dont l'en ne puet dire la somme?
Doit on donc femmes desprisier?
Nenil, mais les doit on prisier,
Car tous sommes d'elles venuz.
Bien doit estre villains tenuz
9085 Qui escript ne dit de sa bouche
Laidure de femme ou reprouche, 555 d
Car il ordoie ^ sa maison :
Pour ce n'est pas homs de raison
Qui despite ou a despité
9090 Le lieu ou il a habité
Par .IX. mois, en femme par grâce;
Jamais tel laidure ne face,
Car nul d'elles mal ne raconte
Qu'il ne die sa propre honte.
9095 Tuit hommes, femmes honourons,
Ou nous tous nous deshonourons,
Car j'oseray gaigier et mettre
Que pour une qu'om treuve en lettre
Qui a mal fait, j'en trouveray '
9100 Mille bonnes et prouveray
En saincte Escripture esprouvée,
Non pas en histoire trouvée
D'Erculès ou des Troiens,
Et puet estre ne fust il riens
9105 Des laidures qu'om leur met seure :
Toudis vient li biens au desseure.
Que fist Judith pour sa cité
Dont elle a le sang respité ^,
I. trourray.
a. Salit. — b. Sauvé.
LE MIROIR DE MARIAGE 296
Quant elle a petit de harnès <*
Couppa le chief Holofernès ? 9110
Et adonc l'apporta la belle,
Seulement lui et son ancelle,
En Bethulie la cité,
Ce m'a la Bible recité ;
Au main fut pandu sur les murs: 91 1 5
Si demoura ses peuples surs.
Par le chief furent esbahis,
Et fuirent hors du pais
Ses ennemis, quant ilz le virent,
Qui de ce grant fait s'esbahirent. 9120
556 a Par ce son peuple délivra
Judith et en paix le livra
Comme puissant dame et apperte.
Ne rest digne de grant desserte ^
Rester pour son humilité, 9125
Qu'Assuerus tint en chierté,
Pour le grant orgueil de Vasti ?
Puis a Amam tel plait basti,
Pour ce que son peuple des Juifs
Voult tout faire mourir, ce truis, 91 3o
Et * Rester et son oncle aussi,
Mardocheus, et fut ainsi
Qu'Ester au roy grâce impetra,
Tant qu'o lui en sa chambre entra
Et tant fist par son orison 9x35
Qu'elle impetra la garison
De son peuple qui estoit mort.
Amam ^ en ot au derrain tort,
Qu'au traistre ^ qu'il ot fait lever
Pour Mardocheon encroer ^ 9H<^
Contre Dieu et contre raison,
1. Et manque. — 2. Anam.
a. Avec peu d'armes, — b. Récompense. — c. Gibet. — d. Pendre,
296 LE MIROIR DE MARIAGE
Fut pandus devant sa maison.
Mardocheus pour lui régna,
Qui saigement se gouverna ;
9145 Secons fut après Assuere.
Ainsis Rester, la saincte mère,
Son peuple sauva et guari,
Qui estoit dampné et péri
Par Aman et par fausse envie.
9i5o N'est ce pas donques belle vie
Que d'avoir belle et bonne dame
Et de trover une tel femme ?
J'ay de leurs bontez mille exemples,
Voire par Dieu plaines mes temples ^^
9155 Pour faire et escripre un grant livre.
Or fay donc, et si te délivre * 556 b
Que tu aies par mariaige
Femme humble, belle, bonne et saige
Ainsis que la loy le commande.
9160 Tes amis parle de l'offrande
Et * des honeurs et des misteres
Que font les anciennes mères,
Et reprouche moult leur estât,
Et 2 leur manière et le débat,
9165 Et lui samble estre moult grant vice.
La appert il qu'il est tresnice <^,
Car se la povre femme aloit
Offrir la ou elle verroit
Autre digne d'aler devant
9170 (Laquelle chose on voit souvent),
Combien que l'autre n'en parlast,
Cuides 3 tu qu'om ne s'en moquast
Et que la povre maleureuse
N'en fut tenue a orgueilleuse
1. Et manque. — 2. Et manque. — 3. Guide.
a. Mes tempes, mon cerveau. — b. Hâte-toi. — c. Très sot.
LE MIROIR DE MARIAGE 297
Et haie non pas de celle? 9175
Dame aler doit et damoiselle
Devant les bourgois et bourgoises,
Et se telz gens sont plus courtoises
Et laissent leur honeur aler,
On ne les doit point ravaler, 9180
Mais leur doit on plus faire honour.
Or est au jour d'ui grant dolour,
Quant par orgueil ou par richesce
Un tricheur, une tricheresse,
Uns maleureus, une chetive 9185
Par son oultrecuidance estrive,
Et veult offrir devant un saige
Ou ung homme de hault parage
Ancien ou juene, s'il a
Un po d'estat qui lui faurra; 9190
Car se le noble a pouvreté
Ou un pou d'ancienneté,
Ou sa femme samblablement,
Tant leur doit on plus humblement
Laisser l'onneur et eulx offrir. 9195
Mais l'en dit, qui trop veult souffrir
Quant on se repute trop mendre,
Car familiarité gendre
En ce cas a humble contant ^,
Si ne fait pas bon l'estre tant 9200
Ne qu'om soit chetis de son gré ;
Chascuns doit avoir son degré,
Treshault, grant, moien et petit ;
Et si qu'om retient Tappetit
Sanz trop vouloir ne po mangier, 9205
Afin qu'om ne chée en dangier
De phisique par l'excédent,
Doit on aussy par conséquent
a. Mépris.
298 LE MIROIR DE MARIAGE
Son estât moien retenir,
9210 Sanz trop lever ne trop fenir
Selon le gré de son linaige, *
De son sens ou son vassellage,
Afin qu'on ait par ce moien
Ce ' qu'om doit, sanz trop fort loyen ;
9215 Et aussi sanz trop po estaindre :
L'un et l'autre doit chascun "* craindre
Et le moien entretenir,
Qui veult son estât soustenir
En seurté durant sa vie.
9220 Se chascun estoit, je te prie,
Autelz ^ l'un com li aultres est,
Honneur seroit mise en arrest;
Son nom faulroit, et neccessaire
Ne seroit jamais d'onnour faire.
9225 Et tu scés que selon les drois
Empereurs avons, princes, roys 556 d
Et seigneurs, subgez temporelz ;
Nous avons espirituelz,
Le pappe et puis les cardinaulx,
9230 Arcevesques et les legaulx.
Les evesques et les doyens
Et les curez qui sont moyens ;
Nous avons les officiers,
Baillis, seneschaulx, justiciers
9235 Du temporel et de TEglise
L'immunité ^ et la franchise.
Chascuns a sa juridicion.
Son degré, sa subjection.
Et ce dont se doit entremettre
9240 Sanz sa faulx en autrui bief mettre,
C'est a dire sanz entreprandre
I. Et. — 2. chasce. — 3. Linimiste.
a. Semblable.
LE MIROIR DE MARIAGE «299
Sur l'estat de l'autre ne tendre
A aler ou pas ne lui loist ^.
Appartient il c'uns chetis voist
Offrir ne qu'il sée a la table 9245
Audessus d'un homme honourable ?
Certes on ne le doit souffrir ;
Mais doit on a chascun offrir
Aux champs, au moustier, en maison
Ce qu'il lui est dubt de raison, 925o
Car sanz sçavoir pluseurs estas.
Ne puet de ce monde li cas
Seurement estre gouvernez :
Les uns sont grans dès qu'ilz sont nez;
Les autres moiens et petis », 92 55
Li uns reprant, l'autre est repris.
L'un est laboureur de la terre,
L'autre est clerc, l'autre homme de guerre,
L'un charpentier, l'autre maçon,
L'autre fait robes de façon, 9260
55y a L'un est fevre, l'autre est vachier.
L'un est tannour, l'autre est bouchier,
L'un garde les brebis aux champs,
L'un se duit a faire les chans
Et a chanter par art musique ; 9265
Chascuns a son art mechanique
En ce monde pour en servir.
Pour gaingnier et pour desservir
La grâce, l'onneur et louange
De sçavoir faire chose estrange 9270
Et d'avoir loier et salaire
Pour sa vie, qui le scet faire
Et veult, pour oiseuse chacier
Que nulz homs ne doit pourchacier
I. péris.
a. Est permis.
300 LE MIROIR DE MARIAGE
9275 Comme chose fausse et amere
Qui de tous maulx est droicte mere.
Pour ce a chascun son art souffise
Et son estât sanz faire emprise
De trop ne po quérir hault bout '':
9280 Car qui s'abaisse Dieux l'acrout ^,
Et qui se hauce plus qu'a point,
Cheoir le fault en petit point.
Pour ce mendre ^, petite et grande
Doit garder son ranc a l'offrande
9285 Et ailleurs, selon ce qu'elle est;
Et se a aucune en desplest
Qui d'aler digne n'est devant
(Laquel chose advient bien souvant),
N'en doit chaloir a la plus digne :
9290 Tous jours soit rebouté l'indigne
Contre cellui qui mieulx vaudra;
Car qui son estât ne tendra
Et le laira sanz cause aler,
Plus ne se pourra ravaler
9295 Et sera pour chetis tenus
Et encor plus vilz maintenus 55 j b
Que s'estât n'eust onques eu ;
Je l'ay en pluseurs cas veu.
Or parlez d'issir du moustier,
9300 De chemin prandre et le sentier,
La paix aussi comme on la pone,
Et de son panir par la pone
Pour retourner en sa maison :
Tout se soult <* par une raison :
93o5 En tout fault qu'oneur soit gardée.
Bien seroit femme regardée
Qui paix prandroit ou qui ystroit
a. Le haut bont de la table, les honneurs. — *. Le courbe. —
c. Moindre. — d. Se résout.
LE MIROIR DE MARIAGE 3oi
Devant celles que ne devroit !
Pour ce fault veoir la manière
Qui paix prandra, qui ist première gSio
Et pour ce scet on qu'om doit faire ?
Et est du veoir neccessaire,
Afin qu'en voyant on aprangne
Et qu'en telz cas on ne mesprangne
De faire honeur ne trop ne po. 93 1 5
La souris qui est en son tro
Scet petit fors l'estrain " rungier :
Se l'en fait le prestre songier *,
Quel dommaige y puet il avoir?
C'est pour son preu, saiches de voir, 9320
Que pas ne lui desplaist offrande ;
Il convient que commun se rende
Qui peuple veult servir et sert;
Prestre ne puet estre désert <^,
Tant ait povre chapelle ou cure, 9325
Se bien servir veult et procure
Le plaisir ses parrochiens,
Qu'il n'ait toudis assez de biens ;
Et fust povre son bénéfice,
Nulz ne puet avoir povre office, 933o
55y c Qui sert femmes a leur talent.
Mais riches prestres qui est lent
Et d'elles servir paresceux.
Et qui leur est trop dangereux ^,
N'y ara ja amour ne grâce 9335
Ne chevance qui bien lui face :
Haiz sera et diffamez,
Haultains et orgueilleux clamez,
Et enfin faulra qu'il se parte
Honteusement et se départe 9340
De son lieu par sa négligence.
a. Paille. — b. Attendre. — c. Ruiné. — d. Fâcheux.
302 LE MIROIR DE MARIAGE
Ainsis cherra en indigence
Du hault lieu en petit degré
Par default de servir en gré
9345 Ceuls et celles dont bien lui vient
Ainsis mendier le convient
Par son orgueil, par son oultrage.
Bon fait avoir humble langaige
Et faire devoir en souffrant
9350 Un religieux et offrant
Son service toudis aux dames.
Encor quant il a cure d'ames
A gouverner comme curez,
Onques ne doit estre obscurez ^,
9355 Qu'il ne soit prest pour le baptesme
Que l'en fait d'uille et du saint cresme :
En cydoine ^ ait toudis personne ^
Et la saincte unction qu'om donne
Pour les malades adrecier;
9360 Soit prest pour eulx communier
Et pour bailler les sacremens
Autant aux petis comme aux grans,
Et faire selon FEscripture
Que chascuns d'eulx ait sa droiture
9365 En lieu, en temps et en saison.
Et que prest soit en sa maison 55 j d
A toute heure, s'on le va querre.
Paisibles soit sanz mouvoir guerre,
Citacion, contempt ^, ryote ^;
9370 Ait humble habit et longue cotte,
Et soit bien attemprez/de mours.
Tant que paroles ne clamours
Ne voissent a l'official
Qu'il soit putier ^ ne desloial
a. Vivant à l'écart. — b. Linge. — c. Saint-Sacrement. — d.
Dispute. — e. Querelle. — /. Paisible. — g. Débauché.
LE MIROIR DE MARIAGE 3o3
Ne homme de mauvese vie, 9375
Et par ce n'ara nulle envie ;
Et repraingne courtoisement
A part, et non publiquement,
Les pécheurs, quant ilz mefferont.
Et ceuls qui ainsis le feront qBSo
Aront l'amour, le bien, la grâce
De leurs commis ^ en toute place
Et de Dieu, qu'om doit plus doubter,
Et se feront avant bouter
Par bon renom qui aux gens vault, 9385
Et a l'ame, quant le corps fault,
Sera la bonté remerie *.
LXXXI. — Cy moustre Folie que Répertoire n'a
RÉCITÉ EN SON EPISTRE QUE FABLES, ET PREUVE CHASTETÉ
ESTRE en femmes PAR LES .XI°». VIERGES.
Répertoire, saincte Marie *,
Ou pot il assambler telz fables
Ne mettre femmes non estables, 9390
Comme le contraire soit vray ?
Car j'ay prouvé et prouveray :
.Xi»n. vierges ^ qui furent
A un seul jour la mort reçurent
Pour la foy de Nostre Seignour, 9395
Et aultres en péril greignour
Gardèrent corps, ame, esperit
558 a A Nostre Sauveur Jhesucrit,
Qui en furent martiriées.
Vierges continens mariées, 9400
* Vers g38S-g66o publiés par Tarbé, Mir., p. ii5-ia5.
i. .Xv™. vierges.
a. Ouailles. — b. Récompensée.
3 04 LE MIROIR DE MARIAGE
Dont le nombre est innumerable
Et mémoire concelebrable.
Ou sont les hommes plus constans
Que femmes ont esté tous temps
94o5 En gouvernement de pais?
Que fist la mère sainct Loys ?
Lui estans roy et mendre d'ans,
Elle édifia en dedans
Le chastel d'Angiers et fonda ;
9410 En toutes vertus habonda;
Elle appaisa la grant discorde
Des barons françois vil et orde,
Qu'ilz avoient de gouverner
Non pas pour bien, mais pour régner,
9415 Car chascuns tenoit une bende ^,
Chascuns vouloit avoir prébende
Et tenir le royaume en bail :
Le roy n'ot adonc soustenail ^,
Qui estoit d'environ cinq ans,
9420 Fors sa mère qui fut engrans ^
Du garder comme son vray fil;
Et quant elle vit le péril,
A Dieu courut, a Dieu clama.
Et li doulz Dieu qui bien l'ama
9425 Lui mist en cuer et en pensée
Qu'om feist final assemblée
A certain jour en parlement,
Pour veoir et finablement
Qui devroit lors ce bail avoir
9430 Des barons : l'en le fist sçavoir
Aux nobles, peuple et gens d'Eglise ;
Et a celle journée prinse
Furent tous. Et lors que fist elle? 558 b
Blanche, fille au roy de Castelle,
a. Avait un parti. — b. Protection. — c. Désireuse.
LE MIROIR DE MARIAGE 3o5
Mère de saint Loys, le roy 9435
De France, fist mettre en arroy
Un beau lit richement paré,
Ou droit parlement estoré ^ ;
La mist le roy en mi la couche,
Et puis commença de sa bouche 944o
A dire a tous les assistens :
« Il me semble qu'il est contens *
D'avoir le bail, charge et la cure
Du roy qui maint prince procure <^.
Se c'est pour son bien. Dieu le vueille, 9445
Qui en sa grâce le recueille,
Ainsi comme mestier lui est I
Veez icy vo seigneur tout prest,
Filz de roi de France et vo roy ;
Je le vous jure par ma foy 9450
Et sur le péril de mon ame :
Je suis sa mère, povre dame,
Vefve royne née d'Espaigne,
Fille de roy, d'amis lointaingne ^,
Desconseilliée, sanz seignour, 9455
Qui voy le mal et la dolour
De mon enfant et de son règne,
Le mal qui au bien commun règne,
Et qui est taillié « de régner
Par default de bien gouverner. 9460
Et pour ce que je suy estrange,
Je n'en vueil blâme ne louange
Recevoir de cy en avant :
Vez cy vostre seigneur devant
Sain et net des membres qu'il a! » 9465
Et a touz illec le moustra
Sain, bel et gent, et en tous cas
a. Construit. — b. Débat. — c. Pourvoit. — d. Éloignée. —
e. Sur le point.
T. IX 20
3o6 LE MIROIR DE MARIAGE
Gracieux, net et hault et bas
Plaisant et doulz a resgarder,
9470 Disans ; « Or le vueillez garder
Comme vo seigneur souverain ;
J'en oste désormais ma main :
Sain et en bon point le vous carche *«,
Envers Dieu et vous m'en descarche,
9475 Et le met dedenz vostre garde. »
Ce fait, chascun d'eulx la resgarde
Piteusement, et en celle heure
Chascun de pité plaint et pleure ; *
Et tous les barons qui la furent,
9480 Qui pour le bail estriver ^ durent
Et qui ont longtemps estrivé,
Furent si de Dieu inspiré,
Les nobles, le peuple et prelas
Et tous ceuls qui sirent au; bas,
9485 Et aultres, privé et estrange,
Crient : « Vive la roine Blanche !
Et nostre roys vive ensement !
Et elle ait le gouvernement
Sur tous seule et la premeraine,
9490 Et le roy en son vray demaine,
Comme sa mère et nostre dame
Et comme vraye preude famé
A qui de cuer obéirons,
Servirons et conseillerons, ';
9495 En renuncent a tous les drois
Que nous y avons par les lois ^
Et establissemens <^ de France. »
La firent paix et acordance.
Les uns aux aultres eurent paix
9500 Droit en la chambre du palais,
Dont si grant contemps ^ pouoii nestre
. i
a. Le vous confie. -- b. Lutter. — c. Ordonnances. — d. Débat. «1
LE MIROIR DE MARIAGE 3o7
58 d Que plus grant ne pourroit pas estre ;
Soubdainement sont faiz amis
En celle heure les ennemis,
Et ceuls qui furent en discorde 95o5
Sont tous liez a une corde
De vraie amour, d'umilité,
Ad Toneur, a l'utilité
Du roy, de la royne et du règne,
Du bien commun; la joye règne : 95 lo
Chascuns louoit Dieu humblement.
De ce joieux acordement
Furent es moustiers et es rues
Haultes grâces a Dieu rendues,
Qui par un ' miracle soubdaing 95 1 5
Avoit acordé ce desdaing ^.
Et en signe qu'il fust mémoire
Que ceste chose eust esté voire
Et mise a paix par ce miracle.
Qui fut un précieux triarcle * 9520
A ce temps pour la gent de France,
Fut establi qu'en remembrance
De ce miracle et celle paix
Seroit li liz a tousjours mais
En tous lieux ou les rois seroient 9525
Pour jugement et que tendroient
De France la saincte couronne,
Fais ; et pour ce encor on l'ordonne
Et l'appeir on lit de justice.
Qui est a remembrer propice 95 3o
Toute fois que roys proprement
Doit venir en son parlement
Ou qu'il siet pour justice aillours.
Celle royne prinst des meillours
I. un manque.
<|. Colère. — b. Thcriaquc.
3o8 LE MIROIR DE MARIAGE
9535 Conseilliers, barons, gens d'Eglise,
Qu'elle pot, et par bonne guise
Et sainctement se gouverna, 55() a
Et son filz le roy ordonna
Es lettres d'Escripture saincte,
9540 Et par manière de complainte,
Souventefois la saincte dame
Lui moustroit le salut de l'ame,
Comment l'en devoit Dieu doubter
Et pechié mortel rebouter,
9545 Disans : « Chier filz, plus chier aroye
Vous veoir mourir, se' pouoye,
.II. fois, se vous aviez corps tel.
Que ce que par pechié mortel
Eussiez Dieu, vostre creatour,
9550 Offendu ^ par un tout seul tour. »
C'estoit la chançon et la herpe
Dont la saincte femme le berse
Et les mes dont il fut servis.
Preudoms fut tant comme il fut vis *,
9555 Et a .XV. ans ot moult de maulx,
De grans paines et de travaulx ;
Car pluseurs firent aliance
Contre lui, et sanz deffiance.
De ses pers et de ses barons.
9560 Mauclerc, qui fut duc des Bretons,
Contre le roy se révéla ;
Mais en yver son ost mut la
Le roy et la roine, sa mère :
En grant yver, par voye amere,
9565 Au duc Mauclerc mistrent le siège.
Et au derrain fut prins au piège
Par assault, par asseoir, par mine.
La hart ou coul, en brief termine,
I si.
a. Offensé. — b. Vivant.
LE MIROIR DE MARIAGE SoQ
Se rendit au roy débonnaire
Qui a merci le voult retraire. 9570
Ses ennemis humilia
Et les mauvais cuers ralia ;
Par pité et miséricorde
Les reçupt a paix et concorde,
Et voult si I Jhesucrist amer 9^75
Que .11. ' fois en passa la mer
Sur ^ les ennemis de la foy.
La fut en Thumes prins ce roy
Et délivrez des ennemis
De Dieu, de qui il fut amis; 9680
Et depuis encore y couru :
Sainctement ou chemin mouru.
Il ama Dieu, il fut prodoms,
Et Dieu lui fit de nobles dons
A sa vie, et après sa mort 9585
Le reçupt en joyeux déport :
Couronne lui donna de gloire,
Contre le monde obtint victoire;
Il fut larges, humbles et doulx
Aux povres gens et envers touz, 9590
Vraiz justiciers sans vaxiller.
Les choses fist a droit aler
A Paris qui trop mal aloient.
A son vivent maint garissoient
De leurs maulx par son atouchier; 9595
Cent de religion ot chier;
Ou palays la Saincte Chapelle
Fist, que chascuns ainsis appelle,
De grans reliques Taourna.
A bien faire toudis tourna : 9600
Royaumont fonda de Cisteaulx
I. illec. — 2, .111.
a. Chez.
.ilO LE MIROIR DE MARIAGE
Grant abbaye (li lieux est beaulx
Et l'édifice de grant paine,
Grant rente y a et grant demainej ;
9605 Saint Jaques fist de FOspital
A Paris, qui siet bien aval ;
A la Porte Saint Honnouré, 55g c
A les Quinze Vins estoré ^,
Povres gens qui ne voient goûte ;
9610 De Saint Augustin fist sanz doubte
L'abbaye dite Royaulieu ;
Les Jacobins, la Maison Dieu
De Gompiengne redifia ' ;
Celle de Pontoise, qui a
9615 Bonnes rentes, et la chapelle
De Corbueil fonda, bonne et belle,
Et mains autres lieux renommez.
Qui ne sont pas icy nommez.
Onques n'ot de mal faire envie,
9620 Lui vivant, et après sa vie
Fut canonizié et levez *
Et sains par mérites trouvez,
Pour lequel Dieux fait mains miracles,
Et aussi guarit par signacles <^
9625 A son vivant maint langoreus.
Li ventres a esté eureux
Qui fut empliz de tel merrien '^
Et porta tel roy terrien.
De quoy France est tant renommée,
9630 Tant soustenue et tant amée,
Que c'est li glorieus patrons
Aux roys, aux peuples, aux barons,
Qui par ses prières protège
Ledit royaume, et qui l'alege
I. édifia.
a. Fondé. — b. Mis en châsse. — c. Signes des mains. — d. Ma
tière.
LE MIROIR DE MARIAGE 3 I I
De pluseurs maulx par sa saincté. 9635
Sa bonne mère, dont dit é,
Fina ses jours en vie saincte
A Paris, et par tout fut plainte
Et plourée piteusement ;
Apportée fut humblement 9640
55g d A Maubuisson, et la repose.
L'église a enclos riche chose
Qu'elle fonda dedens son cuer;
La a abbesse et mainte suer
De Cisteaux, qui est ordre grise, 9645
Qui lui rendent digne servise,
Chascun jour, comme fonderesse
Du lieu, dame et deffenderesse.
Par les mérites Jhesucrist
Et par son cuer, qui laiens gist, 9650
Est le lieu saint ', et l'abbaie
De maintes vertus embellie ;
Et bien samble a sa sépulture
Qu'elle fut roine de droiture
Terrienne, vaillant et saige, 9655
Et, qui voit sa vie et l'usaige
Qu'ell'ot de Dieu ça jus servir,
Il y devroit bien advertir'* :
C'est belle chose a regarder
Pour soy de folie garder. 9660
Or advise, fut elle bonne?
Répertoire, qui te sermonne
Que mariaige est trop doubteus,
Se meut il bien? Apperçoy ceulx
De mariages descendus, 9665
Empereurs, roys, contes et ducs
Qui ont esté sanctifiez
I. lieu leu saint.
a, Y faire attention.
3l2 LE MIROIR DE MARIAGE
Eulx vivans et eulx desviez ' <»,
Com le saint empereur Henry,
9670 Charles le grant, saint Savary
Et tant d'autres qu'il n'en est nombre :
Du reciter, seroit encombre.
Puis ^ te veult encor escrier.
Par l'epistre que je vy hier,
9675 Que nostre loy homme ne presse
De marier : s'il veult, si lesse ; 56 0 a
S'il veult, si prangne femme ou non.
Et puis te fait un grant sermon
Qu'il te seroit mendre dommage
9680 Pechier sanz loy qu'en mariage,
Et samble que soustenir veille ^
Que cellui qui femme requeille
Franche, sanz loy et sanz lien
Concubine, ne mesprant rien,
9685 Ou trop moins, que cilz qui a femme
Par la loy. N'est ce grant diffame
Et honte a lui d'ainsy errer ?
On le devroit vif enterrer
Ou ardoir en un feu d'espines
9690 Pour ses dolereuses doctrines;
Car s'on ne le puet, il est voir,
Que nulz homs ne puet femme avoir
Sanz loy, s'a li gist charnelment,
Qu'endeux ne peschent mortelment,
9695 Le franc avec la femme franche,
C'est un pechié qui deux entranche <^,
Et chascuns d'eux en son corps tel
En conçoipt un pechié mortel,
Et la le diable a tout sa roix ^
9700 En prand deux tout a une fois.
I. desirez. — 2. Et puis.
a. Morts. — b. Veuille. — c. Blesse. — d. Son filet.
LE MIROIR DE MARIAGE 3l3
Mais par la loy est le contraire :
Maris puet a sa femme traire,
Et la femme avec son mari,
Pour hoirs avoir, lors sont gari,
Ou pour deu ^ rendre par la loy 97o5
Du pechié mortel ambedoy ^
A cellui qui ce deu requiert :
L'un ne l'autre en ce cas n'aquiert
Sanz plus que pechié véniel
Que l'en appelle originel. 97 lo
56o b Donc veu que ceste chose est voire,
Pues percevoir que Répertoire
Ne tient pas vraie oppinion.
Et que mieulx vault conjunction
De marier qu'avoir a crèche <^ 97^5
Femme sanz loy, ou chascun pèche.
Et si voit on tout de certain
Que l'en tient ribault et putain
Ceuls et celles qui ainsis font,
Dont pluseurs deshonourez sont 9720
Au monde, et de tant qu'ilz s'alechent ^
A ce pechié, tant de foiz pèchent
Mortelment de double pechié.
Dont chascun d'eulx est entechié.
Et l'en doit de deux maulx le mendre 9725
Ensuir, j'ay oy reprandre,
Et donques, par plus fort raison,
Fait bon fuir toute saison
Simplement et laissier le mal.
Dont je conclus en gênerai 9730
Que sanz mal vault mieulx mariage
Que de femme sanz loy l'usage,
Pour honeur, pour ame et pour corps.
Or me fait après ses recors
a. Dette. — h. Tous deux. — c. Entretenir. — d. S'attachent.
3 14 LE MIROIR DE MARIAGE
9735 Que la loy par force n'astraint
De marier nul ne restraint,
Qu'il n'en puisse son vouloir faire.
Je le croy bien, mais loy declaire
Et defîent fornicacion
9740 A toute generacion :
Pourras tu estre continens?
Sera en toy vertus tenens
De couraige en virginité?
As tu de la char seureté ?
9745 Aras tu nulz assaulx du monde?
L'ennemi ou touz mauls habonde 56o c
Ne t'osera il envahir ?
Helas! que tu te dois hair,
Se tu enchiez ^ sanz mariage
9750 En tel pechié et en tel raige !
LXXXII. — Comment Folie admoneste Franc Vouloir
de soy marier, et que point ne doit avoir resgart a
l'epitre de Répertoire, en prouvant que vierge ne
puet demourer .
Or supposons que tu gardasses
Ton corps de fait, et n'approchasses
Femme, en ce cas, qui pou avient,
Se désirs par la char te vient
9755 Et ta volunté se consent
A ce que ton désirer sent,
Et du faire as la voulenté,
Puis que tu es entalenté
Du faire et n'as point de partie ^,
9760 Virginité s'est départie
De toy, car par toy ne remaint
^.Tombes. — b. Partenaire, compagne.
LE MIROIR DE MARIAGE 3l5
Que l'euvre avecques toy ne maint,
Se la partie fust présente;
Et se le fait qui t'atalente ^
Avient par faulx atouchement, 97^5
Lors pèches tu horriblement
Contre loy et contre nature,
Et es de mort en aventure
Par justice, s'on le sçavoit ;
Et li grans juges, qui tout voit, 977^
Scet toutes choses qui sont faittes ;
C'est le registre des grans debtes,
Qui tout jugera au derrain.
Et se tu as le chief trop vain
Et penses comme fait maint homme 977^
A aucune, en faisant ton somme,
Et polucion de semence
56o d En ton dormant illec s'avance,
Tu pèches, et pour la pensée
Qui fut devant ou chief causée, 97^0
Mortelment. Garde a ce péril :
Mieulx vault avoir et fille et fil
Par la loy et laisser telz vices,
Que cuider estre trop propices
Ne trop justes ne trop parfais; 97^5
Car par encourir telz meffais
Se puet homs dampner corps et ame ;
Et par mariage avoir femme,
Puet Dieux et li sains esperis
Oster de toy tous ces péris, 9790
Et s'aras ' soûlas et plaisance,
Hoirs et lignie en abondance,
Et si pourras t'ame sauver.
Assez puez de sainctes trover
I. scaras,
a. Qui te plaît.
3l6 LE MIROIR DE MARIAGE
9795 Et de sains en genologie ^
Des sains, qui orent ceste vie
De marier selon la loy.
Marie toy donc, et me croy,
Qu'a mener vie solitaire
9800 A l'en plus de mal et de haire ^
Mil foiz que les mariez n'ont,
Qui les labeurs du monde font.
Et en tant qu'il dit que par toy
Ne puet gaires croistre la loy
9805 Ne descroitre semblablement,
C'est argué * trop folement,
Car uns homs puet par longue espace
De temps en femme par la grâce
De Dieu avoir enfans planté ;
9810 Si <^ enfant, quant ront enfanté
Par mariage, ont des enfans;
Et tantost est uns peuples grans.
Par les trois fils Noé appert, 56 1 a
Dont encore en ce monde pert,
98 1 5 Car toute la lignie humaine
Vint d'eulx trois, c'est chose certaine.
Et de leurs trois femmes aussi;
Et s'il fust advenu ainsi
Que continent eussent esté,
9820 Ce monde fust tout déserté ^,
Et n'y trovast on créature.
Mais Dieux a ordonné Nature
Pour former bestes, gens, oiseaulx,
Dames, chevaliers, damoiseaulx
9825 Et toute autre chose vivant.
Si ne me voist nulz estrivant
Que Dieux doie jamais descendre
I. généalogie.
a. Souffrance. — b. Raisonné. — c. Ses. — d. Désert.
LE MIROIR DE MARIAGE OI7
Pour gens créer ne pour reprandre
Autre forme pour eulx former :
De ce te dois bien imformer, 9880
Ne aussi ne te doubte * en rien
Que vaillance, clergie bien
Te laissent, se tu te maries;
N'en croy ame, car tu varies ^
Et erres, se tu le veulz croire,' 9835
Car tu verras en maint histoire
Plus de chevaliers et de clers
Larges, vaillans, saiges, appers,
Qui a leurs temps mariez furent
Et qui firent mieulx ce qu'ilz durent 9840
Que ceuls qui ne le furent mie
Ne que ceuls qui eurent amie,
Comme David et Salemon,
Virgile, Aristote et Platon,
Artus, Charlemaine, Alixandre, 9845
Et maint autre qui sont en cendre,
Dont leurs renoms est celebrables,
Leurs sens et prouesces louables,
56i b Et tousjours pour le bien d'iceulx.
Car pas ne furent pareceux, 9850
Mais diligent, saige et hardi,
Vaillant et non acouardi
En leurs faiz, pour le bien commun,
Et si fut mariez chascun,
Et eurent hoirs, enfans, lignée, 9855
Dont la terre fut honourée,
Et sera jusqu'au derrain jour
Grant mémoire de leur valour,
De leurs sens et de leur prouesse
Et de leur haulte gentillesse. 9860
I. doubles.
a. Agis mal.
3l8 LE MIROIR DE MARIAGE
M'entens tu ? Veulz tu proposer
Contre mes dis ne opposer ?
Nulz ne m'y sçaroit que respondre
Par raison; voist les brebis tondre
9865 Ton Répertoire de Science :
Homs est de maie conscience.
Qu'or fust il a sa maie estraine ^^
Lez Marigny droit en la plaine,
Nuz et deschaux com ' j'ay le doy,
9870 Et toutes femmes par la loy
Mariées et sanz mari
Fussent chascune delez li
Atout un ramon de behourt *!
Et cil n'eust ne abril ne hourt ^
9875 Entour lui, et sceussent toutes
Les annuis, les maulx et les doubtes
Et les souspeçons qu'il a dictes
D'elles, et s'il s'en aloit quictes
Qu'ilz ne fust froiez ^ et bruniz,
9880 Que je fusse du corps honniz!
Certes mieulx seroit lapidez
Que ne fut Orpheus d'assez
Par les femmes de Cyconie,
Quant il tenoit sa cyphonie ^ 56 1 c
9885 Sur la montaigne ou il mouru,
On chascune sus lui couru :
Sanz pité fut occis et mors;
La demoura li povres corps
Pour moins dire que Répertoire
9890 N'a dit de mal. Grant est l'istoire,
Dont je me passe pour briefté.
I. quom.
a. Pour son malheur. — b. Brandon qu'on portait le jour de
Behourdis, premier dimanche de Carême. — c. Abri ni rempart
de bois. — d. Frotté. — e. Nom d'un instrument de musique,
la vielle, appliqué ici à la lyre d'Orphée.
LE MIROIR DE MARIAGE SlQ
LXXXIII. — Comment après les solucions faictes de
l'epistre de Répertoire par Folie, Désir la fit taire
ET CHASTIE FrANC VoULOIR POUR LE RETRAIRE DES NOPCES
ESPIRITUELES.
— Taisez vous, je suis apresté »,
Dist Désir, « de parler. Folie ;
Et vous devez estre moult lie.
Car droicte foie n'estes pas : 9895
Moustré l'avez cy en maint pas
Bien recité et bien solu.
Et nous trois avons bien voulu
Que vous aiez parlé première.
Or parlerons ça en arrière 9900
A son tour chascun et chascune.
Mais, tout ainsi comme la lune
Resplendist plus que les estoilles,
De tant est plus hault vostre voiles,
Vo parler, et vostre pratique 99o5
Qui du bon » miel de rethorique
Passe de nous autres le sens.
Or fustes vous a vostre temps
A l'estude, je croy, par tout.
Car si saiges n'est pas, j'en doubt, 9919
Qui aucune fois n'ait folie.
Pour ce n'aray merencolie
Desormès ou apprins avez
La science que vous sçavez,
S61 d Puis que vous poursuiez les saiges ; 9915
Et aussi voit l'en qu'es ouvraiges
Et ars mondains, qui vous scet querre,
I. bon manque.
320
LE MIROIR DE MARIAGE
Vous puet l'en trouver et » enquerre %
En poursuite estes vous souvent
9920 En mainte abbaie, en maint couvent,
Aux consaulx des roys et des princes
Et des gouverneurs des provinces,
0 le pape, o les cardinaulx
Et avec ceuls qui font les maulx.
9925 Dieux vous fist a bonne heure nestre ;
Sens parfait ne puet sanz vous estre,
Et pour prouver m'entencion,
Je monstre que parfection
Ne puet estre moustrée ou fecte
9930 Qu'en defifault de chose imparfecte.
Mais par l'imparfaicte est veue
Vraie, parfaite et congneue,
Et si est cler et gênerai
Qu'om congnoist le bien par le mal
9935 Et la douçour qu'on appelle aise
Par la durté d'avoir mesaise ;
On congnoit le chaut par le froit,
On congnoit le tort par le droit,
L'en congnoit le vray par le faulx,
9940 Les diligences par defaulx
Qui sont nommées négligences ;
L'en congnoit les sufficiences
Par ceuls qui sont insufficens,
Par folie congnoist on sens :
9945 Autrement congnuz ne seroit.
Dont il s'ensuit, chascuns le voit,
Que vous estes tresneccessaire.
Et que chascuns par son contraire
Est congnuz en l'art dont il use;
9950 Car j'apperçoy bien, quant g'i muse.
Que se santé fust simplement
i
0Ô2 a
I. et manque. — 2. en guerre.
LE MIROIR DE MARIAGE 32 1
En chascun continuelment,
Que point de nom n'eust maladie ;
Autel « de sens et d'estudie,
De force et des autres vertus. 9955
A tant m'en tais, je n'en dis plus,
Mais je, Désir, a toi désire,
Franc Vouloir, moustrer et descripre
Les noces espirituelles »,
Dont Répertoire te fait elles *, 9960
En blâmant les nopces mondaines,
Et te veult mener aux fontaines
Qui sont .VII. dedans Israël,
Pour arrouser d'eaue le prael
Et le jardin de l'ame saincte; 9965
Et puis t'a une aultre eaue painte
De Teaue de compuncion.
Pour avoir la salvacion
Et la joie perpetuele
De l'ame en la gloire eternele, 9970
Que tu ne puez pas acquérir
Par marier. Veoir mourir
Puisse je ce biau Répertoire,
Qui dit tel parole non voire !
Car par ses diz te moustreray 9975
Le contraire, et te prouveray
Par loy, par droit et par usaige
Que mieulx puez par vrai mariage
Avoir et acquérir la vie
De l'ame qu'en aultre partie, 9980
Et di qu'en tant comme il propose
La durté par texte et par glose,
Que je ne lui confesse mie.
I. Que les noces espiritelles.
a. De môme. — h. Sous les ailes, sous la protection desquelles
t'abrite Répertoire.
T. IX „
322 LE MIROIR DE MARIAGE
De mariage, et qu'il escrie
9985 Le grant péril, le grant dangier 562 b
Des femmes et leur laidengier ^,
Que de tant plus Fomme profite
Et emporte greigneur mérite,
Se souffrir puet en pacience,
9990 De tant qu'il a plus de souffrance
Que ne fait l'omme solitaire,
Qui n'oit tancier, crier ne braire.
Qui est es bois hors des delis,
Qui ne voit ne couches ne lis,
9995 Orgueil, femme ne convoitise,
Ne autre vice qui Tatise
A faire mal n'a mal penser;
Et par ce se puet bien tenser *
Des mauvaises temptacions,
loooo Des maulx, des tribulacions
Que ont toudis les seculers ;
Fermes doit estre ses piliers,
Quant nulz venz de pechié n'y hurte ;
Et se de voulenté s'ahurte
iooo5 A faire mal et a pechier,
On lui devroit plus reprouchier,
Et plus pugniz deveroit ' estre
Que cilz qui a labour champestre
Et qui a de trestoutes pars
100 10 Les aguillons et les resgars
Des convoitises de ce monde.
Et, quant il s'i puet tenir monde
Et que plus lui fault resgarder
En temptacion de garder
100x5 Son corps et son ame en péril,
Tant fault il qu'il soit plus subtil,
I. deuroit.
a. Leurs outrages. — b. Garantir.
M
LE MIROIR DE MARIAGE 323
Plus caut ^ et plus malicieus
De soy garder que ne sont ceuls
Qui n'ont fors que penser a Dieu
Et qui ne se muevent d'un lieu ; 10020
Et aussi par la loy escripte
Doit cilz avoir plus grant mérite
Qui garde son ame es travaulx
De ce monde ou régnent les maulx,
Es pestilences, es annuys, ioo25
Que ceuls qui de jours et de nuis
N'ont fors a Dieu sanz plus entendre,
Comme ceuls qui se seulent rendre
Es cloistres, es religions
Et es solitaires maisons ioo3o
Qui ont veu et obédience,
Qui ont paix entr'eulx et silence,
Et que leurs droiz chiefs administrent,
Qui de leurs lieux long temps a n'istrent.
Ce ne font pas les layes gens, ioo35
Lesquelz fault estre diligens
De leurs labeurs et de leurs terres,
De quérir argent pour les guerres
Et de faire en toute saison
Pourveance pour leur maison 10040
Gouverner, leur fait soustenir.
En pluseurs lieux aler, venir,
L'un paier, l'autre faire crance * ;
Et si leur fault leur redevance
Paier au seigneur naturel. 10046
Et tousjours leur fait actuel
Recommence et se continue ;
C'est tout labour dessoubz la nue :
Or leur fault vestir leurs enfans
a. Avisé. — h. Crédit.
324 LE MIROIR DE MARIAGE
looSo Et apprandre jusqu'ilz sont grans,
Marier et donner du leur,
Pour avoir estât et honeur,
Paier leur gent et leur mesgnée ;
Ainsis est leur vie ordonnée.
ioo55 Qui tel vie a cusançonneuse <^^ 562 d
Pas ne se nourrist en oiseuse ;
Bien puet faire son sauvement,
Qui se gouverne adroictement
En tel paine et en telz aguès.
10060 S'il est de conscience nés,
A Dieu ne fauldra n'a sa gloire.
Est ce bien contre Répertoire
Moustré et par ses mesmes diz,
Que plus tost ara paradis,
ioo65 O Dieu et la Vierge Marie,
Homs ou femme qui se marie
Et qui veult ce que j'ay dit faire
Qu'a mener vie solitaire,
Par les exemples que j'ay dit,
10070 Qui sont ci dessus en escript?
LXXXIV. — Cy s'efforce Désir de prouver a Franc
Vouloir que aussi bien vient l'en a la fontaine de
compunction par nopces temporeles que espiritueles.
Quant aux fontaines et ruisseaulx,
Qui les puet mieulx avoir de ceaulx
Qui ont tel tribulacion ?
N'ont il assez compuncion
10075 D'entendre ainsis en mariage
A Testât de tout leur mesnage ?
a. Pleine de souci.
LE MIROIR DE MARIAGE 325
Marthe, qui ot la vie active,
Fut adès dolente et chetive
Pour ses terres, pour son labeur
Et pour recevoir a honneur 10080
Les hostes et les trespassans ^ ;
Elle fut les vices passans,
Elle ot plus de mal et de paine
Que n'ot sa suer la Magdelaine,
Qui gouverner la laissa seule. ioo85
Marthe put * mainte povre gueule,
63 a Et reçut Dieu souventefois
Corporelment, et croire dois
Qu'en la fin en Testât mondain
Arriva bien au flum Jourdain, 10090
C'est a dire a celle fontaine
Qui est de compuncion plaine,
Ou créature ne périt.
La rendit elle Tesperit
A son hoste, a son vray espoux, 10095
A Jhesucrist, son père doulx.
Que * a la mort de son hostesse
Par sa douçour, par sa haultesse
Et par sa treshumble pité.
Près de Tarasconla cité, loioo
Qu'elle ot ' a son Dieu convertie,
Fut Tame du corps départie
Et couronnée au partement
Ou ciel, et pardurablement
Est la son ame mariée ioio5
Et a tousjours glorifiée.
Un mariage est corporel
Et un est espirituel,
Et tous deux despendent des corps,
I. Qui. — 2. Quelle lot.
a. Gens de passage. — b. Nourrit.
326 LE MIROIR DE MARIAGE
I o 1 1 o Pour croistre et multiplier lors :
Se fait l'un par loy et nature
Pour vivre et régner créature,
Et de l'un en l'autre se baille,
Afin que leur forme ne faille
I o 1 1 5 Et que les uns mors par vieillesce,
Les autres vivent par jeunesce
Pour leur forme continuer ;
Et en vivant puelent orer
Et par loy maris et la femme
I o 1 20 Puelent bien marier leur ame
A Dieu espirituelment.
Se saincte Escripture ne ment. 563 h
Et pour ce ne doit nulz défendre
Selon la loy a femme prandre,
IOI25 Pour .II. raisons qui sont tresbonnes :
L'une si est que tu ordonnes
En mariant selon nature
Ton semblable et y mes ' ta cure :
Dieu son esperit li influe,
I o 1 3o Qui de sa saincte grâce afflue ;
Et ainsis par divers moiens,
Par mariage et par loiens
Espirituelz, ce me semble.
Est * li ame et li corps ensemble,
I o 1 35 Et pluseurs corps en sont formez
Par les deux. Ainsis reformez
Est li mondes des corps humains
Fais par deux, et paradis plains,
Ce ^ qui d'un continent n'est pas,
10140 Qui jamais ne puet en ce cas
Profiter fors a sa seule ame.
Resgarde donc comment cilz blâme :
Mariage n'ose blâmer,
I. met. — 2. Et. — 3. Ce manque.
LE MIROIR DE MARIAGE 827
Que chascuns homs doit tant amer
Par les raisons dessus escriptes 10 145
Et par autres que je t'ay dictes.
Pran du mariage la porte :
Je suy Désir qui le t'ennorte
Pour ton bien, et pis eschuer.
Vueilles ton couraige muer loi 5o
Et la plus sure voie eslire,
C'est marier, plus n'en vueil dire.
Servitute, amie, parlez,
Et mes faultes me pardonnez,
Et Faintise, ma bonne amie, ioi55
Et aussi me pardoint Folie,
563 c S'il lui plaist, car j'ay po aprins
Pour bien parler, mais j'ay reprins
A Franc Vouloir, ce dont j'ay dueil.
Contre Répertoire, et me dueil « 10 160
De ce qu'il a ainsi rusé *
Franc Vouloir et si amusé.
Que jamais jour ne lameray.
Dictes après, je me tairay.
Car foui et coquart le repute. » ioi65
LXXXV. — Comment Servitute, quant Desir ot parlé,
prist la parole en blamant ladicte epistre, pour
ennorter Franc Vouloir a femne prandre.
Et adonques dist Servitute ' :
« Certes je sers et ay servi
Mariage "*, et onques ne vi
Nul puissant qui le ressoingnast ^
Ne personne qui advisast '^ 10170
I. La rubrique est placée après le v. 10166. — 2. Mariages.
a. Je souffre. — b. Dissuadé. — c. Craignît. — d. Fît attention.
328 LE MIROIR DE MARIAGE
A telz trufes « n'a telz rappors,
A telz mensonges n'a telz sors
N'a teles choses fantastiques,
Controuvées, fausses, iniques
10175 Comme ' cilz homs treuve, ce dit,
Je ne sçay quel part en escript,
Qui ne sont de reciter dignes ;
Car je sçay qu'entre deux courtines
Est tout le bien, toute la joie
10180 D'amours, de soûlas et la voie;
La est la forge et la droiture
D'omme et femme, c'est de Nature
Le recept * pour chascun forgier :
C'est pour la mort escalorgier <^ ,
ioi85 Qui tout destruit et destruiroit,
Ne ja homme ne demourroit,
Se n'estoit ce que toudis forge
Nature gens dedenz sa forge ;
Et pour ce que maint se delitte ^ 563 d
10190 En forgant, pour forgier habite «
En sa forge pour le délit
Maint homme, ainsi ^ leur abelit/;
Car, s'en forgant ne délitassent,
Je croy que la forge laissassent,
10195 Et de forgier ne leur chausist ê",
Et ainsis Nature fausist
Quant aux hommes et par la mort, ,
Se mis n'ust délit a ce port :
Et pour ce l'i ^ voult elle mettre
10200 Que chascuns s'en dust entremettre.
Bien sçay que d'espirituelle
Loy n'a cure fors naturele,
I. Corn. — 2. auiser. ~ 3. lui.
a. Tromperies. — b. Lieu secret. — c. Échapper à. — d. Éprouve
du plaisir. — e. Fait l'amour. — /. Plaît. — g. Importât.
LE MIROIR DE MARIAGE 829
Et que chascuns naturelment
Sanz desnaturer nullement
Ensuie sa règle et son droit, i02o5
Et qui le contraire feroit
Quant aux hommes, par drois resgars
Loy commande qu'ilz soient ars.
Nature ne fait rien estable.
Qui ne muire et soit corrumpable; 102 10
S'a besoing de renouveler
Pour la mort, et toudis ouvrer.
Qui la destruit et li fait guerre
En air, en l'eaue, en feu, en terre,
Et tout fait, qui » garde y veult prandre, 1 02 1 5
Retourner en terre et en cendre
Celle mort, fors que Tesperit
Qui est créez et que Dieux fit
Perpétuel et invisible,
Espiritel, incorruptible. 10220
Celli inspire Dieux es corps
Et sur cellui n'a pouoir mors,
Car nature ne le fait mie,
564 a Et pour ce a l'ame tous temps vie,
Qui par la loy et par baptesme 10225
Et par l'onction du saint cresme.
Quant elle s'est bien gouvernée,
Est en paradis couronnée.
Son corps pourri et trespassé.
Quant elle a ce monde passé io23o
Et soubmis la char dolereuse
Qu'elle comme bonneureuse
Au jour derrenier reprandra,
Au grant jugement que tendra
Cil qui doit jugier mors et vis ; i0235
Et de gloire yert, ce m'est avis,
I. quant.
330 LE MIROIR DE MARIAGE
Li corps repeus avec s'ame.
Ne fait il donc bon avoir femme
Et espouser? Certes, oil :
10240 On s'en gette de maint péril,
De pechié, de courroux, d'ordure ;
Belle vie est, quant elle dure,
Et que chascuns doit moult amer :
Pour ce ne le doit nul blâmer.
10245 Or en fay donques ton devoir;
Je te serviray, Franc Vouloir,
Et a tousjours seray ta serve ^ :
Se tu n'as autre qui te serve.
Tu m'aras toudis a ta guise. »
LXXXVI. — Gomment Faintise après les trois dessus
NOMMEZ BLAME REPERTOIRE ET SON EPISTRE, POUR INDUIRE
Franc Vouloir de mariage temporel.
i025o Certes adonc parla Faintise *;
Fainctement a dire commence :
« Je me merveil a quoy il pence
Ne comment il puet tant attendre
Ne soy tenir de femme prandre,
10255 Car sanz femme ne puet mesnaige
Estre, ne sanz droit mariage . 564 ^
Qui se marie, il est seignour ;
Il a service, il a honnour.
Il a déduit, il a soûlas,
10260 II est gardez en pluseurs cas,
Il a enfans, il est amez,
Il est maistre ' et sires clamez
* Vers i025o-io333 ■publiés par Tarbé, Mir., p. 125-128.
I. maistres.
a. Servante.
JE
LE MIROIR DE MARIAGE 33 1
En son hostel, en sa maison ;
Il aprant a vivre a raison,
Il vit du labour temporel i0265
En ouvrant du corps corporel
Selon ce que Dieux le commande;
Il croist, multiplie et amande ^^
En usant de ce mariage
En chevance et en héritage ; 10270
Il fait perpétuer son nom,
Il acroist louenge et renom,
De touz biens temporelz habonde ;
Il puet ça jus avoir le monde
Ouquel aussis, ains son départ, 10275
Il acquiert en paradis part,
Laquelle, après vie mortelle,
Avoir puet l'espirituelle.
Et qui plus est, or resgardez :
Se malade ' est, il est gardez 10280
De sa femme, plourez et plains,
Serviz, honourez; il a bains,
Il a estuves, s'il les veult ;
Chascuns lui fait le mieulx qu'il puet,
Enfans, mesgnée et autre gent ; 1 0285
Chamberiere n'a ne sergent
Qui ne soit prest de lui servir :
Cuer et corps lui va l'en offrir,
Sucre, chapons, alemandé *,
Et tout ce qu'il a demandé 10290
564 c Lui aporte l'en voulentiers :
L'en fait offrande " en ces moustiers
Pour son corps et pour son respas c,
L'en donne au pardon de Hault Pas,
L'en se voue pour sa besongne 10295
I. malades. — 2. offrandes.
a. Améliore. — b. Sirop aux amandes. — c. Guérison.
332
LE MIROIR DE MARIAGE
A la Mère Dieu de Boulongne,
A Chartres, a Senlis, a Reins.
Ainsis est rachatez et reins ^
Par prières, par sacrifices,
io3oo Par aumosnes, par bénéfices
Que sa femme fait et par plours ;
Ainsis alegist * ses dolours
Et revient en convalescence.
Uns homs seulz, tant ait de chevance,
io3o5 Ne pourroit pas avoir tel garde ;
Guidez vous c'un varlet resgarde
Ne qu'il ait si son seigneur chier?
Ainçois se larroit escorchier
Qu'il en fistla quarte partie.
io3io Ainçois qu'âme soit départie
Du corps, ses sacremens ara;
Ses lays, son testament fera
Avant que du secle départe ;
Tout sera ordonné par carte ^.
I o3 1 5 Lui trespassé, lui seront fais
Ses obsèques, paiez ses lays
Et prières de sa compaigne,
Qui lui fera en la sepmaine
Ghascun jour, s'elle l'ama bien,
io320 Ghanter messe de i^e^w/em.
Faire vigiles, commandise ^. »
Et encores disoit Faintise
Que trop plus ses enfans feroient,
Après sa mort remembreroient
io325 Leur père par fondacions
De chappelles, d'oblacions «, 564 d
Et du nom qui leur demourroit
De leur père, ce lui donrroit,
a. Racheté. — b. Voit diminuer. — c. Acte authentique.
d. Recommandation au prône. — e. Offrandes.
LE MIROIR DE MARIAGE 333
Après la vie transitoire,
Seconde vie de mémoire,
Laquelle a trop grant paine aroit, io33o
Se par vray hoir ne l'acqueroit :
« Fay bien, si te marie dont.
LXXXVII. — Comment Faintise respont a aucuns cas
PARTICULIERS CONTENUZ EN l'ePISTRE DE REPERTOIRE.
Or me remembre de Secont,
Qui une auctorité trouva io335
Par quoy en sa mère esprouva
Que nulle femme n'estoit chaste.
Répertoire dit, qui tout gaste,
Qu'en Tostel de sa mère vint;
Philosophes fut, et s'i tint 10340
Comme pèlerin estrangier,
Et si fist a pou de dangier
Tant par donner com par promettre,
Qu'en lit sa mère se fist mettre.
Incongnus fut et de long temps, io345
Car bien avoit .xvii. ans
Qu'esté n'avoit en la contrée;
Il laissa passer la nuitée
Sanz rien ' faire, et au lendemain
Sa mère Tôt en grant desdaing, io35o
Qui ne sçavoit qu'il fust ses filz,
En disant : « Me ' tiens tu pour vilz,
Qui t'es en mon lit embatus
Et t'es 3 chastement maintenus? »
A laquele il tourna sa face, io355
En disant : « Dame, a Dieu ne place
I. rien manque. — 2. me manque. — 3. tais.
334 LE MIROIR DE MARIAGE
Que, par mon pechié, en celle entre
Qui me porta dedanz son ventre !
— Et qui es tu? — Je suis Secons, 565 a
io36o Vostre filz. » Oy ce respons,
De honte et d'angoisse se porte
Devant lui a la terre morte,
Dont il sa langue corriga
Sanz parler depuis, et venga
io365 Ainsis la crueuse parole
Qu'il avoit aprins a l'escole
En son art de phillosophie
(Saiges n'est pas qui trop s'i fie) ;
Et si fut cornars ^ d'esprouver
10370 En sa mère et vouloir trouver
Tel vice et tele incontinence.
Et s'elle s'inclina * en ce,
S'ensuit il que celle folie
Faicte par lui les aultres lie
10375 A dire ne penser ne croire
Que celle auctorité soit voire
En toutes femmes ? Certes, non.
Ylie fut de grant renom.
Vierge, femme, et chaste de corps,
io38o Car par exemple elle est trésors
De chasteté a toute femme.
Celle tresvierge et chaste dame
Fut a un consule de Romme
Mariée, qui fut vieil homme;
io385 Saint Jerosmes le nous descript :
Duelles avoit nom, ce dit.
Avec lequel elle fut tant
Qu'en une noise et un contant
Que Duelle ot en la cité»
10390 II lui fut dit et recité
a. Stupide. — b. Se laissa aller. ^
I
LE MIROIR DE MARIAGE 335
D'un autre par villain reprouche
Que il avoit punaise ^ bouche
Et qu'aussis yert ses nés puens.
565 b Lors s'en vint li prodoms dolens,
Tristes et mas devers Ylie, loSgS
En disant : « Belle douce amie,
Comment m'aviez vous ce celé
Qui hui m'a esté révélé?
— Et quoy? — Que j'ay bouche punaise.
— Pour Dieu, sire, ne vous desplaise 10400
Se dit pieça ne le vous ay,
Car, par m'ame, je bien ' cuiday
Que la nature de tout homme
Fust ainsis de puir * a Romme,
Et pour ce ne le vous dis pas. » 10405
Or considère bien ce cas :
Fut ceste chaste en voulenté,
Qui n'avoit nul homme tempté
Et qui tant de puour souffry
Et par long temps de son mary 10410
Pacianment sanz révéler ?
Bien sceut ceste ce fait celer,
Qui onques ne le révéla;
Saigement ce vice cela,
Dont Duelles fut courroucié, 10415
Car s'elle lui eust denuncié,
Il eust peu par medicine
Remouvoir celle pulentine ^
Et enquis cure et garison.
Mais bien cuidoit qu'il ne fust hom 10420
Qui de puir n'ust tel manière ;
Cerchié n'avoit avant n'arriére
O les hommes n'aie esbatre
\.\Atn manque.
a. Sentant mauvais. — b. Puer. — c. Puanteur.
336 LE MIROIR DE MARIAGE
Par les rues ne au théâtre :
10425 Nul fors son mari ne congnut,
D'inchasteté volenté n'ut
Onques, encor bien y appert.
Et Secont fut un grant trubert ^ :
Se sa mère se consentit Sô5 c
10430 Sanz le fait, puis s'en repentit,
Pour ce n'est ce pas conséquence
Que chascune en ce fait s'avance
Et que non chaste soit trouvée;
Geste sentence est reprouvée.
10435 Encore ' treuve on es croniques *
Qu'en faisant les guerres puniques,
D'un prince fut Aste assaillie,
Prinse, gastée et essillie *,
Mais les .11. filles du seigneur,
10440 Quant elles virent la doleur,
Prindrent estât ^ de deux baisselles ^
Et mistrent desoubz leurs aisselles
Char de poules qu'elz ^ ont plumées.
Quant les chars furent eschaufées,
10445 Si commencèrent a puir.
Et les ennemis a courir
Pour femmes prandre et violer,
Pour pillier et pour desrober :
Ly uns robe, ly autres taste,
10450 Trassant ^ vont par la cité d'Aste,
Qui est assise en Lombardie,
Tant qu'ilz vindrent en la partie
Ou les deux filles se tenoient.
Qui simplement se maintenoient.
* Vers 1 0435-/0466 publiés par Tarbé, Mir., p. i28-r3o.
I. Encor. — 2. quelles.
a. Débauché. — b. Ruinée. — c. Habillement. — d. Servantes.
— e. Allant et venant.
LE MIROIR DE MARIAGE SSy
Les aucuns a eulx les mains ruent, 10455
Et quant ilz sentent qu'elles puent,
Si les laissent disans : « Ces gloutes
Et ces Lombardes flairent toutes. »
Ainsis par leur soutivité o.
Gardèrent leur virginité, 10460
Chastes furent et demourerent
Et preude femmes se trouvèrent,
Et si gardèrent continence,
565 d Que Tune fut royne de France
Depuis ce fait, et l'autre fille 10465
Fut après royne de Sezille.
Tant en ont de chastes esté
Qu'estre ne pourroit recité
Par nul vivant, c'est impossible.
Dont est ce bien chose loisible 10470
A tout homme de femme prandre,
Puis que seul est et que doit tendre
A sa forme continuer,
Sanz son linaige desnuer
N'estaindre comme la chandelle ï0475
Son renom et vie charnelle '.
Tu es SOS, tes noms fault en toy,
T'enseigne, ton cri a par toy :
Tu es le chief de ta maison 10480
Descendus par longue saison,
Ou tu vois que tout deffaura;
Jamais mémoire ne sera
De toy, toi mort par ton default,
Se par mariage ne sault
Aucuns hoirs pour représenter 10485
Ton nom, ton cri : vueilles planter
Par mariage en succèdent
i. chancelle.
a. Ingéniosité.
T. IX 22
338 LE MIROIR DE MARIAGE
Aucun, qui soit représentent
Ta forme quant tu seras mors.
10490 De trop attendre te remors ^;
Si feras sens, prans mariage
Que prins ont trestuit li plus saige,
Li ' plus puissant et li meillour;
Fay le mieulx, laisse le piour,
10495 Car veoir puez que celle epistre
Est dampnée en droit, et le tiltre
Ou cilz met qui la t'envoya
Que chaste femme ne loya *
Onques nulz homs : il a menti, 566 a
loSoo II en dit ce qu'il a senti
Par les escrips d'aucuns jaloux.
Qui ' haioient comme brebis loux
Les femmes par merancolie.
Advise bien, pense et colie '^
io5o5 Aux responces qui sont données
Par nous des choses proposées
Contre raison par Répertoire,
Qui ne doit plus estre en mémoire,
Mais soit son epistre brûlée
io5 10 Et comme fausse condempnée,
En tant qu'il touche seulement
Le temporel, car nullement
N'a blâmé Fespirituel,
Fors que sanz plus le temporel ;
io5i5 Et noz faiz comme bien solus
Et prouvez soient soustenus.
Et fay conclusion finable
Sur le mariage louable,
Car l'espiritel par celli
io52o Puez tu acquerre avecque ^ li.
1. Et li. — 2. Quilz. — 3. auec.
a. Repens-toi. — b. N'épousa. — c. Fais attention.
LE MIROIR DE MARIAGE SSq
Plus n'y fault replicacions :
Si n'est pas nostre entencions
D'en plus parler, sceu ta response.
Ne nous va plus quérir esconse ^ :
Que dis tu? En feras tu rien? io525
LXXXVIII. — Comment Franc Vouloir fut pressé des
.1111. dessus nommez de femme PRANDRE, lequel ' PRIST
POUR TOUZ DELAIZ INDUCES * DE RESPONDRE JUSQUES A
LENDEMAIN.
— Je respons que je vous oy bien,
Mais tout n'ay pas bien entendu.
Vous avez trop plus attendu
Que d'un jour; attendez demain,
Et j'escripray tout de ma main io53o
566 b Ce qui a esté proposé
De Répertoire et opposé
Par vous, et verray tout ensemble.
Et vous diray ce qu'il m'en semble
Pour fi nable conclusion. io535
Quant j'avray recordacion
Fait de tout, je vous concluiray
Lequel des deux faire vouldray. »
Lors prins congé, de moy se partent
Celles qui grant mal me repartent <^. 10540
Désir un po me compaigna,
Folie avec lui admena,
Mais au derrenier se partirent,
Servitute et Faintise distrent :
« Alons en tuit et le laissons, io545
I. LEQUEL manque, rétabli d'après la table.
a. Echappatoire. — b. Retards. — c. Donnent.
340 LE MIROIR DE MARIAGE
Car demain de vray sentirons
S'il ara bien tout visité,
Et s'il a saige ' ou foulz esté. »
Ainsis s'en vont, et je demeure
io55o Qui lis, qui escris et qui pleure,
Pour les merveilles que je voy,
Pour les dures raisons que j'oy,
Et ne me sçay auquel aerdre,
Pour la doubte que j'ay de perdre
io555 Corps et vie, et pour les meschiefs
De quoy mariages est chiefs.
Or doubte des temptacions
De la char et les aguillons
Du monde et du diable ensement,
io56o De moi non tenir chastement
Ou de pechier contre nature
Par pollucion de^nature.
Lequel feray je, las emy?
Or me vueille Dieux estre amy,
io565 Pour eslire la meillour voie!
Il me semble que je la voie : 566 c
« Dieux, a toy rens grâce ^ et merci,
Car tu m'as inspiré ici
Laquele des deux je doy prandre ;
10570 Vueilles moy garder et deffendré
Ou propos que tu m'as donné!
Si tost qu'il sera adjourné.
Je prandray le milleur des deux :
A celles respondray et ceulx
loSjS Qui doivent retourner a moy
Demain, si com faire le doy. »
Celle nuit reposay petit.
Mais a ce qui estoit escript
Et que j'escripvi ensement
1. saiges. — 2. grâce».
LE MIROIR DE MARIAGE 841
Leuz et pensay parfondement, io58o
Toute la nuit mieulx que je pos
Sanz avoir aise ne repos,
Jusques bien près d'eure de prime ^.
J'estoie encore sur la rime
Et sur la fin de ma lecture, io585
Quant je resgarday d'aventure
Venir Servitute et Faintise,
Folie et Désir, qui m'atise.
Et chascun d'iceuls vis a vis,
Que je leur die mon advis, loSgo
Et responde, se je prandray
Femme ou se je m'en delairay,
Ainsis com je leur ay promis.
LXXXIX. — Comment Franc Vouloir pour donner res-
PONSE AUX .1111. DESSUS NOMMEZ LEUR EXPOSE SES MOTIS
ET SESDOUBTES.
Lors dis : « Amies, vous amis.
Si je vous doy ainsis nommer, loSgS
Vous m'avez moult voulu sommer
Et requérir de prandre femme
566 d Par la loy, mais je treuve esclame * :
Mariage est tresperilleux
Ou du moins pour l'ame doubteux, 10600
Quant a moy qui suis juenes hom ;
Et je vous diray ma raison,
Protestans que je ne vueil dire
Ne je n'entens a contredire
De mariage en gênerai io6o5
Fait par la loy que ce soit mal,
a. Six heures du matin. — b. Objection.
342 LE MIROIR DE MARIAGE
Ne blâmer les daines ne vueil.
Je diray ce dont je me dueil,
Et que je craing en conscience
1 06 1 o Que trop feruz d'impacience
Ne fusse, se me marioye,
Et adonques plus pecheroye
Que se je me trouvoie seulx.
Il faut hurler avec les leux ;
io6i5 Quant on s'embat a la mellée,
On a de baston ou d'espée,
Et telz y cuide mettre paix
Qui a des coups villains et lais
Et qui est chiefs de la riote.
10620 Et quant je sens ces poins et note,
Et voy que qui fuit les debas
Il se boute hors de telz las
Et des perilz qui en adviennent,
Saiges sont donc ceuls qui se tiennent
10625 Arrier de ce qui les puet nuire
Et du feu qui ne les puet cuire ;
Et si ay trop bien retenu
Que l'un de vous a maintenu
Ci dessus que mainte fortune
io63o Puet avoir chascun et chascune
En mariaige temporel
Pour le gouvernement cruel
De pluseurs choses qui y faillent, 56]
Et que qui puet soufrir, mieulx vaillent
io635 Au souffrant ses temptacions,
Et a remuneracions
Plus grandes que cilz qui ne voit
Nulles temptacions ne oit.
Helas ! ou sont au jour d'ui cil
10640 Qui se mettent en tel péril
Ne qui aient ferme couraige
D'endurer bien ce mariaige,
LE MIROIR DE MARIAGE 343
Sanz eulx courcer, sanz esmouvoir,
Sanz eulx de leurs sièges mouvoir,
C'est a dire de la pensée 10645
De seurté ? Tost se desrée «
Nostre povre fragilité
Pour aucune chetiveté,
Pour souspeçon, s'elle lui vient,
Ou pour ce qu'avoir lui couvient io65o
Bief pour semer et ne l'a mie,
Ou n'a pas pour lui a demie
Ce qu'il li fault pour son hostel,
Ou si enfant d'autre costel
Sont de mauvais gouvernement, io655
Ou il n'a cheval ne jument,
Ou il doit et ne puet paier.
Ainsis a cause d'esmaier *,
S'il pert fermeté de couraige ;
En ce puet plus avoir de raige 10660
Que jamais de bien n'y ara,
Et puet estre il se dampnera
Par tant de choses qui lui viennent
Qui es temptacions le tiennent,
Et ne pourra pas résister io665
A ycelles ne contrester,
Et pour ce y a trop grant péril.
Sôy b Gilz qui marche sur le grésil.
Sur la gelée et sur la noy ^,
Piez nus, a plus mal et ennoy 10670
Que cilz qui * a ses solers '^ marche
En belle voie, en belle marche ;
Plus hurte li vens aux clochiers
Qu'il ne fait aux petiz planchiers,
Et par fouldres sont craventez 10675
I. qui manque.
a. Se trouble. — b. S'effrayer. — c. Neige. — d. Souliers.
344 LE MIROIR DE MARIAGE
Plus que les celiers bas entez ;
Plus va de pierres » a la tour
Par l'engin ^, plus se froisse entour
Que quant une seule la fiert.
10680 Se un seul homme te requiert,
Tu te puez mieulx mettre a deffense
Que se .xv. te font offense,
Auxquelz résister ne pourras.
Combien que le vouloir aras,
io685 Se tu pusses, de revangier.
Mais .XV. loups puellent mangier
Une brebis, quant prinse l'ont,
Legierement *, et ainsis font
Pluseurs vices un homme prandre,
10690 Desquelz il ne se puet deffendre
Gomme d'un vice seul feroit,
Auquel de plain contresteroit.
Mais a tant de temptacions
S'en va par inclinacions
10695 Et mouvemens durs et divers.
Et chiet lors vaincus tout envers :
Si fait bon la cause eschuer
Qui le fait prandre et desnuer
Des vertus qu'il avoit avant,
10700 Quant ceuls lui vindrent au devant,
Qui mat et confundu le rendent.
Or y a pluseurs qui entendent
Que qui prant femme par la loy, SS-j
Il ne pèche point avec soy
10705 En conjunction naturelle.
Geste sentence n'est pas tele
N'ainsi ne doit estre rendue "*
Absolument : la loy argue
I. pertes.— 2. endue.
a. Machine de guerre. — b. Facilement.
1
LE MIROIR DE MARIAGE 345
Et commande qu'om se marie
Pour contenir ^ et pour lignie 10710
Avoir, sanz autre entencion,
Non pas pour delectacion
Seulement quérir et avoir,
Mais pour lignie et le devoir
Rendre en ce cas mari a femme, 1071 5
Sanz mauvais usaige ou diffemme,
La femme aussis a son baron,
Sanz ce que la femme ou li hom
Y quierent voie deshonneste
Ne facent usaige de beste 10720
Par derrier, ne que leur ardure
Soit principalment pour luxure
Excercer ne charnel délit,
Soit en leur couche ou hors leur lit,
Et qu'entr'eulx tel ardeur ne queure 10725
Que l'un soit ce dessus desseure.
Car ceuls qui ainsis le feroient,
Mariez, griefment pecheroient,
Et encor ' puelent ilz pechier,
Se l'un d'eulx a autre plus chier 10730
Et que homs femme autre convoite
Que la sienne, et la sienne voite ^
Autre homme et qu'elle l'aime mieulx
Que son mari, si m'ait Dieux.
Ghascun d'euz en ce seul vouloir 10735
Pèche forment, et est tout voir
Que leur pensée est corrumpue
Sôj d Et leur aliance rompue
Quant a amour et continance.
Car le fait ne remaint qu'en ce 10740
Que la partie convoitée
I. encores.
a. Être continent. — b. Poursuive.
346 LE MIROIR DE MARIAGE
Ne s'i vouldroit estre boutée
Ou qu'ilz ne l'oseroient dire.
Mais voulenté sanz contredire
10745 S'i assent sanz riens retenir
S'elle pouoit au fait venir ;
Dont il est souvent advenu
Que femme ou lit et homme nu
Mariez l'un l'autre approchoient,
10750 Et l'un l'autre ne desiroient,
Mais avoit chascun son désir
A son despareil ^ et plesir,
Et faisoient conjonction
Ou désir de l'entencion
10755 Que chascuns avoit despareille
D'aler a la chose pareille
De ce que chascuns desiroit;
Et ainsis se desordonnoit
Chascuns d'eulx, et se desordonne
10760 Qui tele pensée se donne.
La n'ont il point l'entencion
Fors faire fornicacion :
Le deu fuit, si fait l'espoir
En ce cas de lignée avoir,
10765 Qui a tel pechié les fait traire
Pour celle volume contraire
De ce qu'ilz font, et ne l'ont mie,
Es noms ou d'ami ou d'amie,
Qui note selon Fescripture
10770 Branche ou pechié contre nature,
Comme la propre entencion
Face l'adjudicacion
De la personne bonne ou maie. 568 a
a. Avec un autre que son conjoint.
LE MIROIR DE MARIAGE 847
XC. — Cy moustre Franc Vouloir autres raisons par
LESQUELLES IL DOUBTE MARIAGE TEMPOREL.
Or prenons la cause finale *
D'un autre pechié périlleux, 10776
Non réparable et merveilleux,
C'est que se femme mariée
A sa voulenté variée
Si qu'a autre change son lit.
Et en procurant son délit 10780
La semence estrange reçoit
Et de tel estrangier conçoit
Un enfant né en mariage,
Concevez les maulx et la rage
Qui puelent de lui advenir, 10785
Dont je vueil aucuns espanir ^ :
Premièrement la femme pèche
Contre loy, qui a ce s'aleche * ;
Secondement en alant oultre,
L'enfant est bastart et advoultre ^ 10790
Inhabile de succéder
Selon la loy ne d'acepter
Prelature ne bénéfice,
Pour ce qu'il est nez en ce vice.
Et qui pis est, il advenrra 10795
Que celle femme ja n'ara
Hoir ne enfant de son espoux.
Qui cuide que cilz sien soit toux ^,
Et il n'est que filz putatis.
Ly maris, pères vocatis, 10800
Qui est riches et bien meublez,
I. finable.
a. Exposer, raconter. — b. S'attache. — c. Adultérin. — d. Com-
plètement.
348 LE MIROIR DE MARIAGE
Du pechié sa femme aveuglez
Par ce que du fait ne scet rien,
Se muert : lors viennent tuit li bien
io8o5 Au fil qui n'est pas fils du père
Trespassé, mais en adultère 568 b
Fut cil filz putatis créez
En ce mariage. Or veez
Le mal, decepcion et fraude
108 10 Qui se fait par femme trop baude ^
Et aussi par l'omme trop baut,
Qui vault pis assez que ribaut.
Car d'autrui biens est deffrauderres ^,
Traicteusement faulx et lerres,
1 08 1 5 Quant en tel pechié vient et tume c,
Dont il couvient par la coustume
Dont le mort son hoir plus prochain
Saisit, que le filz ait le sien,
Possessions, meuble, heritaige
10820 De celli en qui mariaige
Il fut nez, et riens ne lui est.
Or resgarde piteux acquest,
Que di je acquest? mais roberie
Commise par la puterie,
10825 Faicte contre la loy escripte
Par l'omme et femme dessus dicte,
Qui tout a ce crime ^ celé.
Qu'elle dust avoir révélé
Pour descarchier sa conscience ;
io83o Et s'elle eust prins en pacience
La honte et le blâme du monde,
Encor pouoit elle estre monde
Et par pénitence acquérir
Et par repentence quérir
I. couue.
a. Débauchée. — b. Voleur. — c. Tombe.
LE MIROIK DE MARIAGE 849
Grâce envers Dieu de son meffait, 108 3 5
Laquel chose elle n'a pas fait.
Or est en ce cas larrenesse,
Or est desloial pécheresse
D'avoir ainsi menti sa foy
A son espoux, de fausser loy 10840
568 c En my la face de l'Eglise
Qu'elle avoit a son Dieu promise :
Les armes fait prandre et le non
A ce bastart de son baron
Qui d'un autre est fil, et non digne 10845
De porter en fraudant la ligne
Du père a l'enfant putatif.
Ce fait est non supportatif
Et si grief que plus ne puet estre.
Qui restituera, beau mestre, io85o
Aux héritiers leur héritage
Ainsis amblé par mariage,
Fraudez contre droit et raison?
Se veritez fust en saison.
Jamais leur terre ne perdissent, io855
Car les vraiz juges leur rendissent,
S'il venist a leur congnoissance;
Mais seulement pour l'apparance
Du dit mariage et soubz l'ombre,
Vient aux héritiers cest encombre, 10860
Et si dit on communément
Que, s'un homme a une jument
Que quelque estalon qui l'assaille,
Que droit 11 est acquis sanz faille,
Si tost qu'elle a le ventre plain, io865
Que sien en sera le poulain ;
Mais ceste règle n'a pas liu
En mariage et loy de Diu,
Qui fornicacion deffent.
Dont ceste chose se despent 10870
35o LE MIROIR DE MARIAGE
Que la femme dust révéler
En conscience et non celer
Tel crime qui li est dampnable,
Se Dieu ne lui est secourable.
10875 D'autre part, qui est chose amere, 568 d
Le filz pourra batre son père,
Comme un homme tenu estrange,
Ou pourra par nom de louange
Marier avec sa serour
1 0880 Contre loy, c'est tresgrant dolour,
Ou gésir avec sa cousine
Qu'il tendra sanz plus sa voisine,
Et ne cuidera point pechier
Si griefment de lui approchier,
io885 Ou, s'il est qu'il ait Dieu amé
Sanz ce qu'il soit légitimé,
Pour son Dieu servir et congnoistre
Pourra prandre l'estat du cloistre,
Estre chanoine réguler
10890 Ou cathedral et ' seculer,
Archediacre, evesque, arcevesque
Ou cardinal, doyen ou prestre
Et usera des dignitez,
Sanz ce qu'il soit habilitez ^,
10895 Usera de confessions,
Fera exorcisacions,
Sacremens, tous divins offices !
Or regarde se ^ c'est grant vices
Et perilz inrecuperables *
10900 Et se telz faiz sont fort doubtables !
Et puis qu'il est en ma franchise
Selon Dieu et selon l'Eglise
De m'abstenir de mariage
I. et manque. — 2. si.
a. Sans âtre dans les conditions. — b. Irréparable.
LE MIROIR DE MARIAGE 35 1
Ou de marier, qu'en ferai ge ?
Lequel qu'il me plaira feray : logoS
Se ^ je vueil, je me mariray
Au mariage temporel;
Se ' je vueil, l'espirituel
Prandray en religion coye
56g a Par veu, ou j'esliray la voye, 10910
Sanz veu, de vivre en continance
Et de faire ma pénitence,
Lequel des trois qu'il me plaira.
Mais je croy que saiges laira
Ce mariage seculer, logiS
Dont je voy pluseurs reculer ;
Et quant est de moy, foibles suy :
Souffrir ne pourroie l'anuy
De mesnagier ne le tourment
De gésir continuelment 10920
Avec femme, et si doubteroie
Que de souvent suir la voie
De la char, que je ne péchasse,
Et qu'autre femme n'atouchasse.
Qui a délit acoustumé, 10925
Tantost est en autre tumé ^
Et usaige fait la coustume
Que d'un pechié en autre tume *
Souventefoiz Tacoustumant,
Et, puis qu'om y va si tumant, logSo
Je n'y pense pas a tumer,
Ains vueil tout desacoutumer " *^
Ce mariage coustumier,
Que m'admonnestastes ^ premier.
I. Si. — 2. descoutumer.
a. Tombé. — b. Tombe. — c. Perdre l'habitude de. — d. Con-
352 LE MIROIR DE MARIAGE
XCI. — Comment Franc Vouloir veuz les moiens con-
clut AUX .1111. DESSUS DIZ QU'iL PRANDRA l'eSPIRITUEL
MARIAGE.
10935 Et pour ce vous di et pronunce :
Tout considéré, g'y renunce,
Et l'espirituel prandray
En franchise, que je tendray
En tant que je n'aray a faire
10940 Fors au vray Dieu le débonnaire,
Qui pardonne au criant mercy.
Mais j'ay le cuer forment nercy ^
De ce qu'il dist, vous le sçavez, 56g b
Qu'a paine yert li justes sauvez :
10945 Que fera donc le grant pechour,
L'avaricieux, le trichour,
Le mauparlant, le decevable,
Le traitour, le ravissable *,
Le larron, le luxurieux,
10950 L'omicide et Tomme envieux,
Cellui qui tant a a penser
Pour mesnage faire et tanser <^
Et pour grant chevance acquérir.
Quant celli qui veult Dieu quérir
10955 Et qui autre chose ne pense
Dès le premier aage d'enfanse '
Et le requiert com pèlerin %
En suient le propre chemin
Qu'il enseigne pour lui trover,
10960 Ne puet s'ame a paine sauver ?
I . de fanse. — 2. vray pèlerin.
a. Triste. — b. Le ravisseur. — c. Soutenir.
LE MIROIR DE MARIAGE 353
D'autre part dit saint theume « et glose
Que ce seroit aussi fort chose
Passer par le tro d'une aguille
Un charnel, texte est d'euvangille,
Com ' d'un riche mondain seroit logôS
Qui en paradis entreroit :
Gomment pourroit il proufiter,
Puis qu'il se vourroit delitter
Au monde en tous mondains délices,
Aux luxures, aux avarices, 10970
Aux viandes et aux delis
De la char? Trop est maladis
Quant a l'ame qui quiert telz biens :
Puet estre ly mondes est siens,
Auquel il obeist et sert ; 10975
Et en servent paradis pert.
Pour ce qu'il ne l'a desservy
)g c Et qu'il a le monde servy
Seulement, sanz servir a Dieu
Qui a touz dit en certain lieu 10980
Que homs a deux seigneurs servir
Ne puet pas bien et le plesir
De tous deux faire absolument :
Si fault qu'il encoure briefment
L'indignacion d'un d'iceulx 10985
Et qu'il serve a l'un comme seulx,
En délaissant l'autre du tout.
Or pran ceste lettre au droit bout.
Et tu trouveras sanz mentir
Qu'a Dieu et au diable servir 10990
Ne puet bien homs, qu'il ne couviengne
Que l'un d'eulx laisse et l'autre praingne.
Si fait bon prandre le meillour,
I. Comme.
a. Thème, texte.
T. IX 23
354 LE MIROIR DE MARIAGE
C'est Dieu, c'est nostre creatour,
10995 Qui donne vie pardurable,
Et qu'on laisse du tout le deable
Qui ne puet fors l'ame dampner
Et faire a tousjours condempner
Par le grant roy, par le grant juge.
1 1000 Si fait bon avoir son refuge
Tousjours ou hault ' lieu souverain,
Et eschuer vice mondain
Et ce grief monde qui ne dure
Qu'a vie a toute créature,
I ioo5 Et, en vivant acquiert, lui mort,
A l'ame perpétuel mort
L'omme qui veult du monde user,
Que chascuns doit de lui ruser ^
Et tendre par especial
II 010 Au vray règne celestial,
Pour avoir perpétuel vie. »
XCII. — Comment Folie hastivement respont
A Franc Vouloir en le blasmant de sa conclusion.
Adonc me respondit Folie : 56g d
« L'en ne puet chetif consillier ;
Tu pourras ton corps essillier,
loi 5 Haster ta mort "", la vie perdre, \
Et si pourras ton ame aerdre,
Par un pou d'inconvénient
D'estre en ton fait impacient.
Aux poines qui ja ne fauldront,
1020 Et adonques po te vauldront f
t
I. hauIt manque. — 2. mort et.
a. S'éloigner.
LE MIROIR DE MARIAGE 355
Tes nopces espirituelles.
Tu pers les joies temporelles
Que tu ne pues jamais avoir,
Et si te fais bien assavoir
Que perdre puez semblablement 1 1025
La joye de ton sauvement ;
Et se tu pers ainsis les deux,
Qu'aras tu gaingnié d'estre seulx?
Omicides seras ' du corps
Et de l'ame, s'elle va hors i io3o
De la joie que tu espères.
Veulx tu mourir, et que tu pères ^
Ypocrites, sanz estre bon,
Pour avoir des gens le renom?
De la te vendra vaine gloire, i io35
C'est le loyer que Répertoire
Te dourra d'estre solitaire.
XCIII. — Comment Franc Vouloir respont a Folie
QUE PAS NE LA CROIRA ET QUE PLUS NE LUI SERMONNE.
— Folie, bien vous pouez taire, *
Car vostre conseil ne vault rien.
Et sçay bien que nostre ancien 1 1040
En tous lieux vous blâment et dampnent
Et comme foie vous condempnent,
Car en tous lieux estes nuisable.
Ne feistes vous Eve coupable
5jo a Et Adam du mors de la pomme ^ 11045
En dampnacion de tout homme?
En conseil nuisez a chascun
* Vers I I038-I logS publiés par Tarbé, Mtr., p. i3o-t3'J.
1. seroies.
a. Que tu te montres. — b. D'avoir mordu à la pomme.
356 LE MIROIR DE MARIAGE
Qui VOUS croit : nés le bien commun
Laissierent du tout li Rommain,
I io5o Dont ilz furent perdu a plain,
Quant ilz furent particuler '».
Par vo conseil riens bien aler
Ne puet, qui par vous se termine;
Vo noms, vos fais destruit et mine
iio55 Corps et ame, honneur et chevance;
Il n'est nul qui par vous s'advance,
Qui puist ainsis que point durer.
Boece » fistes enmurer
A Pavie contre raison.
1 1060 Ne fistes vous la traison
Des .XII. pers en Roncevaux?
Traînez * aux queues des chevaux
En fut Gannelons li traîtres,
A qui vous faire la feistes.
I io65 Quel dommaige fut ce aux François !
Quel dueil en ot Charles ly roys,
Li empereres des Rommains!
Comment fut Rolans de lui plains,
Oliviers et li autre prince !
1 1070 En quel point en fut la province
Et li règnes de toute France !
Il en fut en trop grant balance *
D'estre divisez et destruis.
Et encorespar escripttruis
II 07 5 Que par toi puis celle grief perte
Ne fut le dit royaume certe
Si biaus, si grans, si redoubtez
Comme avant fut, mais reboutez <^
Pour la vaillance des vaillans
1 1 080 Qui par toi furent deffaillans,
I. boeces. — 2. Traîner.
a. Personnels. — b. Danger. — c. Endommagé.
LE MIROIR DE MARIAGE SÔy
Mors et occis en la bataille.
Le bon grain périt et la paille
Demoura au vent sur la terre,
Qui ne sçorent noient de guerre :
Pour ce furent puis envahis i io85
De pluseurs gens et esbahis,
Car ilz n'orent qui les menast
En fait d'armes n'excercitast ;
Et le vaillant roy Charlemaine,
Qui tant avoit soufert de paine 1 1090
Pour essaucier crestienté,
Estoit par ancienneté
Moult affoibli et vieulx de jours ;
Et moult lui greva la dolours,
La grant perte et le grant dommaige 1 1095
Qu'il fist par toy de son barnaige
En la place devant nommée,
Dont tu ne dois point estre amée,
Que .III. ans a po ne dura
Cilz vaillans rois, qui puis plora 1 1 100
Dolentement toute sa vie
Son nepveu et sa baronnie,
Qu'il perdit par mort trescruele
De bataille ; puis ne fut tele
France en puissance ne renom. 1 1 io5
D'autre part je voy que ton nom
A interpréter par escole
Donne nom a fol et a foie :
Ces deux viennent de toy, Folie,
Et foleur, qui aux deux se lie, 1 1 1 10
Fait entreprandre folement
Fol et foie communément
Les mauvais faiz, dont ilz folient ;
A mort d'ame et de corps se lient.
Trop souvent par leur folier m 1 5
Font leurs corps au gibet lier
358 LE MIROIR DE MARIAGE
Et reçoivent mort par folaige.
Lors dient : « Pour quoy foliai ge ? »
Mais c'est trop tart pour repentir.
1 1 1 20 Tu faiz mal a chascun sentir
Et mourir avant que temps soit :
Pas n'est saiges qui te reçoit
Ne herberge, mais pert son sens;
Tu faiz voler par mi les dens
I II 25 De pluseurs et dire reprouche
Par la pensée et par la bouche
De ceuls qui s'acointent de toy
A aucuns, dont pluseurs foiz voy
Guerre, contempt, noise ou riote.
1 1 1 3o Avec ta folie es tu sote.
Car tu diz estre neccessaire :
Est il neccessité mal faire ?
Certes nenil : tous biens se perdent
En tous ceuls qui a toy s'aerdent.
I II 35 Ou sont les biens que tu as fait ?
Je n'en sçay nul; tu veulz de fait
Ouvrer par voulenté sanz droit ;
Et, qui a ce garde prandroit,
Ne te devroit croire n'amer :
1 1 140 Haie es en terre et en mer.
Tu es de la maie fortune
Fille, car chascun et chascunc
Faiz par ta preparacion
Prandre maie conclusion ;
1 1 145 Car foHe est default d'advis,
Et paresce, ce m'est advis,
Se boute en ces deux et est lente.
Et puis vient fortune dolente
Par négligence la chetive,
1 1 1 5o Qui pas a fortune n'estrive,
Qui engendre chetiveté ; 5yo d
Mais diligent subtiveté
LE MIROIR DE MARIAGE 3 69
Accuse plus souvent fortune
Que fortune aulcun ne aulcune * ;
Car fortune n'est sanz paresce 1 1 1 55
Nulle fois, mais celle est maistresse
De fortune: c'est diligence,
Qui fait rebouter indigence
Et maint autre cas fortunel.
Ne veons nous ou temporel 1 1 160
Es batailles, es ars mondains
Que le plus est vaincu du mains
Souventefois par pourveance,
Par advis et bonne ordenance,
Pour ce que le moins s'advisa 1 1 165
Contre le plus et tant visa
Par diligence et grant advis
Que le plus fut du moins ravis,
Destruit, soubmis et subjuguez?
Or dictes cause et alléguez 1 1 170
Pour quoy le plus qui grant nombre a
Le moins du tout ne subjuga,
Car plus doit, ce devez sçavoir,
En .x°». hommes force avoir
Naturelment qu'en .1111. mille. iiiyS
Respons * que le moins fut habile.
Et, en cremour pour le grant nombre,
En considérant leur encombre,
Prindrent et firent place forte.
Chascun prant cuer, l'un l'autre ennorte 1 1180
De faire bien et d'estre ensemble;
Et le grant tropel se dessemble '»,
Qui ne prise le moins en rien
Et lui semble que tout soit sien.
Tant qu'il advient par son desroy * iii85
1. naulcune. — 2. Responce.
a. Désagrège. — b. Désordre,
36o LE MIROIR DE MARIAGE
Que le moins par son bon arroy 5y i
Les plus desconfit et enchace,
Et les met mort dessus la place ;
Et puis, quant la place est oultrée,
11190 Orrez que ceuls de la contrée
Diront que se le plus eust trait
Contre le moins par autre trait
Qu'ilz ne firent, tuit fussent mors
Et que nulz ne leur fust estors ^,
II 195 Mais ce qu^a droit n^ouvrerent point
Les a destruis. Et par ce point
Pouez vir que fortune tele
N'est que négligence cruele,
Que tuit li diligent eschuent,
1 1 200 Qui les negligens ainsis tuent,
A toy, Folie, consachables ^,
Qui en tous tourmens pardurables
Les embas, se sens et prudence
Ne les oste de ta balance,
1 1 2o5 Par bon advis qui est moyen
D'eulx retraire. Li Troyen *
Furent par toy croire honny,
Exîllié, destruit et banny
De leur pais ; leur cité arse ;
112 10 Aussi fut le régal » ^ de Tharse
Des Assyriens et des Grez ;
Les Hebrieux furent translatez
Par toy en la grant Babiloyne ;
Les crestiens, non pas ydoine ^,
1 1 2 1 5 Mais folz par toy au temps du roy
De Jérusalem Godefroy,
* Vers II 206-1 i3ji publiés par Tarbé, Mir., p. 1 32-1 3g.
I. régale.
a. Echappé. — b. D'accord avec toi. ~ c. Royaume. —
d. Sensés.
LE MIROIR DE MARIAGE 36 1
Et depuis long temps sa conqueste
Et de roy vaillant et honneste,
Baudouin, qui tint la Surie,
Fut et est de tous poins perie 1 1 220
Sji b Celle terre par Sarrazins,
La mort approuchée et la fins
Des crestiens et d'Arménie,
Qui est de celle loy honnie
Et sarrazinoise a présent. 11 225
Resgarde a Chyppre et quel présent
Tu luy fis de leur roy tuer !
Veniciens fis arriver
Au sacre du roy son enfent,
Et la se mut un tel content i i23o
Entre les deux, Genne ' et Vcnice,
Qu'il n'y ot ne saige ne nice
Des .11. nacions n'en plourast
Et qui guerre ne s'en menast.
Par mer en fut Venice assise 11 2 35
Des Genevois sanz estre prise ;
Puis eurent ilz concorde et paix,
Mais bonne amour n'aront jamais.
Et de puis les Genevois prindrent
Nychocie, ont tenu et tindrent 1 1240
Famagouste et grant part de ' terre,
Et encor font et la ont guerre
Par la mer et sur la contrée.
Ainsis est ceste isle gastée
Et la terre, qui moult est hâve <*, 1 1 245
Car les pluseurs en sont esclave
Et tributaire dessoubz eulx,
Et s'en y a pluseurs de ceulx
Qui tiennent un autre parti.
I. gennes. — 2. partie de la.
a. Desséchée.
362 LE MIROIR DE MARIAGE
1 1 25o Ainsis est le règne parti
Et divisé par toy, Folie;
Dont Alixandre et Satalie,
Qui avoient en certain an
Par le roy Jehan de Lezinan
II 255 Esté conquises et courues,
Ont esté depuis secourues 5'j i
Des Sarrazins qui les occuppent ;
Et ainsis chascun jour se trufent ^
Des crestiens par ta folour,
1 1260 Dont c'est grant dueil et grant dolour.
Et par toy de Constantinoble,
Qui grant empire fut et noble,
Sont les Turs seigneurs souverains :
En sugection soir et main
1 1265 Tiennent la cité et l'empire.
Par ton fait toute chose empire :
Hz sont esclave et tributaire
Aux Turs, dont je ne me puis taire,
Et tien que se Pire ne fust,
1 1 270 Que la loy païenne courust
En tout l'empire recité.
Celle ville ont fort habité
Et conquirent a une fois,
Et encor tiennent Genevois,
1 1 275 Et Font forment édifiée
Contre les diz Turs et peuplée.
La sont fort par mer et par terre ;
Et la font aux Turs tous temps guerre ;
Et par leur marchandise tiennent
1 1280 Celle ville; ainsis se maintiennent
Par leur sens, et non pas par toy :
Tu ne sers que de faire annoy.
Jherusalem, qui fut Elide
a. Se jouent.
LE MIROIR DE MARIAGE 363
Devant l'incarnacion dicte,
Les gens furent diz Elyon, 1 1285
Ainsis com de Romme appelle on
Les Rommains et François de France ;
Combatirent par ordonnance
.V*^. hommes contre cinq cens,
Et appellerent par leur sens 1 1290
Syi d Olimpiade l'assemblée
Qui estoit lors constituée.
Temps de paix jusques .1111. ans;
Au cinquiesme an les combatans
Se combatoient derechief. 1 1 295
De .xLvii. ans au chief
De celle Olimpiade, print
Jherusalem et la détint
Nabugodonosor, se truis,
.Lxx. ans; et depuis 1 1 3oo
A .0. et Lx. et .viii. ans '
De rOlimpiade, a ce temps,
Print Jherusalem Pompeius,
Au .ciiii**. ans Crassus ' :
Cil Crassus ert ^ prevost de Rome. i i3o5
Herodès, qui fut cruel homme,
.Ciiii**. .VI. ans après
Régna sur Juifs, et tint de près ;
Et a .11^. ans d'Ollimpyde
Et .XII., ay Icu en queronique ii3io
Et trové, je vous le créante ^,
Que .XII. ans avecques ^ soixante
Qui sont de l'incarnacion
De Dieu qui souffrit passion,
Vaspasian si '• la reprint. 1 1 3 1 5
A .ii^xx. et .VIII \ advint.
I. CLxviii. — 2. cassus et. — 3. auec. — 4. si manque. — 5. 11 xxviii.
a. Certifie.
364 LE MIROIR DE MARIAGE
De ce milliare et ces ans,
La reprint Hellius Adrians
Et la cité redifia
1 1 320 L'année qu'il l'umilia.
A .11'^. ans, .Lx. et sept
De l'incarnacion de fet,
Jherusalem, qui fut adverse,
Print et gaagna li roys de Perse.
1 1325 .Xiiii. ans après celle prise,
Fut es mains des crestiens mise 5'j2 a
Jherusalem, et par Eracle
Empereur ; puis y ot obstacle.
A .vic. ans et vint et huit,
I i33o La reprindrent li Turc de nuit,
Et cinquante ans leur prise fecte.
Fut Jherusalem des Turs trecte
Par Charlemaine et Constantin,
Qui les chacierent en la fin
II 335 Hors de celle saincte cité :
Es mains fut de crestienté
Puis leur conqueste et pour le temps
.Iiii'^. .XL. et .iiii. ans.
A mille ans .iiii'^^., un mains ^,
1 1 340 Sarrazin Postèrent des mains
Des crestiens, qui la perdirent.
A cent ans après la conquirent
Arrier Godefroy de Buillon,
Baudoin, le comte Raymon
1 1 345 De saint Gille et li autre prince,
Et occupèrent la province
' . Iiii'^'^. et huit ans, par tout.
A la fin du nombre et au bout
Que .XV. ans .iiii'^^. et sept
1 1 35o Furent acompli et parfet
a. Moins un {1079).
LE MIROIR DE MARIAGE 365
De l'incarnacion nommée,
Fut celle ville recouvrée
Par un empereur sarrazin,
Qui fut appelez Salhadin.
Depuis ce jour Font détenue, 1 1 355
Tiennent encor et yert tenue
Tant comme a Jhesucrist plera.
Et ainsis qui lire sçara,
Trouver puet la destruction,
Les ans de l'incarnacion 1 1 36o
5^2 h Et de ' l'Olimpiade dicte,
Que Jherusalem fut afflicte <^
Et destructe par .xii. fois,
Tant du pais sarrazinois
Comme de la gent crestienne, 1 1365
Des Turs et de la loy paienne.
En moins assez de .n . ans,
Par diverse espace de temps,
Par le moien de toy, Folie :
Fait perdre as mainte seignourie 1 1370
Et maint peuple jusques a cy.
XCIV. — Comment Franc Vouloir fut subjugué aux
BATAILLES DE CrECY ET DE PoiTIERS PAR FOLIE.
Tu gastas bien tout a Crecy *,
Au temps du vaillant roy Phelippe
De Valloys ; fait faire as la lippe *
I* Vtn I j 372-1 iSog publiés par Crapelet, p. 233-a38, et par Tarbé,
ir. ta, p. i3g-x46.
\l. de manque.
ta. Désolée. — b. Tu fis faire la grimace.
366 LE MIROIR DE MARIAGE
1 1375 Aux François, qui trop t'ont creu :
Souvent ont esté deceu
Par toy croire et par toy oir,
Et par toy trop fort conjoir.
Plus les grevas encor le tiers
1 1 38o A la bataille de Poitiers,
Ou ta chaleur ne fut pas bonne. f.
La mourut il mainte personne, J
D'Athènes le bon connestable, '*
Le marchai ' et bon combatable c
1 1385 De Clermont, Jehan fort chevalier
De Charny ; et au derrenier.
En combatant en grant arroy
Fut prins Jehan, le treshardy roy.
Qui ses ennemis ne sot onques
11390 En France, qu'il n'alast adonques
Celle part ou il les sçavoit,
Pour eulx trover ; cure n'avoit
Du séjour ne croupir en vile : 5y2 c
Il se partoit et n'ust que mile
[ 1395 Hommes d'armes avecques li;
Et qui fut bons il le sui,
Car chascuns pour sa hardiesse,
Pour son bien et pour sa largesse
Le suioit en mainte besoingne.
[ 1400 Phelippes, puis duc de Bourgoingne,
Ses filz, jeunes enfes pour lors,
Fut toudis bien près de son corps,
Qui ot la conté de Touraine ;
Avec lui fut prins en la plaine,
[ 1405 Ne ^ le laissa plain piet de terre,
Mais s'en ala en Angleterre,
Et avec le bon roy se tint
Jusqu'à tant ^ que de prinson vint,
I. mareschal. — 2. Ne ne. — 3. Jusques a tant. I
LE MIROIR DE MARIAGE 867
Pendant laquele moult de maulx 11 410
Furent faiz et moult de travaulx,
Mainte durté, mainte grevance
Ou povre royaume de France,
Qui par la faulte de leur chief
Encoururent trop grant meschief ;
Car toutes nascions estranges 1 141 5
Et voisines hostels et granges
Pilloient et boutoient fu,
Et chascuns ennemis leur fu ;
Villes et chasteaulx furent pris,
Et le royaume fut souspris 1 1420
De toutes pars des ennemis.
On ne sçavoit qui yert amis :
Moult y ot lors de garnisons
De chasteaulx et de traisons
Faictes, pourparlées et dictes, 1 1425
Nouveaux pons, nouvelles guarites '*,
Pais partiz, et les contrées
''J2 d A diverses ' gens rançonnées :
Marne, Sayne, l'Oyse ^ et Yonne,
Loyre, le Ghier et la Dourdonne 1 1430
Estoient prinses par les pas *.
Puis se troverent trois estas *
Qui firent grant division
Ou peuple et grant commocion
Des menuz encontre noblesse : 1 1435
En Beauvoisins estoit la presse
De tuer femmes et enfens
Des nobles, telz estoit li temps,
Et de leurs maisons démolir.
Vers 11432-J 1450 publiés par Kervyn de Lettenhove, Œuvres de
yissart, t. VI, p. 461.
I. Aduerses. — 2. oyse.
a. Abris de pierre. — b. Passages, gués.
368 LE MIROIR DE MARIAGE
1 1440 Ardre, dérober et tolir ;
En Valoys fut, en Picardie,
En Champaigne tel jaquerie.
A Meaulx, a Paris, autre part
Maint en furent pandus a hart,
1 1445 Maint ' orent coppées les testes,
Maint gisoient aux champs com bestes,
Car les nobles se mirent sus,
Qui en vindrent a leur dessus,
Et desconfirent au derrien ^
1 1450 Ce peuple de povre merrien.
Par toy Paris se révéla * :
Li regens, filz ainsnez, fut la,
Du roy Jehan, qui fut en prison ;
Au lez par devers Chalenton
1 1455 Fut ses sièges moult longuement ;
Charles fut nommez proprement.
Duquel l'en fist dueil et engaingne c
Quant le bon marchai de Champaingne,
Dit messire Jehan de Conflans,
1 1460 Fut d'espée feruz es flans;
Messire Robert de Clermont ^
Qui estoit en la chambre amont,
Marchai du duc de Normandie, 5y3 a
Sanz cause et raison, quoy qu'om die,
II 46 5 Furent en sa chambre tuez
Ou palais, et leurs corps ruez
En mi la court en la présence
Du prince ; ce fut grant offence *
De faire aux gens du souverain
1 1470 Cas si énorme et si villain.
• Vers 11468-1/475, publiés par Kervyn de Lettenhove, Œuvres de
Froissart, t. VI, p. 456.
I. Et maint. — 2, cleremont.
a. Jusqu'au dernier. — b. Se révolta. — • c. Chagrin.
LE MIROIR DE MARIAGE SÔQ
Et encores, qui plus fut la,
Le régent pour 1 eure affula ^
Un chaperon de la livrée ^
De Paris, toute la journée,
Qui estoit de rouge et de pers ï H?^
Parti au long ; cas est divers <^
Que pour paour li sires prangne
De son serf et subgit l'ensaingne ^
Que li subgiett doit de lui prandre !
Telz crimes fait moult a reprandre, 1 1480
Qui traîtreusement fut fet
L'an mil .ccc. cinquante et sept,
.Xxii. jours dedenz février.
La ot de Paris maint mestier
Estant a la traison pesme ^, 1 1485
Le second jeudi de caresme
L'an et avant le siège dit.
Or est certain que tout ce fit
Faire li prevos des marchans,
Qui depuis en mourut meschans : 1 1490
Traistres fut et desloyaulx,
Quant son cuer a autres boyaulx
Qu'a ceuls de son seigneur noa!
Il print les Angles et loua,
Et les mist souldoiers a plain : 1 1495
Contre son seigneur souverain
En fist a Paris garnison,
5j3 b Et maint autre grant traison
Pourchaça, et fist alliance
Contre le royaume de France 1 1 5oo
A pluseurs du roy ennemis.
Qui ne seront pas icy mis,
Mais ailleurs en est ja l'ystoire
a. Mis sur sa tête. — b. Aux couleurs. — c. La chose est cruelle.
— d. Les armes. — e. Désastreuse.
T. IX. 84
3 70 LE MIROIR DE MARIAGE
Escrîpte au long par Répertoire,
1 1 5o5 Pour donner exemple aux mauvais
Et louange de leurs biens fais
A ceuls qui lors le desservirent,
Et le mal a ceuls qui le firent.
Car tousjours vainc biens et maulx nuit.
XCV. — Des inconveniens qui avindrent a Paris par
Folie et débat entre le prevost des marchans et
ceuls de la ville.
1 1 5 10 L'an mil .ccc. cinquante et huit *,
De juillet le jour derrenier,
Mut a la bastille premier
De Saint Denis un grant contens
Entre le prevost des marchans
! 1 5 1 5 Et ceuls qui la porte gardoient,
Pour ce que bailler ne vouloient
Les clefs Joseram de Mascon,
Auquel l'en avoit souspeçon
Qu'il ne ' fust mie bien feable ^.
1 1 520 Adonc un bourgois honourable,
Qui Jean Maillart fut appelez,
Qui estoit quartier * de ce lez
Et garde d'un quart ^ de la ville,
De la porte et de la bastille,
1 1 525 Dist au prevost teste levée
Que ja clef n'en sei'oit livrée
* Vers ii5/o-i/6t6, publiés par Kervyn de Lettenhove, Œuvres de
Froissart, t. VI, p. 480-483; vers 1 1510-T1784, publiés par CrapeUt,
p. 238-247, et par Tàrbé, Mir., p, 146-160.
I. ne manque.
a. Digne de confiance. — b, Quartenier. — c. Quartier.
LE MIROIR DE MARIAGE Syi
Au dit Joseran pour certain.
Dont li prevos ot grant desdain ^,
Et eurent paroles haultaines.
Jehan Maillart lors les armes plaines ii 53o
Print du roy aux trois fleurs de lis,
Crians : « Monjoie saint Denis ! »
Portant en ses poins la bannière
De France, et par bonne manière
Va es halles; et a son cri ii535
Chascuns ala et le suy,
Crians joieusement : « Monjoye ! »
Adonc le peuple se resjoye,
Quant il oient le cri crier
Qu'om n'avoit osé publier 1 1 540
Par long temps : « Au roy et régent ! »
La s'assemblèrent moult de gent;
Et après ou fut Jehan Maillars,
Messire Pépins des Essars,
Chevaliers, qui rien de s'emprise ^ 1 1545
Ne sçavoit, ot bannière prise
Et la portoit semblablement,
Crians : « Montjoie » haultement
« Au roy et régent ! » ce me semble ;
Et ainsis se mirent ensemble 1 1 55o
En confort de ^ leur vray seigneur.
Li prevos qui ot grant doleur
Et despit de ce qu'il vit faire.
En dissimulant print a braire
Et crier com les autres deux : 11 5 55
« Montjoie! » Aussi si firent ceulx
Qui vers la bastille en aloient
Saint Anthoine, ou pluseurs couroient.
Et le dit prevost y couroit :
En ses mains deux boistes avoit 1 1 56o
a» Courroux. — b. De son entreprise. — c. Pour soutenir»
372 LE MIROIR DE MARIAGE
Et lettres, dont les gens sont meues,
Qu'ilz requièrent estre veues,
Pour ce que de mauvais lieu vindrent,
Ainsis comme pluseurs le tindrent.
1 1565 La vint rios de toutes pars, 5y3 d
Et tant que Philippes Giffars
Qui pour le prevost se melloit
Et qui tresbien armez estoit
Et avoit bacinet en teste,
1 1570 Fut occis en celle tempeste.
Après fut le prevost tué,
Symon le Paumier mort rué
Et maint autre celle journée.
La fut la parole avérée ^
1 1575 Que qui de glaive fiert autrui,
A glaive yra le corps de lui.
Ainsi mourut honteusement
Ce prevost, qui desloyaument.
Contre Dieu et contre raison,
1 1 58o Avoit en la roial maison
Fait les deux marchaux martirer
Et sanz cause a la mort tirer
Et en mi la court du palais
Les fist trainer, li faulx mauvais ;
1 1 585 Puis leur fut petite honeur fecte,
Car menez en une charrette
Par .11. variez furent leurs corps
A Saincte Katherine, hors
Paris, menez et mis en terre.
1 1 590 Et Dieux, qui vengence suelt querre
Des mauves, fist les desloiaux .|
Tous nuz trainer sur les carriaux j
En satisfacion condigne * |
Jusques a Saincte Katherine. }■>
a. Vérifiée. — b. Juste.
LE MIROIR DE MARIAGE SyS
Jehan de Lille et Gilles Marcel 1 1 SqS
Et le Jeune dit Jehan Porel
Furent mors et occis ce jour
Semblablement en la rumour,
Comme le prevost dessus dit;
5^4 a Et disoit l'en que Dieux le fit 1 1600
Et souffrit ainsis estre fait
En pugnicion du mefifait
Des .11. marchaulx ^ dessus nommez
Qui tant furent du duc amez.
Ce jour furent prins, or m'enten, i i6o5
Charle Tousac et Josseran ;
Et furent mis en Chastellet.
Le ' jeudi ensuivant ce fet,
Ains que monseigneur le régent
Entrast a Paris et sa gent, 11610
Qui receuz a grant joie furent,
Ces .11. au matin mort reçurent;
Jusqu'en Grève l'en les traina,
Et puis l'en les décapita.
Grant pièce jurent sur la plaine, 1 1 6 1 5
Puis getta l'en leurs corps en Saine,
Car traîtres orent esté.
La nuit entra en la cité
Le régent pour qui Dieux ouvra,
Qui ainsis Paris recouvra 1 1620
A son honeur, sanz justicier ^
Nul de par lui, dont on l'ot chier,
Fors la justice seulement
Que la ville fist proprement,
Comme dessus avez oy. 11625
Ainsis ces mauves mal joy
Ont par toi et par ton conseil,
I. mareschaulx. — 2. Et le.
a. Exécuter.
374 LE MIROIR DE MARIAGE
Folie, pas ne m'en merveil,
Car qui ton conseil croit et tient,
I i63o Souventefoiz Ten mesavient.
Mal en advint a ceuls de Meaulx,
De Paris, de Silly et ciaulx
Qui vouldrent prandre la duchesse
De Normandie en la fortresse
1 1635 Du marché de Meaulx, et faillirent : 5^4 h
Foie et Hangest dehors saillirent,
Et bien .xxv. homme ' armé
Contre .vi*»., qui larme ^
En ont puis, car ilz furent prins,
1 1640 Les pluseurs mors et desconfis ;
Les aultres tournèrent en fuie.
Grant mestier eurent de la pluie.
Car le feu fut par tout getté :
.Xv. jours ardit la cité,
1 1645 Ou li feux fu de toutes pars.
La fut li chastiaux du roy ars,
Qui sur Marne sist en la ville;
Chascuns qui puet prant la et ^ pille
Pour la folour des habitans
II 65o Qui furent illec receptans ;
Et ardirent ceuls de Silly,
Qui ont a leur poindre failly,
Et ceuls de Paris ensement,
Qui s'enfuirent laidement.
II 65 5 Ceuls du marché n'y firent mal
Au cloistre n'a la cathedral
Eglise, et ycelle espargnerent ^
Et le marchié fortifièrent
Et tindrent en obéissance.
11660 Un po après o sa puissance
I. hommes. — 2. et manque. — 3. lespargnerent. \
a, Pleuré. ;
LE MIROIR DE MARIAGE 3yS
Passa et vint le roy angles
A tout grosse gent a Calés
Par Artois et par Vermendois ;
Devant Reins vint seoir ^ ou mois
L'an .Lix. de novembre. 1 1665
A Saint Baale, bien m'en remembre,
A .1111. lieues de Reins loga,
Et .XL. jours l'assiega.
Le prince de Galles, ses filz,
5y4 c A lors son lieu et siège pris 1 1670
A Ville Donmange : du mains
Ot deux lieues jusques a Rains.
Et » Richemont et Norhantonne,
Deux contes, chascun en personne
Se logierent a Saint Thierri; 1 1675
Et le duc de Lancastre aussi
Près de Reins loga a Brimont ;
Le marchai * et Beauchamp adont
A Bethegny prindrent leur place ;
Une seule lieue d'espace 1 1680
Avoit jusqu'à ^ Reins, et non plus.
Ainsis fut li sièges conclus,
Qui dura par .xl. jours ;
Assault n'y ot ne fraintes tours,
Fors tant que po entrer n'issir - 1 1685
Pouoit on a Reins sanz mentir
Pour les Anglois qui chevauchoîent
Chascun jour et si occuppoient
De près la ville, et sanz cesser,
Qu'om n'y pouoit yssir n'entrer 1 1690
A grant paine, a piet n'a cheval.
Par assault n'ot onques Reins mal :
En ce temps bien se sceut aidier ;
I. Et manque. — 2. mareschal. — 3. jusques a,
a. Mettre le siège. .
SyÔ LE MIROIR DE MARIAGE
Et l'onzime jour de janvier,
1 1695 Les .XL. jours dessus diz
Du siège faiz et acompliz,
Desloga environ minuit
Le roy et li autres trestuit.
A Reins moustrerent les talons,
1 1 700 Et s'en vont par devant Chaalons
Sanz assault faire, et a Poingny
Passèrent Marne, et a Mery
Sayne et Aube ; tirant s'en vont
Par Brimon et par Rougemont.
1 1705 A Guillon * leur ost séjourna 5^4 d
Une pièce, et au roy vint la
Pluseurs du duché de Bourgongne;
Et traictierent ceste ^ besoingne
Que l'ost point ne leur mesferoit,
1 1 7 1 o Et le roy d'Angleterre aroit
.Iic . mil 3 flourins de pactis ^
Et au surplus sur le pais
Aroit et prandroit en passant
Vivres par tout pour son argent.
1 1 7 1 5 Lors se partit et desloga,
Et devers Nevers s'en ala.
Ceuls du conté encontre alerent,
Qui la leur terre raençonnerent
Et de Donzy la baronnie.
1 1 720 Par Gastinois une partie
De l'ost s'en va devers Paris.
Adonc estoit uns sièges mis
Par manniere d'une bastille
Aux Tournelles, chastel * habile,
11 72 5 Qui a ce temps estoit anglois.
Lors par Moret en Gastinois
I. gaillon. — 2. la. — 3. mille. — 4. une fortresse.
a. Indemnité de guerre.
LE MIROIR DE MARIAGE 877
Vint li princes a tout sa route ;
Mais ains ne partirent pour doubte
Les François, saichans sa venue,
Qui ont la bastille tenue. 1 1 780
Par .iiii. jours les assailli,
Sanz prandre, et vivre leur failli :
La n'avoient ne vin ne pain,
Et pour ce faillu l'endemain
Que la place au prince rendissent 1 1735
Et eulx aussi, ou qu'ilz périssent
Par faim, par soif ou par default
D'avoir le vivre qui leur fault.
La fut prins en celle bastille
5y5 a Haguenier, seigneur de Boville; 11 740
Le sires d'Aigreville y fu
Prins aussi; la se sont rendu
Jehan des Barres et du Plessié
Caillons, et pas n'y ont ' lessié.
Jusqu'à .XL. prins en ont, 1 1745
Tant chevaliers comme escuiers,
Qui tuit furent la prinsonniers.
Le roy anglois print son séjour,
Le mardi de mars derrain jour, 1 1750
L'an mil .ccc. cinquante et neuf,
A Chantelou ; le mieulx qu'il puet,
Se loga et son ost emprès ;
De leur logis dura le très ^
Jusqu'à Longjumel et Corbeil. 1 1755
Frère Symon, dont parler veil,
De Langres, maistres et divins
De l'ordre de tous Jacobins,
Légat envoie celle année
Du pappe, fist faire assemblée 1 1760
I. nont.
a. La suite des tentes.
378 LE MIROIR DE MARIAGE
Pour la paix le grant venredi,
A Longjumel, l'an que je di;
Et la envoia le régent
Ceuls qui s'ensuivent de sa gent,
1 1765 Des plus grans et plus tionourables.
La fut presens le connestables
De Fiennes et Bouciquaux,
Qui fut de France mareschaux;
Garencieres y ont mené,
1 1770 Et de Vinay ou Daulphiné
Y fut le seigneur, ce me semble;
Si fist messire Guichart d'Angle,
Tous grans seigneurs et chevaliers.
Clers y avoit et conseilliers
II 775 Assez, dont pour briefté me passe. 5y5 h
Pour les Anglois sont en la place
Le duc de Lancastre en personne,
Le conte de Norehantonne
Et le conte de Vuarvy,
1 1780 Chandos et Gaultier de Mauny,
Hannuyer; mais petit y fyrent,
Car sanz traictié se départirent
Du lieu de ^ la maladerie,
Tant l'une com l'autre partie.
XCVL — D'aucuns traictiez entre le régent de
France et les Anglois estant près de Paris en espé-
rance DE PAIX.
1 1785 Le mardi .vu. jours en apvril *,
Le roy d'Angleterre et si fil
* Vers 1 1785-12060 publiés par Crapelet, p. 247-257, et par Tarbé,
Mir., p. i6i-iy5.
I. et de.
I
LE MIROIR DE MARIAGE 879
Après Pasques, que je ne mante,
L'an mil .ccc. avec soixante,
De leurs logis se deslogierent,
Et près de Paris se logierent 1 1790
A Vanves et a Chasteillon
Lez Montrouge et tout environ,
A Caichant et a Vaugerart,
A Gentilly et autre part,
A Yssi, aux autres villaiges, 1 179^
Ou ilz prindrent leurs herbergages ';
Mais droit devant Paris et contre
Firent de leurs batailles monstre
Longuement, mais nulz n'en yssi.
Cependent l'abbé de Clugny, 1 1800
Légat du pappe pour la paix,
Remist les traicteurs sus, mais
Par devers la Tombe Ysoré
Ne qu'au venredi aouré ^
Ne firent la seconde foys. i i8o5
Combien que de par les deux roys
5^5 c Près de Paris a une lieue,
A un lieu qu'om dit la Banlieue,
Fussent en la maladerie
Assemblez, ne traictierent mie. 1 1810
L'uyteve de Pasque ' ensuient,
Ly rois anglois et si suyent
Deslogierent au tresmatin ;
Vers Chartres prannent leur chemin,
Mais devant Paris se moustrerent i i8i5
Leurs batailles et arresterent.
Ou il avoit maint pannoncel.
Au lez par devers Saint Marcel,
Et illecques firent séjour
I. herbergeges. — 2. pasques.
a. Vendredi-Saint.
380 LE MIROIR DE MARIAGE
1 1820 Jusqu'environ le ' tiers du jour,
Attendans qu'om dust saillir lors.
Mais tout fut fermé par dehors,
Les murs et les portes garnies
De gens d'armes, d'artilleries,
11825 Qui en bon arroy se tenoient,
Et adonc, quant les Anglois voient
Que nulz de Paris ne sauldroit ^,
Hz se partent le chemin droit
A Chartres, et "* eulx et leur route :
I i83o Li feux en pluseurs lieux se boute
De par eulx aval et amont,
Ainsis que le chemin s'en vont.
A Bonneval, a Chastiaudun
S'en va li roys et son commun,
II 83 5 Qui par l'abbé et autre gent
Manda et fist dire au régent
Que, s'il vouloit a la paix tendre,
Voulentiers y feroit entendre,
Mais qu'on envoiast après lui.
1 1840 Et moy, qui de ce temps la suy,
Sçay bien que lors y envoya
Le régent, et a ceuls proya 5j5 d
Qui de par lui envolez sont
Que tant facent, puis qu'ilz y vont,
1 1845 Que bonne paix puist estre fecte,
Mais qu'elle soit seure et parfecte
Au bien et a la délivrance
De son père, le roy de France,
Au proufit du peuple commun,
I i85o A l'onneur d'eulx et d'un chascun,
Qui traicteront ceste besongne.
Or fault que les traicteurs espongne *
I . le manque. — 2. et manque.
a. Ferait une sortie. — b. Je nomme les plénipotentiaires.
LE MIROIR DE MARIAGE 38 1
Qui s'en vont : a Dieu les commans ^^î
L'un messire Jehan de Dormans
Fut et evesque de Beauvès, 1 1855
De monseigneur le régent près,
Son chancellier de Normandie,
Qui Tama de cuer en sa vie,
Car saiges clers fut et preudoms. ^
Des nobles y fut uns hauls homs, 11860
Jehan de Meleun, saige et habile,
Qui fut conte de Tancarville,
Puissans et nobles chevaliers,
Qui encor estoit de Poitiers
Prinsonniers des Anglois sanz faille, 1 1865
Ou il fut prins a la bataille.
La ala Bouciquaux aussi,
Le sires de Montmorancy ;
Ly sires y fut de Vignay,
Jehan de Groslée, bien le sçay, 1 1870
Tous chevaliers, et de Bucy
Y fut li presidens aussi
Symons, premiers du parlement,
Afin d'ouvrer plus saigement;
Et avec eulx s'en sont aie 11875
Pierres dit de la Charité,
5^6 a De l'église de Paris chantre.
Maistre Estienne de Paris antre
Avec eulx et Jehan d'Augerant,
Doien de Chartres qui fut grant; 1 1880
De Dormans fut maistre Guillaume,
Et Jehan Maillart pour le royaume,
Tous clers, excepté le bourgois,
Et pluseurs autres celle fois
Qu'il n'est ja mestier que je nomme. 1 1885
Savoir firent tuit cil prodomme
a. Je les recommande à Dieu.
382 LE MIROIR DE MARIAGE
Au roy anglois que prest estoient
De traictier puis que ilz * sçaroient
En quel lieu dussent assembler.
1 1890 Respondre leur fist et mander
Qu'a Bretigny envoieroit
Ses gens, et que ^ la fussent droit [:
Vendredi, premier jour de may,
L'an .Lx., que dit vous ay,
11895 A une lieue ou environ j
De Chartes. Et ainsis fist ^ on. 'y
Pour le roy d'Angleterre ala :|
Le duc de Lancastre, et mena i
De Suffort et Norehantonne
1 1900 Et de Vuarvich en personne
Les ^ .III. contes, et de Mauny ;,
Gautier, et cellui de Broucy, J
Qui Berthelemy avoit nom, t
Et un chevalier de renom, r
II 905 Regnault, seigneur de Cobehan^ I
Et pluseurs, si comme j'entan, \
Jusqu'au nombre de vint et deux, 1
Qui toute la sepmaine, entr'eulx
Et les François dessus escrips, ;
1 1 9 1 o Traicterent tant que Dieu mercis 1
Qu'a l'uitisme jour ensuient f
Dudit mois sont liez et joyent 3y6 b ,î
Pour la paix qu'ilz orent traictée,
Qui cy vous sera recitée, \
1 1 9 1 5 Et dont monseigneur le régent •
Fist belles lettres a sa gent
De tenir tout ferme et estable.
Et le prince par cas semblable
Le fist par lettres et nommèrent
1 1920 Par leurs noms ceulsqui la ^ traicterent,
t. quilz. — 2. que manque, — 3. le fist. — 4. Ces. — 5. la manque.
LE MIROIR DE MARIAGE 383
Qui ja sont dessus recité :
C'est que le roy par le traicté
Edouart, qui nous faisoit guerre,
Aroit, oultre toute la terre
Qu'en Gascoingne tint et Guienne, 1 1925
Toute la terre comme sienne
Que le roy de France y avoit,
Et ainsi comme il la tenoit
Et que ses ancesseurs la tindrent.
Et puis après au traicté tindrent i igSo
Que la conté, ville et chastel
De Poitiers, qui fut fort et bel,
Tout Poitou, le fiest ^ de Thouart
Et Belleville de sa part,
Et encor autres villes maintes, 11 935
La cité et chastel de Sainctes,
Tout Xantonge, que je ne mante,
Deçà et delà la Charente,
La cité, le chastel d'Agen,
Et tout Agenois, or m'enten, 11940
Pierregort, chastel et cité.
Et tout Pereguis, c'est pitéj
Lui fut puis livré, et Lymoges,
Sanz excepter chasteaux ne loges.
Tout le pais de Lymosin, ii945
Caours et tout le ' Caourcin.
Syô c Tarbe, ville, pais et terre
Et de Bigorre voult requerre
La conté, qui lui fut donnée,
La terre, pais et contrée 1 1950
De Gaurre, et encor ot il mesmes
Chastel et cité d'Angolesme,
Et le pais d'Angolesmois;
I. le manque,
ai Fiet.
384 LE MIROIR DE MARIAGE
Encor ot il a celle fois
1 1955 De Roddès chastel et cité,
Et Rouergue a perpétuité;
Et encor mist en son eschac ^
Que se Foyez ne Armignac,
Perregort, le conte de l'Isle
1 1960 Tenoient ne chastel ne ville
Ne de Lymoges le viconte,
En tous les pais que je compte,
Qu'au roy anglois fissent ' hommaige
Es diz lieux de leur heritaige ;
1 1965 Pareillement et sans ofFence ;
Qu'ilz faisoient au roy de France I
Et tous devoirs acoustumez ; J
Ainsis fut li faiz pourparlez. l
Item le dit roy d'Angleterre
1 1970 Dubt ravoir trestoute la terre
Que tindrent ses prédécesseurs
Et qui fut a ses ancesseurs,
Qu'il voult au traictié reclamer,
Qui est a Monstreul sur la mer ;
II 975 Item la conté de Ponthieu,
Sanz excepter ville ne lieu,
La ville et chastel de Calays,
Et tout environ a eslays,
Merc '', Sangates, Hame, Coulongne '
1 1980 Et, pour mieulx valoir sa besongne,
Wales, Oye et appartenances,
Seignouries et appendances, 5y6 d
Les boys, rivières et mares
Jusqu'à l'angle au grant lac, et près
1 1985 De Guines jusques au Fretin,
Et toute la conté enfin.
I. feroient. — 2. Mec. — 3. boulongne.
a. Butin.
LE MIROIR DE MARIAGE 385
Villes, chasteaulx, terres, usines ^,
Que le derrain conte de Guines
Tenoit en la dicte conté,
Avant ce qu'il fust trespassé. 1 1 990
Et a toutes les seignouries.
Que cy dessus sont esclarcies.
Aux foiz, aux droiz et aux hommaiges,
Aux ressors et aux heritaiges
Et a tout ce qui s'en despent, 1^995
Le roy de France et le régent
Durent renuncier au proufît
Du roy anglois, par leur escript,
Et de ses hoirs, et leur bailler,
Sanz mal engin, comme héritier, 1 2000
Les diz lieux, sans faire l'estrange ^ ,
Dedens la Saint Michiel archange,
Ensuiant une année après
Au plus tart, et en seront près
Au dit jour, et sanz nulle faille. i20o5
Et parmy cecy qu'om leur baille,
Le roy d'Angleterre et son fis
Renuncent a tous les profis
Des terres qui ne sont nommées
En ce traicté ne exprimées, 120 10
Aux demandes et actions,
Saisines et possessions
Qu'il disoit avoir en personne
Ou royaume et en la couronne
De France et en toute la terre I20i5
Dont il mouvoit et faisoit guerre :
S']'] a A l'ommaige de Normandie,
A la duché et, quoi qu'om die,
A souvraineté ' et demaine
I. A la souuerainete.
a. Fermes. — h. Sans s'écarter de ce terme.
T. IX 35
386 LE MIROIR DE MARIAGE
I2020 D'Anjou, de Thouraine et du Mayne,
A l'ommaige de Flandre ' aussi
Et de Bretaingne. Fist ainsi
Et promist pour lui et ses hoirs
A tenir, et encor fut voirs,
1202 5 Que dedans la Saint Jehan prouchaine, i
Cessant trestout loial essoingne,
Ou dedans .m. sepmaines puis,
Feroit que li roys Jehans conduis ',
Seroit en personne a Calays, jj
i2o3o Afin que tous ces traictiez fais |
Entre les gens de ces deux roys |
Fussent accomplis une fois. |
La le rendroit a ses despens ;
Mais lui, son hostel et ses gens,
1 2o35 C'est a dire du roy de France,
N'entreprandroit ^ pas la despence,
Fors du navire et des vessiaux.
Pour admener le roy et ciaux
Qui estoient de son hostel.
1 2040 Et si dubt avoir sur costel ^
Ce roy anglois, dont nous parlons,
Du roy des Frans trois millions
D'escuz, dont l'en seult les .11. querre
Pour un noble d'or d'Angleterre,
12045 Dont les .vi'^. mille de poys
Lui durent, dedanz .iiii. moys
Puis que le roy seroit venu,
Estre sec payé et rendu
A Calés au roi Edouart
1 2o5o Ou aux autres gens de sa part ;
Et ains que li ans fust passez.
De ces escus que vous sçavez
I. flandres. — 2. Nentreprand.
a. En plus.
LE MIROIR DE MARIAGE 3Sj
5yy b En dubt .iiii'^. mille avoir;
Et ainsis, ce devez sçavoir,
Chascun an jusqu'à fin de paye. 1 2o55
Les hostaiges, c'est chose vraie,
Voult avoir le roy d'Angleterre,
Qui s'ensuivent, avec la terre
Et l'argent dessus esclarcy.
Vous trouverez les noms icy : 1 2060
XCVII. — Des hostaiges qui furent baillez pour
LE ROY Jehan prinsonnier en Angleterre.
Loys, conte d'Anjou, premiers *,
Et Jehan, conte de Poitiers,
Qui furent filz du roy de France;
Philippe, son frère, s'advance
Qui estoit lors duc d'Orliens : 1206 5
Hostaiges fut, et es liens
Des Anglois .xl. par nombre
Grans seigneurs, qui a droit les nombre,
Dont .XVI. y a des prinsonniers
De la bataille de Poitiers, 12070
Qui au derrain nommé seront.
Et ceuls ci premiers se diront :
L'un, le frère au conte de Bloys,
Le conte de Valentinois,
De Saint Pol, Pierre d'Alençon, 12075
Pour seureté de la rançon,
Harrecourt et de Porcien,
Le conte de Bresne ' ancien.
Le bon conte de Waudeniont
* Vers 1 2o6i'j '2iu3 publiés par Crapelet, p. 'j5'j-258, et par Tarbé,
Mir.,p. ijd-iSi .
I. bresme.
388 Le Miroir t>E màriaûë
12080 Et le vicomte de Beaumont,
Le conte de Forests aussi,
Bourbon, le sires de Coucy,
Le sires de Preaulx, Saint Venent,
Hangest, Fyennes ensement,
i2o85 Grancieres, le daulphin d'Auvergne;
Montmorancy bien s'i gouverne,
Guillaume, nommez de Craon, Sjj c
Loys de Harrecourt, dit on.
Des prinsonniers de la bataille,
1 2090 Philippe de France, sanz faille.
En fut l'un, et le conte d'Eu;
De Ponty fut prins a ce ^ jeu
Le conte, et cilz de Longueville,
Et le conte de Tancarville ;
12095 De Sarebruche et Vantadour
Y furent ambdui li contour ^,
Joingny, Sancerre et Dampmartin,
Craon, Vendosme ^, Aucerre enfin ^,
Y fut Aubigny et Derval
12100 Et d'Odenehan le marchai,
Lesquelz .xvi. dessus nommez,
Puis qu'il ne fussent ransonnez
Par avant le tiers jours de may, »
I. ce manque. — 2. vendosme manque dans l'énumération des ib pri-
sonniers. — 3. et en la fin.
a. Les comtes.
De la MATIERE DE CE LIVRE NE TRAICTA l'aCTEUR PLUS
AVANT POUR MALADIE QUI LUI SURVINT, DE LAQUELLE IL
MOURUT. Dieu lui pardoint a l'ame ! Amen !
TABLE
DES
MATIERES DU NEUVIEME VOLUME
Ci commencent les rubriches du livre appelle
le Miroer de mariage '.
Pages.
I. — Comment l'acteur commence sa matere des
AMIS DE Fortune
II. Comment l'en pourra discerner 'entre vrai
AMI ET AMI FORTUNEL, ET COMMENT DeSIR,
Folie, Servitute et Faintise " viennent
admonnester ^ A Franc Vouloir qu'il se
marie pour avoir lignie, afin qu'il puist
continuer son espece
III. — Exemple de mariage, par ce que les brutes
RESTES HABITENT MASLE AVECQUES FEMELLE
POUR GENERACION AVOIR
1. Cette table, qui offre quelques différences avec les rubriques insérées
dans le corps de l'ouvrage, occupe dans le ms. fr. 840 de la Bibl. nat. les
fol. 577 c-578 d. — Nous avons ajouté les numéros d'ordre et la pagi-
nation.
2. Le ms, porte le mot Franchise.
3 . Le mot manque à la tabké
Sqo
TABLE DES MATIÈRES
IV. — Autre approbacion de mariage par l'Ancien
Testament pour generacion avoir
V. — Des biens qui generalment sont en mariage,
SUPPOSÉ qu'il n'y eust point de LIGNIE 10
VI. — Des femmes de l'Ancien Testament qui ont
esté secourables a leurs maris, et pre-
mier la femme ThOBIE 12
VII. — Comment Franc Voloir est aucunement
ESMEU PAR LES .IIII. DESSUS NOMMEZ, ET NE-
ANTMOINS PRIST CERTAIN TEMPS DE DELIBERA-
CION POUR RESPONDRE I 8
VIII. — Comment Franc Vouloir compare mariage a
PLUS dure CHOSE QUE GAIGE DE BATAILLE
corporel 20
IX. — Comment Franc Vouloir pense a la fran-
chise ou IL EST et CONSIDERE LA SERVITUTE
OU l'en le VEULT BOUTER 2 2
X. — Comment Franc Voloir discerne en son cuer
PLUSEURS choses POUR SOY DESISTER DE
MARIAGE 2 5
XI. — Comment Franc Vouloir après ces choses
PENSE AUX BIENS DE MARIAGE DONT IL EST
AUCUNEMENT ENTREPRIS PAR LA PROMOCION
DES .IIII. DESSUS NOMMEZ, ET QUELLE FEMME
IL DESIRE AVOIR 27
XII. — Exemple de la dure servitute de mariage
PAR CELLUI QUI JUGA LE LOUP PRIS A ESTRE
MARIÉ POUR LA PLUS GRANT LANGOUR Qu'iL
PEUST PENSER 3o
XIII. — Comment Franc Vouloir escript a son grant
AMI Répertoire de Science pour avoir son
oppinion sur ce que les .IIII. dessus nom-
mez lui ont admonnesté 37
XIV. — Comment Répertoire de Science cerche tous
ses livres et escript une epistre a Franc
Vouloir, son disciple, sur l'estat de ma-
riage, contenent sa conclusion 40
XV. — Des charges qui sont en mariage pour le
mesnage soustenir ' avec les pompes et
granz bobans des femmes 42
XVI. — Cy PARLE CONTRE TOUS CEULS QUI FONT NOPCES
I. Le mot manque à la table.
TABLE DES MATIÈRES 89 1
SUMPTUEUSES ET, QUELQUE LARGESCE QUI Y
SOIT, DES PLAINTES QUE CHASCUN Y FAIT COM-
MUNEMENT 5o
XVII. — Comment mariage n'est que tourment, quel-
que FEMME ne de QUELQUE ESTAT QU'ON LA
PRANGNE, ET QUE EN CELLE CHARGE CHEIST
MIEULX ADVI8 QUE EN ACHAT DE BESTE MUE. . 53
XVIII. — Des granz ennuis de mariage quant la
FEMME EST BELLE 56
XIX. — Des griefs et ennuis d'omme et de femme
quant elle est belle et le mari LA refuse
ALER aux FESTES et aux DEDUIS 58
XX. — Comment c'est tourment que mariage, quant
la femme est laide ', belle, riche ou
POVRE 6o
- XXI. — Des divers engins et agais que femme appa-
reille A SON MARI QUI NE CONSENT PAS SA
VOLUNTÉ 64
XXII. — Des inconveniens qui adviennent en mariage
PAR LES ENFANS, SUPPOSÉ QUE l'eN SE MARIE
POUR AVOIR LIGNIE 69
XXIII. — De l'effect qui communément advient des
ENFANS ENVOIEZ AUX DROIZ CIVILZ ET CANONS,
EN ESPERANCE QU'lLZ SOIENT PRATICIENS, EN
CONCLUAND QUE BENEUREUX EST QUI n'a NULZ
ENFANS 72
XXIV. — Cy MOUSTRE QUE c'est POU DE GLOIRE d'aVOIR
ENFANS DIFFORMES ' 81
XXV. — Cy CONCLUT en prouvant par escripture que
MILLEUR VIE EST CONTINENCE QUE MARIAGE. . 82
XXVI. — Exemple de ce que dit est par un philosophe
appelle CiCERO qui REPUDIA ThERANCE, SA
femme, pour son pechié, pour ce que c'est
FORT d'entendre A FEMME ET A SCIENCE 83
XXVIÏ. — Exemple par Cathon que ce n'est que tour-
ment au riche d'espouser povre femme ou
contrefaicte 84
XXVIII. — Autre exemple de l'Ancien Testament de
Dalida, femme de Sanson, par laquelle il
fut trahis 87
1. Le mot manque à la table.
2. La table porte : enfans en religion; cf. p. 81, note i.
392
TABLE DES MATIERES
XXIX. — Comment Dyannira mist a mort Hercules, le
VAILLANT CHEVALIER, PAR LA CHEMISE ENVE-
NIMÉE 89
XXX. — De la faulce Herodiade, qui fist mettre
A MORT SAINT JeHAN BaPTISTE 92
XXXI. — Cy parle des chalours desordonnées et
IMPUDICITÉ des femmes 94
XXXII. — Encor preuve par Juvenal qu'il est po ou
nulles femmes sainctes 98
XXXIII. — Comment femmes faingnent pelerinaige pour
VILLOTER ET ESTRE VEUES, ET DE LA CHARGE
d'enfans nourrir 1 00
XXXIV. — Des chastiemens que les mères donnent aux
MARIS DE leurs FILLES, POUR LES DUIRE A
ce QUE LEURS FEMMES VOISENT VILLOTER EN
VILLE 1 05
XXXV. — Comment la mere moustre au mari de sa fille
QUE PAR CROPIR A l'oSTEL NE PUET SÇAVOIR
BIEN NE HONEUR, SE ELLE NE FREQUENTE SES
VOISINS ET VOISINES I O7
XXXVI. — Comment après la manière d'offrir et après
LA paix PRANDRE, IL FAULT FERE LES HO-
NEURS AU PARTIR DU MOUSTIER III
XXXVII. — Comment le mari aveuglé par les paroles
DE LA MERE LAISSE ALER SA FEMME AU MAR-
CHIÉ ET PARTOUT VILLOTER II 7
XXXVIII. — Comment la femme revenue de villoter
TANCE et brait, ET PUIS, POUR MIEULX DECE-
VOIR SON MARI, VA COUCHIER 121
XXXIX. — Comment le povre dolereus envelopé de
PAROLES promet A SA FEMME Qu'iL LUI LAIS-
SERA FAIRE A SON GRÉ ET LUI CRIE MERCY.. 1 24
XL. — Du DANGIER EN QUOY s'eST MIS LI POVRES MARIS
QUI DEFFENT A SA FEMME TANT VILLOTER I28
XLI. — Exemple CONTRE ceulx qui se fient en amour
DE FEMME I 3 l
XLII. — Comment aler aux festes et aux places
COMMUNES FUT INTRODUIT POUR TRAICTIER
d'amours, ET ENCOR LE FAIT ON A PRESENT. l33
XLIII. — Comment femmes procurent pour aler aux
PARDONS, NON PAS POUR DEVOCION QU'eLLES
AIENT, MAIS POUR VEOIR ET ESTRE VEUES ... l36
XLIV» — Des chevaliers errans aians jeunes femmes,
ST Ofi L'ePPBGT QUI S*fiN SUITéU.iii.iiiié. i^î
TABLE DES MATIÈRES SqS
XLV. — A QUELZ NOBLES MARIAGES EST PERMIS ET EN
QUELZ CAS H^
XLVI. — Exemple que vérité et loyauté vaint,
PROUVÉ par Suxanne et les faulx prestres
QUI mauvaisement l'accusèrent 145
XLVII. — Comment ceuls qui ont l'administracion de
JUSTICE CONTREVERITÉ oppriment les POVRES,
ET LES RICHES LAISSENT SANZ PUGNICION. . . . I 5o
XLVIII. — Contre les prelaz d'au jour d'ui qui ' sont
TROP CURIAUX ET MONDAINS SANZ SERVIR
Dieu et l'Eglise 1^4
XLIX. — Comment les sains prelaz du temps passé
n'aquistrent pas paradis par fere ainsis
que les prelas de maintenant 162
L. — Comment les prelaz d'au jour d'ui en leur
VIE desordonnée veulent estre appellez
TRESSAINS I 70
LI. — Cy est prouvé PAR ANCIENS PHILOSOPHES QUH
BEAUTÉ DE FEMME EST COMMENCEMENT DE
RAGE ET PERVERTISSEMENT d'OMME I 74
LU. — Exemple que par femme on pert tout sens
ET entendement, JA SOIT CE QUE LA CAUSE
d'amour soit honneste 1 76
LUI. — Exemple comment au jour d'ui en mariage
l'en quiert plus l'avoir par avarice que
le bon corps de femme 178
LIV. — Conclusion par manière de conseil de rebou-
ter mariage, prouvée par les saiges an-
ciens QUI frain n'y sceurent mettre 181
LV. — Autres exemples de ce mesmes et que le plus
SEUR EST FUIR FEMME, SOIT PROPRE OU ES-
TRANGE I 84
LVI. — Comment Répertoire de Science admoneste
Franc Vouloir, son disciple, de fuir sou-
verainement LE DELIT DE FEMME ESTRANGE. 186
LVII. — Comment beauté de femme est comparée a
LA rose qui incontinent PASSE, SEICHE ET
AMORTIST SON ODEUR ET BEAUTÉ I90
LVIII. — Exemple par la femme Job, que l'en ne doit
POINT POUR DELIT CHARNEL PRANDRE PROPRE
femme 1 96
tt Le mot manque à la tabU,
394 TABLE DES MATIÈRES
LIX. ~ Cy parole Répertoire de Science a Franc
Vouloir de la fontaine de compunction
et par quelle MANIERE l'EN Y PUET ET DOIT
VENIR, POUR LUI MOUSTRER LE CHEMIN DES
NOCES ESPIRITUELLES, LESQUELLES IL LUI
ENNORTE PRANDRE PAR DESSUS LES TEMPO-
RELLES 200
LX. — Comment pour admonester Franc Vouloir a
BIEN faire, lui MOUSTRE REPERTOIRE DE
Science par son epistre la briefté de
nostre age et la doleur de vieillesce 2o9
LXI. — Comment Franc Vouloir est admonesté de
SOY DESISTER ET GETTER HORS DU FLUM DE
LUXURE PAR PRIER DiEU ET SUIR VIE CONTEM-
PLATIVE, ET DES .VII. FONTAINES d'IsRAEL... 212
LXII. — EpILOGACION en BRIEF des choses et CHAPI-
tres devant traictiez pour retraire
Franc Vouloir des nopces temporeles, et
parle des espiritueles 2 i9
LXIII. — Comment il fut deffendu au peuple qui
PARTIT ' d'EgIPTE ESPOUSER FEMMES DES .VU.
NASCIONS CaNANÉES 225
LXIV. — Exemple de non prandre seconde foiz femme
PAR LES MEURS DE LA PREMIERE 229
LXV. — Cy est ennorté Franc Vouloir de laissier
LE MARIAGE TEMPOREL ET PRANDRE l'eSPIRI-
tuel 234
LXVI. — Des .m. oignemens propres a garir les ble-
ciEz ou mariage espirituel 287
LXVII. — Cy est encores ennortez Franc Vouloir de
PRANDRE LE MARIAGE ESPIRITUEL 289
LXVIII. — Comment l'en ne devroit point laissier le
MARIAGE ESPIRITUEL POUR LE TEMPOREL % ET
DES VESTEMENS ET AOURNEMENS DES MARIS
ESPIRITUELZ 245
LXIX. — EXPOSICION DE LA SAINCTE ESCRIPTURE DES
AOURNEMENS AUX MARIS ESPIRITUELZ 249
LXX. — Comment par nostre loy nul n'est con-
traint DE FEMME PRANDRE EN MARIAGE TEM-
POREL, MAIS EST EXPRESSEMENT REPUGNANT
CHOSE ENTRE CLERS ET CHEVALIERS 2 56
1 . Les mots qui partit manquent à la table.
2. On lit à la table : temporel pour lespirituel.
TABLE DES MATIÈRES SqÔ
LXXI. — Comment et par queles choses nostre nom
EST continué après NOSTRE MORT ET REPUTE
MIEULX QUE PAR MARIAGE TEMPOREL 26 I
LXXII. — Comment anciennement les princes faisoient
INSTRUIRE LEURS ENFANS EN SCIENCE ET
APRÈS EN ARMES, EN MOUSTRANT COMMENT
CHEVALERIE A TOUSJOURS SUY LA CLERGIE. . . 264
LXXIII. — Comment chevalerie est au jour d'ui des-
TRUCTE PAR CE QU'ELLE HET l'ESTUDE, ET
DE l'iNTERPRETACION DU NOM DE CHEVALIER. 267
LXXIV. — Comment par escripture, vaillance, science
ET beaux FAIZ des ANCIENS, MIEULX EST
LEUR NOM CONTINUÉ QUE PAR MARIAGE 27O
LXXV. — Comment Répertoire de Science en conclu-
sion DE SON EPISTRE ADMONNESTE FraNC
Vouloir, son disciple, de prandre la vie
CONTEMPLATIVE ET DE LAISSIER l'aCTIVE 272
LXXVI. — Comment Désir, Faintise, Servitute et
Folie vindrent a Franc Voloir pour
SÇAVOIR SA DELIBERACION SUR MARIAGE 273
LXXVII. — Comment Franc Vouloir bailla l'epistre
QUE LUI AVOIT ENVOIÉE RePERTOIRE AUX .IIII.
dessus nommez, qui la leurent, et com-
ment Folie prist la parole devant les
AUTRES 276
LXXVIII. — Cy respont Folie a aucuns poins de l'epistre
ENVOIÉE A Franc Vouloir en récitant en
BRIEF l'eFFECT DE l'EPISTRE 282
LXXIX. — Comment Folie s'efforce de prouver que
MARIAGE EST PROFITABLES ET QUE l'EN n'y
doit PAS QUERIR CE QUE l'eN n'y VOULDROIT
POINT TROUVER 29O
LXXX. — Comment Folie s'efforce de prouver que
CHASTETÉ EST ES FEMMES PAR LES SAINCTES
QUI CHASTEMENT ET CONTINENMENT ONT LE
TEMPS PASSÉ VESCU ; 298
LXXXI. — Comment Folie s'efforce de moustrkr que
Répertoire n'a récité en son epistre que
fables, et preuve chasteté estre en fem-
MES PAR LES .XI". VIERGES 3o3
LXXXII. — Comment Folie admoneste Franc Vouloir de
SOY marier, et que point ne doit avoir
RESGART A l'ePISTRE DE REPERTOIRE, EN PROU-
VANT QUE VIERGE NE PUET DEMOURER 3 I4
396
TABLE DES MATIERES
LXXXIII. — Comment après les solucions faictes de
l'epistre de Répertoire par Folie, Désir
LA FIT TAIRE ET CHASTIE FrANC VoULOIR
POUR LE RETRAIRE DES NOCES ESPIRITUELES . SlQ
LXXXIV. — Comment Desir s'efforce de prouver a Franc
Vouloir que ainsi bien vient l'en a la
fontaine de compunction par nopces tem-
poreles que espiritueles 324
LXXXV. — Comment Servitute, quant Desir ot parlé,
PRIST LA parole EN BLASMANT LA DICTE EPIS-
TRE, POUR ENNORTER FrANC VoULOIR A
FEMME PRANDRE 327
LXXXVI. — Comment Faintise APRÈS LES TROIS DESSUS NOM-
MEZ BLASME Répertoire et son epistre, pour
INDUIRE Franc Vouloir au mariage tem-
porel 33o
LXXXVII. — Comment Faintise respont a autres cas par-
ticuliers contenus en l'epistre de Réper-
toire 333
LXXXVIII. — - Comment Franc Vouloir fut pressé des .iiii.
dessus nommez de femme prandre, lequel
PRIST induces pour TOUZ DELAIS DE RES-
pondre jusques a l'endemain 339
LXXXIX. — Comment Franc Vouloir, pour donner res-
PONSE AUX .iiii. DESSUS NOMMEZ, LEUR EXPOSE
SES MOTIS ET SES DOUBTES 34I
XC. — Comment Franc Vouloir moustre autres rai-
sons PAR LESQUELES IL DOUBTE MARIAGE
TEMPOREL 347
XCI. — Comment Franc Vouloir veu les moiens
DESSUS DIZ conclut AUX .IIII. DESSUS NOM-
MEZ qu'il prandra le mariage ESPIRITUEL. . 352
XCII. — Comment Folie hastivement respont a Franc
Vouloir en le blasmant de sa conclusion. 354
XCIII. — Comment Franc Vouloir respont a Folie '
que pas ne la croira et que pas ne lui en
sermonne 355
XCIV. — Comment Franc Vouloir fut subjugué aux
BATAILLES DE CrECY ET DE PoiTIERS PAR
Folie 365
XCV. — Des inconveniens qui aDvindrent a Paris
ti La tabli porte soTisi
tABLE DES MATIÈRES [307
PAR Folie et du débat entre le prëvost
DES MARCHANS ET CEULX DE LA VILLE 3-JO
XCVI. — D'aucuns traictiez entre le régent de
France et les Anglois estans près de
Paris en espérance de paix SyS
XCVII. — Des hostaiges qui furent baillez pour le
ROY Jehan, prinsonnier en Angleterre . . . 387
Cy finent les rubriches du livre appelle le Mirouer de
mariage '.
I. Après cette ligne on lit le mot tuffaument dans le nts., gui se termine
par une pièce latine publiée précédemment (t. VII, p. 2q3-3ii) avec sa tra-
duction française. Cette pièce est suivie, comme il a déjà été dit, du nom du
copiste R. Tainguy.
Publications de la Société des Anciens Textes français
(En vente à la librairie Firmin Didot et C»«, 56, rue
Jacob y à Paris.)
Bulletin de la Société des Anciens Textes français (années iSyS à 1894).
N'est vendu qu'aux membres de la Société au prix de 3 fr. par année, en
papier de Hollande, et de 6 fr. en papier Whatman.
Chansons françaises du xv siècle publiées d'après le manuscrit delà Biblio-
thèque nationale de Paris par Gaston Paris, et accompagnées de la musi-
que transcrite en notation moderne par Auguste Gevaert (1873). Epuisé.
Il reste quelques exemplaires sur papier Whatman au prix de. . 3^ fr.
Les plus anciens Monuments de la langue française (ix«, x« siècles) pu-
bliés par Gaston Paris. Album de neuf planches exécutées par la photo-
gravure (1875) 3o fr.
Brun de la Montaigne, roman d'aventure publié pour la oremière fois, d'a-
près le manuscrit unique de Paris, par Paul Meyer (1875) 5 fr.
Miracles de Nostre Dame par personnages publiés d'après le manuscrit de
la Bibliothèque nationale par Gaston Paris et Ulysse Robert; texte com-
plet t. I à VII (1876, 1877, 1878, 1879, 1880, i88i, i883), le vol. . 10 fr.
Le t. VIII, dû à M. François Bonnardot, conoprend le vocabulaire, la
table des noms et celle des citations bibliques (1093) i5 fr.
Le t. IX et dernier contiendra l'introduction et les notes.
Guillaume de Paterne publié d'après le manuscrit de la bibliothèque de l'Ar-
senal à Paris, par Henri Michelant (1876) 10 fr.
Deux Rédactions du Roman des Sept Sages de Rome publiées par Gaston
Paris (1876) 8 fr.
Aiol, chanson de geste publiée d'après le manuscrit unique de Paris par
Jacques Normand et Gaston Raynaud (1877) 12 fr.
Le Débat des Hérauts de France et d'Angleterre, suivi de The Debate be-
tween theHeralds ofEngland and France, byiohn Coke, édition commen-
cée par L. Pannier et achevée par Paul Meyer (1877) 10 fr.
Œuvres complètes d'Eustache Deschamps publiées d'après le manuscrit de
la Bibliothèque nationale par le marquis de Queux de Saint-Hilaire,
t. I à VI, et par Gaston Raynaud, t. VII à IX (1878, 1880, 1882, 1884,
1887, 1889, 1891, 1893, 1894), le vol 12 fr.
Le Saint Voyage de Jherusalem du seigneur d'Anglure publié par François
BoNNARDOT et Auguste LoNGNON (1878) 10 fr.
Chronique du Mont-Saint-Michel (134.3-1468) publiée avec notes et pièces
diverses par Siméon Luce, t. I et II (1879, i883), le vol 12 fr.
Elie de Saint-Gille, chanson de geste publiée avec introduction, glossaire
et index, par Gaston Raynaud, accompagnée de la rédaction norvégienne
traduite par Eugène Koelbing (1879) 8 fr.
Daurel et Béton, chanson de geste provençale publiée pour la première fois
d'après le manuscrit unique appartenant à M. F. Didot par Paul Meyer
(18B0) 8 fr.
La Vie de saint Gilles, par Guillaume de Berneville, poème du xii» siècle
publié d'après le manuscrit unique de Florence par Gaston Paris et
Alphonse Bos (1881) 10 fr.
L'Amant rendu cordelier à l'observance d'amour, poème attribué à Martial
d'Auvergne, publié d'après les mss. et les anciennes éditions par A. de Mon-
TAiGLON (i88i) 10 fr.
Raoul de Cambrai^ chanson de geste publiée par Paul Meyer et Auguste
LoNGNON (1882) i5 fr.
Le Dit delà Panthère d'Amours, par Nicole de Margival, poème duxiii* siè-
cle publié par Henry A. Todd (i883) 6 fr.
tes Œuvres poétiques de Philippe de kemî, sire de Beaumanoir, oubliées oar
H. SuCHiER, t. I et II (1884-85) /. . . 25 fn
Le premier volume ne se vend pas séparément ; le second volume seul 1 5 fr.
La Mort Aymeri de Narbonne, chanson de geste publiée par J. Couraye
DU Parc (1884) 10 fr.
Trois Versions rimées de l'Évangile de Nicodème publiées par G. Paris et
A. Bos (i885) 8 fr.
Fragments d'une Vie de saint Thomas de Cantorbéry publiés pour la première
fois d'après les feuillets appartenant à la collection Goethals Vercruysse
avec fac-similé en héliogravure de l'original, par Paul Meyer (i885). 10 fr!
Œuvres poétiques de Christine de Pisan publiées par Maurice Roy, t, I et II
(1886, i8qi), le vol 10 fr.
Merlin, roman en prose du xin« siècle publié d'après le ms. appartenant à
M. A, Huth, par G. Paris et J. Ulrich, t. I et II (1886) 20 fr.
Aymeri de Narbonne, chanson de geste publiée par Louis Demaison, t. I et
II (1887) 20 fr.
Le Mystère de saint Bernard de Menthon publié d'après le ms. unique appar-
tenant à M. le comte de Menthon par A. Lecoy de la Marche (1888). 8 fr.
Les quatre Ages de l'homme, traité moral de Philippe de Navarre publié
par Marcel df. Fréville (1888) ^ fr.
Le Couronnement de Louis, chanson de geste publiée par E. Langlois,
(1888) i5 fr!
Les Contes moralises de Nicole Bo^on publiés par Miss L. Toulmin Smith
et M. Paul Meyer (1889) i5 fr.
Rondeaux et autres Poésies du XV<' siècle publiés d'après le manuscrit de la
Bibliothèque nationale, par Gaston Raynaud (1889) 8 fr.
Le Roman de Thèbes, édition critique d'après tous les manuscrits connus,
par Léopold Constans, t. I et II (1890) 3o fr.
Ces deux volumes ne se vendent pas séparément.
Le Chansonnier français de Saint- Germain-des-Prés (Bibl. nat. fr. 2oo5o),
reproduction phototypique avec transcription, par Paul Meyer et Gaston
Raynaud, t. I (1892) 40 fr.
Le Roman de la Rose ou de Guillaume de Dole, publié d'après le manuscrit
du Vatican par G. Servois (1893) 10 fr.
L'EscouJle, roman d'aventure, publié pour la première fois d'après le nianu-
crit unique de l'Arsenal, par H. Michelant et P. Meyer (1894). . i5 fr.
Le Mistère du viel Testament publié avec introduction, notes et glossaire,
f)ar le baron James de Rothschild, t. I-VI (1878-1891), ouvrage terminé,
e vol 10 fr.
(Ouvrage imprimé aux frais du baron James de Rothschild et offert aux
viembres de la Société.)
Tous ces ouvrages sont in-8", excepté Les plus anciens Monuments de la
langue française, album grand in-folio.
Il a été fait de chaque ouvrage un tirage à petit nombre sur papier What-
man. Le prix des exemplaires sur ce papier est double de celui des exemplaires
en papier ordinaire.
Les membres de la Société ont droit à une remise de 25 p. 100 sur tous
les prix indiqués ci-dessus.
La Société des Anciens Textes français a obtenu pour ses pu-
blications le prix Archon-Despérouse. a l'Académie française, en
1882, et le prix La Grange, à V Académie des Inscriptions et
Belles-Lettres, en i883.
Le Puy. — Imprimerie de R. Marchessou, boulevard Carnot, 23.
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